La relance de la filière bovine: Enjeu stratégique pour l’alimentation, l’emploi et le monde ruralLa relance de la filière bovine: Enjeu stratégique pour l’alimentation, l’emploi et le monde rural

Par Ridha Bergaoui – En Tunisie, la sécheresse, des années consécutives, les crises géopolitiques et les guerres, la hausse des intrants, surtout les aliments du bétail (foin, paille et concentrés) et le plafonnement du prix d’achat du lait au producteur ont eu raison du secteur laitier. Celui-ci a connu une perte de sa rentabilité et l’abandon de l’activité par de nombreux éleveurs, ce qui a conduit à une chute très sensible des effectifs bovins et de la production.

Au niveau du consommateur, et bien que le lait continue à être disponible sur les rayons des grandes surfaces et chez les commerçants, cette chute des effectifs s’est traduite par une diminution de la disponibilité du beurre et surtout une réduction de l’offre en viande bovine qui a contribué à la hausse du prix du mouton.

Une chute importante des effectifs

Selon les estimations de 2024 (OEP, 2025), le cheptel bovin compte 360 milliers de vaches dont 211 000 laitières et 149 000 vaches locales et croisées contre 450 000 dont 280 000 vaches de race Holstein en 2015. En 10 ans, le cheptel bovin a ainsi connu une baisse de 90 000 femelles, soit environ 20%. Certains professionnels de la filière avancent même une baisse de 30 à 40% en comparant le nombre de vaches productives aujourd’hui à la situation la plus favorable connue auparavant. Ce sont surtout les vaches laitières de race pure qui ont connu la chute la plus important (soit 25% de l’effectif de 2015) contre seulement 12% pour les vaches locales et croisées. La Tunisie perd ainsi de précieuses femelles Holstein à haut potentiel laitier, qui constituent le cœur de la filière laitière nationale.Cette chute des effectifs se traduit par l’affaiblissement d’une activité qui fait vivre des milliers de familles rurales, procure des revenus réguliers aux petits éleveurs et alimente toute une chaîne économique, de la production fourragère, à la collecte, à la transformation et à la distribution du lait. La diminution du nombre de vaches reproductrices réduit le potentiel de production, fragilise les exploitations, menace les emplois liés à la filière et accroît la dépendance du pays aux approvisionnements extérieurs.

Le manque de précision concernant la chute des effectifs et l’absence d’une vision claire de la situation actuelle représentent un sérieux handicap pour agir efficacement. En effet, on ne peut pas agir correctement sur la base d’estimations approximatives ou de données anciennes, surtout dans un secteur aussi stratégique que l’élevage bovin, confronté à une érosion du cheptel, à la hausse des coûts de production et aux effets du changement climatique. L’enquête agricole, dont le lancement est imminent, représente à cet égard une occasion d’actualiser les données sur les exploitations, les effectifs animaux, les productions, les ressources fourragères et les conditions économiques des agriculteurs. Ces informations constitueront un outil essentiel pour identifier les véritables causes des difficultés, hiérarchiser les priorités et élaborer des stratégies adaptées.

Arrêtons l’hémorragie

La filière laitière est le fruit de plusieurs décennies d’efforts, d’investissements et de sacrifices. Sa sauvegarde et sa relance doivent constituer une priorité. Il en va de l’avenir de nos éleveurs, de notre souveraineté alimentaire et de notre capacité à transmettre aux générations futures une filière bovine viable et performante.

Le sauvetage et la relance de la filière passent d’abord par la préservation de ce qui reste encore fonctionnel: les éleveurs en activité et les vaches en production. Ils ne peuvent se faire si les causes à l’origine de la chute des effectifs ne sont pas corrigées et si l’activité demeure non rentable et non attractive. Professionnels, chercheurs, éleveurs, syndicats… ont rapporté à plusieurs reprises que le prix actuel du lait à la production (1,340 DT/litre), fixé depuis des années, ne couvre qu’une partie des coûts de production qui ne cessent de croître en raison de l’inflation et de l’augmentation des prix des intrants. La décision d’augmenter le prix du lait à la production permettrait de rendre l’élevage suffisamment rentable pour que les producteurs aient intérêt à continuer à exercer leur activité, conserver leurs vaches, élever leurs génisses et investir dans leur troupeau. Elle représente le premier pas vers une reprise de l’activité et le retour des éleveurs dans le secteur, et permet d’arrêter l’hémorragie et de préserver les femelles laitières productives.Il est nécessaire également de protéger le cheptel de l’abattage abusif des femelles reproductrices (à ne pas confondre avec les réformes des femelles inaptes à l’élevage). En Tunisie, l’abattage des femelles bovines est en principe encadré depuis longtemps par une réglementation destinée à préserver les animaux reproducteurs. Il convient de renforcer l’application de la réglementation en veillant tout particulièrement à préserver les vaches reproductrices et les génisses destinées au renouvellement du cheptel.

