La souveraineté biologique: le nouveau front invisible de la souveraineté alimentaireLa souveraineté biologique: le nouveau front invisible de la souveraineté alimentaire

Par Dhia Bouktila – Pendant longtemps, la souveraineté alimentaire a constitué l’horizon central des politiques agricoles. Produire suffisamment, réduire les dépendances, sécuriser les approvisionnements: tels étaient les repères dominants de l’action publique. Mais cette lecture, bien que toujours nécessaire, devient aujourd’hui insuffisante.
Un déplacement profond est désormais à l’œuvre. Il ne concerne plus seulement la production agricole, mais la nature même de ce qui fonde la souveraineté: la connaissance du vivant. C’est dans ce contexte qu’émerge une notion encore peu stabilisée mais décisive: la souveraineté biologique.

Au-delà des aliments: la souveraineté des génomes

L’agriculture contemporaine ne repose plus uniquement sur les rendements ou les surfaces cultivées. Elle s’appuie désormais sur la biologie du vivant: génomique, sélection assistée, biotechnologies, données moléculaires. Autrement dit, la ressource stratégique n’est plus seulement le champ, mais le génome.

Les cultures tunisiennes en offrent une illustration particulièrement claire. L’olivier, les espèces fruitières comme le figuier et l’amandier, le palmier dattier, les légumineuses traditionnelles, ainsi que les systèmes maraîchers irrigués ou pluviaux, ne se réduisent pas à de simples productions: ils constituent de véritables réservoirs de diversité génétique, façonnés au cours de siècles d’interactions entre sélection naturelle, contraintes climatiques et pratiques agricoles humaines.

Maîtriser son agriculture ne signifie plus produire uniquement, mais comprendre et valoriser scientifiquement son patrimoine biologique.

Quand la science devient un enjeu de souveraineté

La souveraineté biologique introduit une rupture silencieuse mais majeure: elle déplace le centre de gravité de la souveraineté du sol vers la connaissance. L’essentiel de la valeur des ressources génétiques ne réside plus dans leur usage immédiat, mais dans leur interprétation scientifique: séquençage, annotation fonctionnelle, bases de données, modèles prédictifs.

Or, ces infrastructures de production du savoir sont aujourd’hui largement globalisées. Cette réalité crée une asymétrie nouvelle: celle de la dépendance non plus seulement économique, mais épistémique. Autrement dit, la question n’est plus uniquement : “que produit-on?”, mais aussi: “qui produit la connaissance sur ce que nous avons?”

Nagoya: un tournant discret mais structurant

C’est précisément sur ce terrain que s’inscrit le Protocole de Nagoya, adopté dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique et ratifié par la Tunisie en 2021.

Ce cadre international encadre l’accès aux ressources génétiques et le partage juste des avantages (APA) issus de leur utilisation. Derrière sa technicité juridique apparente, il introduit une transformation majeure: la reconnaissance explicite de la valeur stratégique du vivant et des savoirs associés.

Toutefois, sa mise en œuvre reste un chantier complexe. Elle implique des mécanismes précis (consentement préalable, accords de partage, gouvernance des ressources) qui exigent des capacités scientifiques et institutionnelles encore en construction.

C’est dans cette perspective qu’a été organisé un atelier de formation à Kairouan les 20 et 21 avril 2026, consacré à la préservation des ressources génétiques et à la mise en œuvre du Protocole de Nagoya en Tunisie. Porté par le Ministère de l’Environnement, à travers la DGEQV, avec l’appui de l’Observatoire du Sahara et du Sahel et le soutien du Programme des Nations Unies pour l’Environnement, cet événement a rassemblé chercheurs et institutions autour d’un enjeu central: la construction d’une gouvernance nationale plus inclusive de la biodiversité.

Au-delà de la dimension technique, ce type d’initiative traduit une évolution importante: la prise de conscience progressive que la biodiversité n’est pas seulement un patrimoine naturel, mais aussi un objet de gouvernance scientifique et stratégique.

Le vivant comme infrastructure stratégique

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple gestion des ressources biologiques. Il s’agit de la capacité d’un pays à transformer sa biodiversité en connaissance autonome, en innovation et en valeur.

Trois dimensions structurent désormais cet enjeu:

Une dimension génétique: la diversité du vivant comme ressource fondamentale;
Une dimension scientifique: la capacité à produire et interpréter les données biologiques;
Une dimension institutionnelle: la capacité à négocier, encadrer et valoriser ces ressources.

C’est leur articulation qui fonde la souveraineté biologique.

Une souveraineté silencieuse mais décisive

Contrairement à la souveraineté alimentaire, visible et immédiatement politique, la souveraineté biologique est discrète. Elle se joue dans les laboratoires, les bases de données, les politiques de recherche, les cadres juridiques. Mais son impact est potentiellement plus profond encore: elle conditionne la capacité future des sociétés à comprendre, adapter et transformer leur propre vivant.

Dans un monde où les défis climatiques, alimentaires et écologiques s’intensifient, cette capacité devient structurante.

Une avancée génomique structurante au service de la souveraineté biologique

Cette souveraineté biologique se construit aussi dans des avancées scientifiques concrètes, à portée stratégique majeure. À titre d’exemple, la Tunisie vient de franchir une étape importante avec la publication des génomes complets de deux variétés emblématiques de blé dur, ‘Mahmoudi’ et ‘Chili’, issues de son patrimoine agricole historique (voir Leaders).

Cette réalisation scientifique est portée par une collaboration structurée entre des chercheurs tunisiens de l’Université de Sfax et de l’Institution de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur Agricoles (IRESA), en partenariat avec la Banque Nationale de Gènes de Tunisie et l’organisation britannique à but non lucratif Get Genome.

Elle illustre la montée en puissance d’une capacité scientifique nationale à documenter, structurer et valoriser son patrimoine génétique agricole dans une dynamique de souveraineté biologique et de coopération scientifique internationale.

Au-delà de la dimension strictement technique, elle ne constitue pas seulement une prouesse en génomique des plantes cultivées; elle marque surtout un basculement symbolique: celui du passage d’un patrimoine agricole conservé empiriquement à un patrimoine désormais séquencé, documenté et scientifiquement interprétable. En rendant visible l’architecture génétique de ressources locales sélectionnées par des générations d’agriculteurs, ce type de travaux ouvre la voie à une valorisation plus fine des caractères d’adaptation, de résilience et de qualité, tout en renforçant la capacité nationale à inscrire ses ressources biologiques dans les circuits contemporains de la recherche et de l’innovation. Dans le contexte du Protocole de Nagoya, cette dynamique prend une portée supplémentaire, puisqu’elle relie directement production scientifique, souveraineté des données et gouvernance des ressources génétiques.

Conclusion: vers une nouvelle lecture du vivant

La souveraineté biologique ne remplace pas la souveraineté alimentaire. Elle la prolonge et la transforme. 
Elle rappelle une évidence souvent oubliée mais fondamentale: produire ne suffit plus. Il faut aussi connaître ce que l’on produit, maîtriser les conditions de cette connaissance, et en contrôler les usages scientifiques et économiques.
C’est peut-être là que se joue, silencieusement, une nouvelle géopolitique du vivant.

Par Dhia Bouktila
Professeur de génétique à l’Université de Monastir
 

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