Ce dimanche, une dépêche APS tombée à 19h46 annonce : «Le président de la République nomme les membres du gouvernement conduit par M. Bedoui.» Ce nouveau cabinet est constitué de 26 ministres.

Ce qui saute aux yeux de prime abord est que le nom de Ramtane Lamamra – pour qui, pourtant, un poste de vice-Premier ministre a été créé par décret présidentiel – n’y figure pas. Les noms de Nouria Benghebrit et Mohamed Aïssa ont également sauté.

En revanche, AGS – l’imposant chef d’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah – est reconduit au poste de vice-ministre de la Défense, ce qui a fait sourire pas mal de monde. De fait, voilà donc que l’homme par qui le mécanisme de l’article 102 a été actionné est confirmé dans ses fonctions le plus normalement du monde.

Ce qui ne fait que conforter l’idée que tout ce micmac était inclus dans le «package de l’article 102». Ce que vient d’ailleurs corroborer cette autre dépêche de l’APS tombée hier en fin de journée, qui nous apprenait que «le président Bouteflika démissionnera avant le 28 avril».

Un Exécutif sans épaisseur politique

Au-delà de l’inventaire et de l’examen attentif des nominations, ce qui apparaît surtout est que ce gouvernement, comme l’ont fait remarquer du reste nombre de commentateurs, c’est au mieux un non-événement, un flop notoire, au pire une provocation des plus cyniques qui n’arrange en rien les affaires du régime.

Le gouvernement Bedoui est sans épaisseur politique ; il est surtout totalement anachronique par rapport au niveau d’exigence exprimé tous les vendredis par les Algériens.

Que l’on soit ou non partisan du «yetnahaw ga3 !», que l’on soit «dégagiste» ou conciliant, il y a un seuil politique unanime qui veut que la transition doit se faire avec de nouvelles figures, et selon une autre feuille de route et un tout autre appareillage institutionnel.

Le sentiment qui se dégage en parcourant la liste des nouveaux membres de l’Exécutif est : «Circulez, y a rien à voir. Retrouvons-nous vendredi prochain pour rappeler à ces messieurs ce que le mot ”rupture” veut dire.»

La signification politique immédiate de cette composition est qu’elle donne raison aux sceptiques pour qui l’article 102 était dépassé et que, dans le meilleur des cas, il n’a de sens que s’il est accompagné de mesures politiques fortes. Et le cabinet Bedoui est loin d’être le gage d’une transition sérieuse.

D’ailleurs, la réponse populaire ne s’est pas fait attendre : plusieurs manifestants sont sortis dimanche soir pour dire leur rejet de ce gouvernement «fantoche».

Des partis politiques se sont également exprimés, critiquant vertement cette nouvelle manœuvre du système pour se maintenir.

«A travers la nomination de ce nouveau gouvernement, nous constatons que le régime cherche à gagner plus de temps pour réorganiser ses rangs et préparer ses prochains coups politiques», relève le FFS dans un communiqué. «Le pouvoir n’a finalement pas dérogé à ses pratiques d’antan qui consistent à tout faire bouger pour que tout reste en place.»

S’agissant du rôle de Gaïd Salah dans cette machination, le Front des forces socialistes assène : «Le maintien du général-major Gaïd Salah dans son poste au gouvernement résonne à lui seul comme une cinglante réponse à ceux qui croyaient au miracle au sein du sérail.» Le parti considère par ailleurs que le régime «a décidé une fois de plus d’ignorer les revendications légitimes et pressantes de la quasi-totalité du peuple algérien qui aspire et se bat pour le changement radical de ce système. Le FFS dénonce énergiquement ce mépris caractérisé à l’égard du peuple révolté».

«Une provocation»

Le PT a lui aussi réagi à travers un communiqué en faisant remarquer qu’«au-delà des personnes qui ont intégré le gouvernement, sélectionnées sur la base de critères obscurs et qui, pour certaines, relèvent de l’ubuesque, cette vaine opération de replâtrage, attribuée au président de la République, est un contournement de la volonté de l’écrasante majorité de chasser un système obsolète et périmé».

Pour le parti de Ali Benflis, «la formation du nouveau gouvernement, telle qu’elle a été annoncée, n’exprime rien d’autre qu’une persistance dans la provocation et le défi. Elle ne procède d’aucune façon d’une volonté d’apaisement».

Djamel Zenati a, quant à lui, senti tout de suite le coup en écrivant sur sa page Facebook : «Le gouvernement nommé, le système peut désormais se maintenir grâce à l’article 102. Bouteflika va démissionner incessamment.» Dont acte.

On ne peut citer l’article 102 sans mentionner son corollaire, l’article 104, qui dispose : «Le gouvernement en fonction au moment de l’empêchement, du décès ou de la démission du président de la République, ne peut être démis ou remanié jusqu’à l’entrée en fonction du nouveau président de la République.» Avec l’annonce de la démission de M. Bouteflika avant le 28 avril, c’est donc l’équipe qui a été nommée ce dimanche qui fera office, de fait, de «gouvernement de transition».

Et si l’on s’en tenait à l’actuel calendrier constitutionnel, «le président du Conseil de la nation assume la charge de chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix (90) jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées» (art. 102 de la Constitution).

Or, c’est précisément l’ensemble de ce processus, son calendrier, son agenda, ses hommes de l’ombre et ses exécutants, qui est rejeté en bloc et dans le détail, tous les vendredis, par des millions d’Algériens.

«Avec l’application de l’article 102, ce sont les symboles de ce système, qui a fraudé dans les élections et violé la volonté populaire, à savoir le président du Conseil de la nation et le Premier ministre, qui était auparavant wali avant de devenir ministre de l’Intérieur, qui auront à gérer la prochaine période», souligne Me Mustapha Bouchachi dans un entretien accordé à notre journal (El Watan du 31 mars 2019   https://www.elwatan.com/edition/actualite/me-mustapha-bouchachi-ancien-president-de-la-laddh-et-ex-depute-la-periode-de-transition-debute-avec-la-designation-dun-chef-de-letat-consensuel-31-03-2019). «Les Algériens, appuie-t-il, ne peuvent pas leur faire confiance pour préparer une période de transition et chapeauter les prochaines élections (…).

Depuis le 22 février, le peuple organise pratiquement chaque week-end un référendum avec la participation d’une vingtaine de millions de personnes. Les Algériens demandent une période de transition avec des personnalités qui n’étaient pas dans le pouvoir durant les deux dernières décennies.»

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Auteur: Hicham Chouadria
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