Cette mesure suppose un contrôle rigoureux des certificats vétérinaires, une meilleure traçabilité des animaux et une surveillance effective des abattages, afin que les femelles présentant un potentiel de reproduction ne soient pas éliminées prématurément.

L’abattage clandestin, pratiqué en dehors des abattoirs agréés pour contourner la réglementation, doit être combattu avec fermeté.

L’objectif final est de protéger le capital reproducteur nécessaire à la production future, tout en permettant une réforme raisonnée des animaux dont le maintien n’est plus justifié (femelles stériles, malades, trop âgées, présentant des problèmes chroniques ou de reproduction…).

Le manque de génisses laitières, un frein à la relance

Face à l’effondrement du cheptel, le ministère de l’Agriculture a lancé un programme de relance visant à reconstituer les troupeaux et à soutenir les filières lait et viande rouge. Ce programme prévoit des aides à l’acquisition de génisses, l’amélioration génétique, le renforcement de la couverture vétérinaire, le développement des ressources fourragères et une meilleure traçabilité du cheptel. Sa mise en œuvre mobilise notamment l’OEP, les Crda, l’Apia, la BTS et les institutions financières.

A moyen terme, le succès du programme de relance dépendra de la technicité des éleveurs et de la bonne conduite des animaux: une alimentation équilibrée, eau à volonté, logement convenable, maîtrise de la reproduction et suivi sanitaire régulier. Il dépend en premier de la disponibilité des génisses sélectionnées et performantes.La reconstitution du cheptel doit être l’occasion de réexaminer les choix génétiques. La Holstein, très appréciée pour son potentiel laitier, conserve un intérêt dans les exploitations capables de lui fournir une alimentation équilibrée, de l’eau en abondance, un logement adapté et un suivi sanitaire régulier. Ses performances peuvent se dégrader rapidement lorsque les conditions d’élevage deviennent difficiles ou en présence d’un stress thermique. Il serait donc risqué de faire de la Holstein hautement productive la réponse uniforme aux besoins de tous les éleveurs. Les exploitations intensives du Nord, disposant de l’eau et des ressources fourragères suffisantes, ne présentent pas les mêmes contraintes que les élevages des régions du Centre ou du Sud, plus chaudes et plus sèches. Dans les zones où l’alimentation et l’eau sont limitées, il convient de s’orienter davantage vers les animaux plus rustiques, croisés et les races à double aptitude, capables de fournir du lait tout en conservant une valeur bouchère intéressante. Une telle orientation pourrait contribuer à répondre simultanément aux besoins en lait et en viande rouge.

Par rapport à 2015, les effectifs auraient diminué d’environ 90 000 femelles, dont près de 70 000 vaches Holstein. Retrouver le niveau antérieur suppose donc un effort important, à mener progressivement sur plusieurs années, en conciliant augmentation des effectifs, qualité et disponibilité des futures laitières.

La génisse locale, pilier de la relance

La production d’une génisse pleine nécessite près de deux ans de soins, d’alimentation équilibrée et de suivi vétérinaire. Une première insémination vers 15 mois permet généralement un premier vêlage autour de 24 mois, si la croissance est satisfaisante. Tout retard de reproduction ou déséquilibre alimentaire augmente les coûts. Le prix d’une génisse pleine a fortement augmenté, passant d’environ 5 000 DT en 2021 à 12 000-15 000 DT aujourd’hui. Cet investissement important justifie un soutien financier adéquat aux éleveurs. Ceux-ci peuvent renouveler et agrandir leurs troupeaux grâce à leurs propres génisses, vendre les excédents ou s’approvisionner auprès de centres spécialisés.

Depuis 1999, la Tunisie dispose d’une stratégie de production locale de génisses de race pure. L’OEP assure notamment l’agrément et le suivi des centres qui doivent se conformer à un cahier des charges spécifique, l’appui à l’insémination et des aides aux structures éligibles. L’enjeu est de produire des génisses de qualité, adaptées aux réalités tunisiennes et accessibles aux éleveurs.

Toutefois, les volumes commercialisés par les centres suivis restent limités, fragilisés par la crise de la filière, la faiblesse de la demande et les difficultés de financement.

