C’est une lapalissade : la question de l’emploi au Cameroun est préoccupante. Dans un de ses rapports qui présentait, sans fioriture aucune, les résultats de la 2ème enquête sur l’emploi et le secteur informel au Cameroun, l’Institut National de la Statistique (INS) indiquait que le chômage est un phénomène essentiellement urbain, qui touche principalement les jeunes âgés entre 15 et 34 ans. La même enquête révélait un taux de chômage de 15,5%, les femmes étant plus concernées que les hommes. La situation est d’autant plus grave que la possession d’un diplôme ou un niveau d’instruction élevé ne garantit pas toujours l’accès à l’emploi.
La croissance économique annoncée par le gouvernement, qui devrait créer de la richesse et des emplois, n’est pas suffisamment forte pour atteindre ce double objectif. Conséquence, il existe peu d’opportunités, alors que des centaines de milliers de personnes notamment des jeunes frappent chaque jour aux portes du milieu professionnel. Le désespoir de nombreux chercheurs d’emplois au Cameroun est tel que de plus en plus, ils se laissent facilement prendre au piège d’un phénomène qui prend de l’ampleur dans le pays : l’arnaque sur l’embauche.
En effet, face à un manque criard de postes de travail décents, de jeunes camerounais tombent régulièrement dans les nasses de certains opportunistes qui profitent de leur précarité pour leur extorquer de l’argent contre une promesse d’avoir un emploi dans la fonction publique, les entreprises étatiques et les grosses structures privées, réputées être bons payeurs.
Le business parait très lucratif, au regard des sommes dépensées par les demandeurs d’emplois pour avoir une place dans le monde du travail. Les méthodes sont bien huilées pour y parvenir.
Les réseaux d’arnaque augmentent par ailleurs à cause d’une dérégulation dans le domaine. D’ailleurs, certaines agences de placement fonctionnent à peu près comme des aventuriers. Au regard de certains faits, ils donnent l’impression d’avoir été créées pour escroquer des Camerounais chercheurs d’emplois.
Administration publique et secteur privé, cibles privilégiées
Sylvie M., 28 ans et titulaire d’un Brevet de Technicien supérieur en commerce international, a du mal à ne pas retenir sa rancœur lorsqu’elle en parle. Il y a trois mois environ, elle s’est lancée dans un processus de recrutement au sein de la Cameroon Airlines Corporation (Camair-Co). La jeune dame, qui n’était pas à son premier coup d’essai dans la recherche d’un d’emploi, va vite déchanter. « On m’a fait savoir qu’un cabinet était en charge de ce recrutement. C’était un bureau situé à la Montée Ane Rouge [Yaoundé, Ndlr]. J’y suis allée et j’ai même rencontré un responsable. Il m’a fait payer 25 000 FCFA, représentant les frais de dépôt de dossier (…) Quelques jours plus tard, j’ai lu sur les réseaux sociaux un démenti de l’entreprise qui informait le public qu’elle n’avait lancé aucune procédure de recrutement », raconte l’interlocutrice.
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D’après ses dires, elle n’a plus jamais eu trace du cabinet à qui elle avait confié son dossier. Cette histoire est loin d’être anecdotique. Plusieurs personnes à la recherche d’emplois sont en effet flouées au quotidien par des personnes qui ont vu dans le chômage une opportunité de se faire de l’argent. Dans la capitale camerounaise, nombreuses sont des personnes qui disent avoir vécu, directement ou indirectement, ce phénomène. Père d’un jeune homme de 21 ans, M. Ndjomani Roland Hervé raconte qu’il a été délesté de 175 000 FCFA, il y a un peu plus d’un an, alors qu’il pensait payer les frais de dossier d’emplois dans une entreprise de téléphonie mobile de la place. Mal lui en a pris.
Victimes à la pelle
Les victimes se comptent à la pelle. Les plaintes aussi. Au siège de la police judiciaire à Elig-Essono, Yaoundé, on est parfaitement au courant de la situation. « Nous recevons régulièrement des plaintes contre X au sujet de cas d’escroquerie liée à l’embauche. Plusieurs personnes ont parfois été interpellées dans le cadre de ces arnaques, certaines sont même en prison à ce jour », nous renseigne un officier de police qui préfère qu’on ne révèle pas son identité. Sans être précis sur les chiffres, il reconnait que les cas sont nombreux.
Le phénomène est très répandu. La Fonction publique, qui a la réputation d’offrir une meilleure stabilité sociale (salaires, sécurité sociale, promotion sociale, etc.) est le créneau le plus utilisé. Au cours des 12 derniers mois, des administrations publiques ont dû apporter des démentis à propos de supposés recrutements qu’on leur attribuait. Le 15 janvier encore, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze a démenti un document selon lequel son département ministériel recrutait 300 jeunes camerounais. Ces « fakes news » ne cessent de pleuvoir. Les grandes institutions et entreprises, publiques ou privées, font régulièrement l’objet de prétexte aux nombreux hackers, escrocs, faussaires et autres: Port autonome de Douala, Fonds national de l’emploi (FNE), Caisse nationale de Prévoyance sociale (CNPS), Aéroports du Cameroun (ADC), Cameroon Airlines Corporation (Camair-Co), Afriland First Bank, Mobile Telecommunications Network (MTN)… La liste est loin d’être exhaustive. En décembre dernier, Afriland First Bank a dû apporter un démenti à propos d’un communiqué annonçant sur les réseaux sociaux un recrutement de 300 jeunes agents. Au cours de la même période, c’était Camair-Co qui démentait l’information selon laquelle elle recrutait 110 hôtesses pour « renforcer ses effectifs ». Au cours de l’année 2019, l’entreprise a été obligée de se prêter à cet exercice au moins trois fois. Et malgré les efforts de certaines de ces institutions, rien n’y fait, la gangrène prend plutôt du poids.
Des mesures insuffisantes
Jusqu’à présent, le seul moyen pour contrecarrer les arnaqueurs sur l’emploi est le démenti des administrations, institutions et entreprises concernées, en plus des plaintes des victimes. En réponse aux nombreuses informations fausses qui circulent sur la place publique camerounaise en rapport avec le recrutement de personnels, les moyens semblent encore insuffisants. « Pour l’instant, nous n’avons pour seule réplique que de démentir par les mêmes canaux ces fakes news sur les embauches qui concerne notre structure », répond un responsable au ministère des Finances.
En réalité, toutes les entités qui font face à ce phénomène ont pour principale arme de défense des communiqués qui démentent « officiellement » les offres fictives de recrutement. Les entreprises, à quelques exceptions près, font pareil. Ce que l’on peut considérer comme plus-value dans ces sorties est qu’elles donnent, in fine, les canaux officiels de recrutement, notamment en diffusant les adresses et les personnes ressources à contacter. Mais, pour le moment, des milliers de personnes continuent d’être pris au piège des arnaqueurs.

Photo Arnaques emplois
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Auteur: Manuela Nomegne
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