L’agriculture marocaine au miroir de l’eau et des marchés [Par Fatima Zahra Bouzoubaa*]L’agriculture marocaine au miroir de l’eau et des marchés [Par Fatima Zahra Bouzoubaa*]

Le Maroc exporte ses meilleurs fruits et légumes vers l’Europe et importe ses céréales. Cette division du travail a une logique économique solide. Elle comporte aussi des angles morts – sur l’eau, sur les standards sanitaires du marché local, sur la dépendance alimentaire.

Une agriculture d’export qui performe

Le Maroc est autosuffisant en fruits et légumes — à 100 %, selon les chiffres officiels. En 2024-2025, il a exporté 1,6 million de tonnes de fruits et légumes frais, soit une progression de 18 % par rapport à la campagne précédente, pour des recettes atteignant 43 milliards de dirhams. Les tomates dominent avec 649 000 tonnes exportées. L’avocat a presque doublé en un an, à 115 000 tonnes. Les myrtilles, framboises et agrumes complètent un portefeuille diversifié. L’Union européenne et le Royaume-Uni absorbent 86 % de ces volumes — la France en tête, avec 521 000 tonnes.

Parmi les produits phares figure une catégorie peu connue du consommateur marocain : les tomates de segmentation. Ce terme désigne les variétés à forte valeur ajoutée — tomates cerises, cœur de bœuf, grappe — produites selon des cahiers des charges stricts, conditionnées à la source et vendues 3 à 5 fois plus cher que la tomate ronde standard sur les marchés européens. Elles représentent aujourd’hui près de 60 % des volumes de tomates exportées par le Maroc. On les trouve rarement sur les étals marocains.

Ce que le Maroc ne produit pas suffisamment

L’autosuffisance s’arrête aux fruits et légumes. Pour les céréales, la situation est inverse. En 2024, le Maroc a importé plus de 10,2 millions de tonnes de céréales — dont 4,8 millions de tonnes de blé tendre — pour une facture estimée à 21 milliards de dirhams. Le taux d’autosuffisance céréalière oscille autour de 65 % les bonnes années — et il a reculé depuis 2008, malgré le Plan Maroc Vert.

Le paradoxe est arithmétique. Dans un pays où la consommation de blé atteint 200 kg par habitant et par an — trois fois la moyenne mondiale — maintenir des prix accessibles sur les céréales et les produits de base est un impératif social autant qu’économique. Ce besoin colossal se heurte à une réalité agronomique : un hectare de tomates génère entre 6 000 et 10 000 dirhams de revenus, contre 3 500 dirhams pour un hectare de céréales. L’arbitrage en faveur des cultures maraîchères est économiquement cohérent. Il ne résout pas la dépendance céréalière — il la renforce en réduisant mécaniquement les surfaces allouées aux céréales.

La polémique de l’eau — ce que les chiffres disent vraiment

«Le Maroc exporte son eau » — la formule a envahi le débat public, portée par l’image de la tomate du Souss ou de la pastèque de Zagora poussant dans des zones arides. Les chiffres la nuancent sérieusement.

Une étude menée par des chercheurs marocains sur la période 2000-2017, utilisant la méthodologie de l’UNESCO et confirmée par un expert de la Banque mondiale au SIAM en 2023, établit le bilan suivant : sur la période 2012-2019, le Maroc a exporté 1,8 milliard de m³ par an d’eau virtuelle — celle contenue dans ses fruits et légumes — et en a importé 20,7 milliards de m³, principalement dans ses céréales. Le Maroc est importateur net d’eau virtuelle, dans un ratio de 1 pour 11,5. Mieux encore : chaque m³ d’eau exporté dans les tomates et les agrumes est valorisé 8 fois plus que chaque m³ importé dans le blé.

La polémique est largement infondée à l’échelle nationale — mais elle masque des tensions locales bien réelles. Certains bassins versants — le Souss-Massa en premier lieu — sont en stress hydrique sévère. La production irriguée y consomme des ressources en eau bleue qui dépassent les capacités de renouvellement naturel sur certains mois de l’année. Le bilan national est positif. Les tensions locales, elles, sont réelles.

Ce que le consommateur marocain mange

Les étals des souks marocains sont fournis et les prix restent accessibles. Ce que le Maroc exporte n’est toutefois pas ce qu’il consomme. Les tomates de segmentation partent vers l’Europe. La tomate ronde reste au Maroc. Les myrtilles et les avocats premium également. Cette différenciation de l’offre par marché de destination n’est pas propre au Maroc — elle est commune à tous les pays exportateurs agricoles.

Sur les standards sanitaires, la situation est différente. Les produits destinés à l’export doivent se conformer aux exigences du pays client : analyses de résidus de pesticides, certifications, respect des LMR — les Limites Maximales de Résidus, soit les seuils de concentration de pesticides légalement tolérés dans un aliment. En Europe, ces seuils sont harmonisés au niveau communautaire, régulièrement révisés et rigoureusement contrôlés à l’entrée.

Pour le marché local, le cadre est différent. Le cadre marocain des LMR repose sur un arrêté de janvier 2014, complété depuis par plusieurs textes, sans révision globale comparable au rythme des standards européens. La Cour des comptes a pointé à l’époque, dans son rapport de 2018, l’absence de contrôle systématique des résidus de pesticides sur les produits agricoles destinés au marché intérieur — contrairement aux produits d’export, où le suivi est rigoureux. Ce que le Maroc exporte vers l’Europe respecte les normes européennes. Ce qu’il produit pour son marché intérieur est soumis à un cadre réglementaire moins actualisé.

Un soutien qui maintient les prix

Le secteur agricole marocain bénéficie d’un soutien public étendu : subventions sur les semences améliorées, prise en charge partielle de l’irrigation au goutte-à-goutte, accès facilité aux fertilisants, conseil agronomique de terrain, carte de fertilité des sols. Dans un pays où le blé représente la base de l’alimentation quotidienne et où la dépendance aux importations céréalières est structurelle, ce dispositif joue un rôle d’amortisseur social : il maintient les prix des fruits et légumes à des niveaux accessibles pour le consommateur marocain et atténue les chocs climatiques sur l’offre. Sans ce soutien, les coûts de production se répercuteraient mécaniquement sur les prix de détail — avec un impact direct sur le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables.

La contrepartie existe. L’irrigation intensive — qui concerne 20 % des superficies agricoles mais génère 50 % de la valeur ajoutée du secteur — pèse sur les nappes phréatiques dans les régions les plus productives. Dans un contexte de stress hydrique croissant et de sécheresses de plus en plus fréquentes, cette pression sur la ressource en eau est une contrainte structurelle que le modèle devra intégrer durablement.

Le Maroc a fait un choix agricole cohérent : exporter ce qu’il produit le mieux, importer ce qu’il ne peut pas produire à coût raisonnable et subventionner ce qui soutient le pouvoir d’achat local. Ce choix a une logique. Il a aussi un coût hydrique et une dépendance céréalière qu’il faudra continuer à gérer avec lucidité.

* Fatima Zohra Bouzoubaa est professionnelle de l’investissement et administratrice de sociétés

Auteur: Challenge
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