La famille marocaine ne se transforme pas, elle s’adapte sous contraintes. Silencieusement, sous la pression continue d’une économie qui rend le projet familial de plus en plus coûteux. L’Enquête nationale sur la famille (ENF) 2025 du Haut-Commissariat au Plan (HCP), présentée le 8 avril 2026, est la deuxième édition d’un instrument statistique rare – le seul dédié spécifiquement à la structure et aux dynamiques familiales au Maroc. Ses résultats confirment ce que beaucoup ressentaient sans pouvoir le nommer.
En trente ans, tout a changé
la famille nucléaire s’impose comme modèle dominant : 73 % des ménages en 2025, contre 60,8 % lors de la première édition de l’enquête. Les familles élargies — plusieurs générations sous le même toit — reculent de 35,2 % à 19,8 %. La taille moyenne des ménages est passée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024, tandis que le nombre de ménages croît à un rythme près de trois fois supérieur à celui de la population. Ces dynamiques créent une pression structurelle sur le logement que le marché immobilier n’a pas encore intégrée.
Le mariage recule. 51,7 % des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier — chez les hommes, ce refus atteint 59,8 %. L’âge moyen au premier mariage dépasse désormais 26 ans pour les femmes et 33 ans pour les hommes. La fécondité s’établit à 1,98 enfant par femme, sous le seuil de remplacement des générations fixé à 2,1. Ces évolutions relèvent avant tout de contraintes matérielles — 78 % des célibataires qui envisagent le mariage le font pour fonder une famille. Les difficultés économiques constituent le principal obstacle déclaré, en particulier chez les hommes entre 25 et 39 ans.
La proportion des 60 ans et plus est passée de 9,4 % à 13,8 % en dix ans, à un rythme cinq fois supérieur à celui de la population générale. Le HCP projette que les seniors pourraient représenter 22,9 % de la population à l’horizon 2050. Le Maroc entre dans le vieillissement sans avoir accumulé les ressources qui permettent de le financer — à rebours de la trajectoire des pays qui ont géré ce même basculement après avoir atteint un niveau de richesse suffisant sur un laps de temps plus long.
Une transition à deux vitesses
Cette transition n’est pas neutre : elle se fait au détriment des femmes. Les chiffres de l’ENF 2025 le documentent avec précision.
Le taux annuel moyen de divorce s’établit à 3,6 ‰ au niveau national. Il apparaît plus élevé chez les femmes (4,9 ‰) que chez les hommes (2,4 ‰) — un écart qui s’explique mécaniquement : les hommes se remariant plus fréquemment, leur stock d’années de mariage est plus élevé, ce qui dilue leur taux. Les femmes divorcées restent plus longtemps hors mariage, ce qui fait monter le leur. 58 % des femmes déclarent avoir été à l’origine de la demande de divorce. Après la séparation, 73,9 % d’entre elles cohabitent avec leurs parents proches — contre 20 % des hommes qui vivent seuls.
La monoparentalité concerne 18,2 % des divorcés, avec une prépondérance féminine marquée : 22,1 % des femmes contre 10,1 % des hommes. Dans ce contexte, 67,3 % des femmes divorcées estiment que leur pension ne couvre pas leurs besoins, et 83,5 % jugent insuffisante celle allouée à leurs enfants. Ce sentiment d’insuffisance atteint 94,4 % parmi les femmes en situation de monoparentalité.
La féminisation de la chefferie de ménage progresse — de 16,2 % à 19,2 % en une décennie, avec un pic à 21,6 % en milieu urbain. Ces ménages bénéficient de solidarité familiale dans 47,7 % des cas, contre 27,7 % pour les ménages dirigés par des hommes — signal que leur fragilité économique est réelle et reconnue par l’entourage, en avance sur les politiques publiques. Ces chiffres pointent un mécanisme que les statistiques ne nomment pas toujours : ce que le droit de la famille prévoit — pension, garde, obligation d’entretien — l’économie en compromet l’exécution. La charge se déplace alors vers celles qui peuvent le moins se permettre de la porter : les femmes.
Un cadre public à réinventer
La famille marocaine s’adapte. Elle continue d’assurer des fonctions que l’État assume encore partiellement — soutien aux chômeurs, prise en charge des anciens, hébergement des précaires. 58,7 % des chômeurs déclarent recevoir une aide financière d’un membre du ménage. 59,3 % des personnes âgées vivent encore avec au moins un de leurs enfants. Cette solidarité résiste, mais elle se reconfigure sous la pression d’une nucléarisation qui réduit mécaniquement la capacité d’absorption des ménages.
Sur le logement, le décalage est structurel. Le marché immobilier continue de produire des unités pensées pour des ménages de grande taille, dans un pays où la taille moyenne est tombée à 3,9 personnes et où le nombre de ménages croît bien plus vite que la population. La demande de petites unités — portée par les célibataires tardifs, les femmes divorcées, les personnes âgées seules — reste largement en attente d’une offre adaptée.
Sur le vieillissement, l’urgence est silencieuse. La famille élargie qui prenait en charge les anciens rétrécit. Le système de retraite reste insuffisant pour une large part de la population. Les infrastructures d’accueil des personnes âgées — maisons de retraite, aide à domicile, soins de longue durée — restent en deçà des besoins qui s’annoncent. À l’horizon 2050, avec près d’un Marocain sur quatre âgé de 60 ans et plus, la prise en charge du grand âge ne pourra plus reposer uniquement sur la solidarité familiale.
Derrière chaque chiffre, une contrainte
Le fil rouge de l’ENF 2025 est économique. Le recul du mariage, la baisse de la fécondité, la monoparentalité, le maintien des jeunes adultes dans le foyer parental : chacun de ces phénomènes renvoie, dans les déclarations des enquêtés eux-mêmes, à la même source. 48,3 % des femmes qui ne souhaitent plus d’enfant supplémentaire citent les contraintes économiques comme raison principale. Les difficultés matérielles constituent le principal obstacle au mariage chez les hommes entre 25 et 39 ans. À 35 ans, 16,5 % des individus vivent encore chez leurs parents sans avoir fondé leur propre foyer.
La mobilité sociale existe — 41 % des Marocains occupent une position sociale supérieure à celle de leur père. Cette mobilité serait portée à 61,2 % par les transformations structurelles de l’économie — tertiarisation, recul de l’agriculture — et à 38,8 % par la fluidité sociale et l’égalité des chances. La progression sociale tient davantage à la transformation de l’économie qu’à un fonctionnement fluide de l’ascenseur social.
Les microdonnées anonymisées de l’ENF 2025 seront rendues accessibles aux chercheurs en juillet 2026. Leur croisement avec l’Enquête nationale sur le niveau de vie 2025/2026, l’Enquête nationale sur la main-d’œuvre 2026 et l’Enquête sur l’emploi du temps 2026 permettra une lecture beaucoup plus fine des liens entre conditions économiques et transformations familiales. Ces résultats sont attendus avec impatience.
Le passage de la famille élargie à la famille nucléaire est un séisme silencieux. Historiquement, la famille marocaine fonctionnait comme une assurance sociale informelle. En se fragmentant, elle perd sa capacité d’absorption des chocs (chômage, maladie, vieillesse). La solidarité familiale, bien que résiliente, est à bout de souffle. L’État se retrouve désormais en première ligne : ce que la famille ne peut plus porter, les politiques publiques devront le financer.
*Fatima Zohra Bouzoubaa est professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés
Auteur: Challenge
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