Il est donc nécessaire d’évaluer les besoins réels du pays en génisses, de relancer les centres de production, de faciliter leur accès au crédit, de sécuriser leur approvisionnement en aliments et de leur garantir des débouchés rémunérateurs. Les retards de vente entraînent des coûts supplémentaires et perturbent la conduite des troupeaux et il est important d’encourager les éleveurs à acheter auprès des centres agréés.

La relance des centres d’élevage et la production locale de génisses, adaptées aux conditions climatiques et aux pratiques locales, constitue un levier essentiel pour reconstituer durablement le cheptel bovin tunisien. Si nécessaire recourir à l’importation pour combler un déficit au cas où les besoins ne pourraient pas être couverts par la production locale.

L’importation de génisses pleines, une solution d’appoint

La Tunisie possède une longue expérience d’importation de génisses laitières pleines. En moyenne, environ 3 000 animaux sont importés annuellement. Cette solution présente certains avantages. Elle permet d’accroître relativement rapidement le nombre de reproductrices et d’introduire des animaux dotés d’un potentiel laitier élevé. Elle permet ainsi de répondre à des besoins urgents ou renforcer les troupeaux d’exploitations intensives disposant des moyens d’élevage adéquats.

Toutefois, l’importation présente des limites importantes. Le prix d’achat, le transport et les frais sanitaires représentent un investissement élevé, auquel s’ajoutent les dépenses d’alimentation et d’entretien jusqu’à la mise en production. Le stress du transport et le changement d’environnement peuvent également perturber l’état sanitaire, la reproduction et la production laitière ultérieure.Le potentiel génétique d’une génisse importée ne garantit pas ses performances futures. Produite dans un climat tempéré, elle peut rencontrer des difficultés face aux fortes chaleurs, au sirocco, à une alimentation moins régulière ou à des conditions de logement inadaptées. La distribution de génisses importées doit être fondée sur la capacité des exploitations à assurer leur adaptation et leur rentabilité. Il serait imprudent de fournir des animaux coûteux aux éleveurs sans évaluer au préalable leurs ressources, leurs équipements et leurs compétences.

L’importation doit donc conserver un rôle complémentaire, couvrir temporairement les besoins que la production nationale ne peut satisfaire, accélérer la reconstitution des effectifs lorsque cela est nécessaire et approvisionner, de manière ciblée, les exploitations intensives capables de valoriser des animaux à haut potentiel laitier.

Sauver la filière bovine, c’est renforcer notre sécurité alimentaire

L’élevage bovin tunisien traverse une crise profonde, aux conséquences graves pour les éleveurs, le milieu rural, les industries liées à la filière et la sécurité alimentaire nationale.

Il est nécessaire de sauver la filière, protéger les reproductrices, reconstituer le troupeau, relancer la production locale de génisses et assurer la rentabilité des exploitations. L’objectif est d’avoir des élevages productifs, renouveler le cheptel, préserver les emplois ruraux et garantir aux consommateurs un approvisionnement régulier en lait et viande bovine à des prix acceptables. Aucun programme de relance ne sera durable sans une rémunération équitable du lait aux producteurs.

Reconstituer le cheptel ne consiste pas simplement à augmenter le nombre de vaches, mais à disposer de reproductrices de qualité, productives, fertiles et adaptées aux conditions climatiques et alimentaires du pays. Toutefois, la bonne génétique ne suffit pas. Une alimentation équilibrée, un abreuvement suffisant, une conduite rigoureuse de la reproduction, un suivi sanitaire régulier et un logement adapté, sont indispensables pour préserver la santé et le bien-être des animaux afin qu’ils puissent exprimer tout leur potentiel génétique.

La véritable clé de la réussite de toute stratégie de relance du secteur bovin reste avant tout l’éleveur, celui qui prend soin de ses animaux au quotidien. Lui faciliter l’accès au financement, soutenir ses efforts, renforcer son encadrement technique et sa formation sont autant de conditions indispensables à la relance durable de la filière. Cet accompagnement est d’autant plus crucial que la majeure partie du cheptel national est détenue par de petits éleveurs, dont les moyens financiers et l’accès à la formation demeurent souvent limités.

Enfin, la vache, c’est le lait, mais aussi la viande et le fumier. Souvent sous-estimé, ce dernier est indispensable pour la fertilité des sols, l’amélioration de leur structure et le maintien d’un bon potentiel productif. L’élevage bovin participe ainsi à l’équilibre de l’ensemble du système agricole. 

Ridha Bergaoui

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