En période de morosité économique causée par une conjoncture difficile engendrée par la crise sanitaire du Covid-19, une chasse à la sorcière s’est engagée depuis quelque temps pour chercher ceux qui y ont profité. On a déjà diabolisé les banques pointant du doigt la hausse de leurs PNB dans un cadre de décroissance du PIB de l’ordre de -8%, aujourd’hui une nouvelle campagne de diabolisation de la grande distribution est engagée. Le nouveau dans cette campagne c’est qu’elle provient aujourd’hui de membres du gouvernement. Ont-ils tort ou ont-ils raison ?

Une montée en croissance de la grande distribution :

Depuis des années on assiste à une montée en puissance de la grande distribution dans l’économie tunisienne dans une tendance de modernisation du secteur du commerce de distribution. La part de la grande distribution dans le commerce de distribution est passée de 16% en 2006 à plus de 26% en 2019. Cette croissance s’est manifestée par l’augmentation importante des points de vente passant de 150 à plus de 520 si nous comptons les 230 points de vente de la chaîne Aziza.

On signale aussi l’ouverture de deux grands hyper marchés à la fin 2019, presque jour pour jour, le premier Azur City à l’entrée sud de Tunis et l’autre à Souss « Mall of Sousse ». Plusieurs autres projets sont déjà dans les pipes et à un stade très avancé, tel que celui d’Ennasr, ou celui de Nabeul et un autre à Sfax. Il faut dire que la crise sanitaire à retardé plusieurs autres projets annoncés déjà. Cet engouement vers ces investissements témoigne d’une rentabilité assurée. En effet, selon les chiffres de 2019, la consommation privée a augmenté de plus de 8% à un rythme annuel, alors que la croissance économique ne dépassait pas le 2%. Le développement de ce mode organisé de distribution est aussi encouragé par les différents gouvernements puisqu’il contribue largement à la lutte contre le commerce informel, et canalise la consommation vers le commerce formel.  On estime la croissance annuelle de la grande distribution en Tunisie durant la période pré-covid à plus de 6%.

La chaîne Aziza, qui s’apparente plus à une chaine de superettes plutôt qu’à une chaine de grande distribution, a largement intégré plus de concurrence dans un secteur détenu par 3 acteurs seulement. Le modèle économique d’Aziza qui s’apparente à celui du Hard discount a démocratisé la distribution organisée puisque la chaîne ouvre de points de vente dans des les quartiers et les petites villes.

Des revenus, en baisse mais pas catastrophiques :

La crise sanitaire du Covid-19 n’a pas épargné la grande distribution. Le confinement ainsi que la baisse du pouvoir d’achat des tunisiens ont largement fait basculer la tendance.

Selon les états financiers de Magasin Général, le chiffre d’affaires TTC au premier trimestre a accusé une baisse de -6.4%. Durant l’année 2020 la société a réalisé un chiffre d’affaires de 981 MD. MG compte plus de 104 points de vente.

Pour la chaine Monoprix, le chiffre d’affaires TTC au premier trimestre 2021, et en comparaison avec celui de 2020, il accuse une baisse de 10,8%. La chaîne a réalisé un chiffre d’affaires de 650 MD en 2020, et compte aujourd’hui 87 points de vente.

Pour la chaine Carrefour, elle a accusé une baisse de son chiffre s de 5% durant toute l’année 2020 et s’est stabilisée au niveau d’1 milliard de dinars. Malgré cette baisse la chaine a réalisé un bénéfice net de 16MD.

Dans l’ensemble la grande distribution gagne moins qu’avant la crise, mais réalise des gains quand même.

Ces gains sont engendrés principalement par une masse salariale en baisse. Pour MG, par exemple la masse salariale a baissé de -16% au premier trimestre 2021, c’est-à-dire qu’on fait tourner la même « machine » avec moins de personnel. Pour Monoprix, son personnel a chuté durant le premier trimestre 2021, passant de 3523 en 2020 à 3280 en 2021.

La grande distribution est aussi accusée de faire des marges arrière importantes sur le dos des industriels. Les escomptes, les têtes gondoles, les participations au bénéfices, les contributions au catalogues, la contribution à l’animation du magasin,….sont autant de frais que les fournisseurs sont obligés de souscrire pour assurer l’écoulement de leurs marchandise sur les rayons des chaînes.

Les délais de paiement étalés sont aussi une source importante pour la grande distribution. En effet, les grandes enseignes encaissent les prix de vente des produits mais ne paient qu’après 90 jours comme l’exige la loi. Entre temps on place les produits de la vente et on encaisse les bénéfices. Selon les états financiers, monoprix a un délai de règlement des fournisseurs de 72 jours, alors que MG le délai de règlement est de 90 jours. Des chiffres à prendre avec réserve puisque selon les déclarations de certains fournisseurs, le délai de règlement dépasse parfois 120 jours, puisqu’on n’établit la facture qu’après 2 à 3  semaines de la livraison.

La diabolisation « gouvernementale » :

Sous le gouvernement Fakhfakh, on a largement diabolisé la grande distribution. L’ancien ministre du Commerce, Mohamed Msilini a accusé la grande distribution de ne pas contribuer considérablement dans l’effort de guerre durant la première vague du Covid-19. Ghazi Chaouachi de sont côté, alors ministre des domaines de l’Etat, a accusé la grande distribution de réaliser de grands bénéfices sans réellement contribuer assez à l’effort de croissance économique.

Récemment, Mohamed Trabelsi, ministre des affaires sociales, a accusé la grande distribution de réaliser beaucoup de bénéfices, mais leur contribution reste en deçà des attentes (Interview accordée à la chaine Nessma en date du 20 Avril 2021). Une déclaration que nous espérons ne pas traduire une position officielle du gouvernement. Un éclaircissement est à faire de la part du porte-parole du gouvernement sur ce sujet.

La société civile œuvrant dans la consommation a déjà mené une guerre contre les pratiques de la grande distribution, l’accusant de contribuer à la hausse des prix à cause des marges arrières qui atteignent parfois plus de 70%. C’est l’Organisation d’Information du Consommateur (OTIC) qui mène cette guerre depuis plus de deux ans.

De l’autre côté, on n’a jamais entendu parler de la fermeture ou la sanction d’une grande surface pour des pratiques déloyales, ou des infractions économiques, par les agents du contrôle économique, comme s’ils sont intouchables ou irréprochables.

Sur un autre plan, le conseil de la concurrence n’a jamais ouvert une enquête sur les marges-arrières pratiquées par la grande distribution, pourtant plusieurs fournisseurs en parlent et dénoncent.

Il faut aussi avouer que les acteurs de la grande distribution jouent l’opacité totale. Ce sont principalement 3 grands acteurs, réunis dans une chambre syndicale et qui contrôlent la majeure partie du secteur. La chaîne Aziza n’est pas membre de la chambre, parce que « les grands » ne la considère pas comme grande distribution.

D’un point de vue économique, on ne doit pas diaboliser ceux qui gagnent de l’argent, car c’est le résultat de leurs réussites. D’un point de vue populiste, la grande distribution doit contribuer largement aux ressources de l’Etat puisque nous sommes dans le besoin, et en période de décroissance économique. Entre ces deux logiques, les acteurs de la grande distribution doivent améliorer leur communication et montrer plus d’ouverture et transparence.

B.H.A

Auteur: L’expert
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