D’un vendredi à l’autre, la rue algérienne nous délivre de nouveaux enseignements. Et ce n’est pas la caresser dans le sens du poil ou lui tresser des lauriers immérités que de dire qu’elle n’a pas déçu, jusque-là. Comme illustrations, beaucoup de choses ont été rapportées par la presse, les observateurs avertis ou simplement les témoins privilégiés du terrain de la contestation. Mais tout n’a peut-être pas été dit, non pas parce qu’on veut voiler des fausses notes mais parce que les… bonnes notes sont tellement nombreuses qu’on peut oublier d’en narrer certaines, sinon ne pas en remarquer d’autres, même le regard le plus vigilant n’étant pas infaillible. D’abord ce constat de fond qui détermine à coup sûr tout le reste : dans sa colère, la rue semble avoir fait, avec un rare bonheur, toutes les mutations qu’on pouvait attendre dans la foulée de ses revendications. Et parfois celles qu’on ne pouvait pas attendre, le niveau d’exigence révélant à chaque nouveau rendez-vous sa courbe ascendante, à mesure qu’épaissit la mobilisation et s’affermit la détermination. Le dernier vendredi a commencé au soir du jeudi. Sur les hauteurs du centre de la capitale, les citoyens s’organisaient pour que ne se reproduise pas la fausse note du vendredi d’avant où des casseurs surgis d’on ne sait où auraient pu ternir la belle journée de protestation apaisée. Quelle rupture avec l’armée de baltaguia alignée par un commissaire de police qui les invitait à « défendre leur quartier contre l’invasion kabyle», il y a près de 18 ans ! Cette image de rupture, on pouvait la retrouver dans une phrase surprise dans la bouche d’un marcheur échangeant à haute voix avec sa compagne : « On a mal fait de ne pas soutenir les Kabyles en 2001 » ! Dans la peur vaincue des cafetiers et gargotiers de la rue Richelieu qui ont ouvert leurs échoppes à la marée de manifestants alors qu’il n’y a pas longtemps, ils tiraient rideau devant une centaine de jeunes sortis d’un stade de foot. Dans la réplique de l’ami Mustapha Hamouche à qui on faisait remarquer qu’il n’y a aucun visage inquiétant dans la foule : « Les gens ne sont pas inquiétants parce qu’ils ne sont pas inquiets » ! Dans cette haie d’honneur dressée aux policiers traversant la foule en file indienne pour changer d’emplacement. Sur les pas pénibles de ces deux anciens ministres, l’un sérieusement fatigué et l’autre lui tenant la main.
Ils ont été interpellés par un groupe de jeunes, non pas parce qu’ils les avaient reconnus mais parce qu’ils ont été sensibles à leur âge et à la lourdeur de leurs pas. S’ils s’étaient présentés, rien n’aurait changé. Sinon, ils n’auraient peut-être pas été là. Enfin, dans le slogan partagé comme dans le propos échangé en aparté. Prenez n’importe quel manifestant et vous serez systématiquement surpris par sa lucidité. La rue veut un autre monde et elle a commencé par en donner à chaque fois une nouvelle et belle esquisse. Et ce n’est certainement pas terminé.
S. L.
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