Doctrine suicidaire
La stratégie iranienne semble être portée aujourd’hui par une volonté d’embrasement généralisé. Sauf que les deux puissances mondiales proches de l’Iran que sont la Russie et la Chine n’ont pas spontanément volé militairement à son secours.

C’est un scénario qu’aucune chancellerie n’avait prévu. Que les Américains et les Israéliens puissent décaputer le régime iranien avec cette facilité et cette efficacité. Le même scénario qui avait été appliqué à l’élimination du chef du Hezbollah Hassan Nasrallah à Beyrouth a été répliqué au cœur de Téhéran entraînant la décapitation immédiate du régime iranien et ouvrant la voie à une nouvelle ère dans cette région.
La chute, voire la défaite du faucon iranien, a provoqué des réactions inattendues. L’armée iranienne a dirigé sa puissance de feu contre les pays du Golfe. Contre l’Arabie Saoudite avec laquelle il vient récemment de signer un traité d’amitié et de bon voisinage sous parapluie chinois. Contre les Émirats arabes unis qui abritent pourtant une grande communauté d’affaires iranienne, notamment dans la ville iconique de Dubaï. Contre le Qatar censé être politiquement proche de l’axe iranien. Contre le Sultanat d’Oman dont les autorités ont longtemps joué le rôle d’intermédiaire entre Américains et iraniens. C’est à Oman que le fameux traité sur le nucléaire iranien de 2015 a été signé. Et c’est la diplomatie omanaise qui animait jusqu’à il y a quelques jours les rounds de négociations entre Téhéran et Washington. La stratégie militaire iranienne post-disparition du guide suprême est de provoquer un embrasement régional, avec cette doctrine suicidaire, si le régime iranien doit tomber, rien ne doit rester debout dans la région. Si elle dure, cette approche pyromane risque de faire bouger les lignes militaires dans la région.
Au moins sur deux niveaux. Le premier réside dans le fait que ces pays du golfe lourdement armés ne vont pas rester les bras croisés contre ces attaques et risquent de riposter provoquant une dangereuse généralisation de ces affrontements militaires. Le second niveau est européen. Des pays comme la France qui avait signé des accords de défense avec certaines monarchies du golfe qui obligent Paris à leur porter secours et à les défendre contre le danger iranien.
Si ce scénario se réalise, la participation militaire européenne à cette guerre serait inévitable. Le leadership européen avait laissé transparaître son amertume de ne pas avoir été ni prévenu ni impliqué dans cette guerre israélo-américaine contre le régime iranien. L’idée qui circule actuellement est soit l’arrêter par la diplomatie, soit accélérer sa résolution militaire.
Car il est notoirement reproché à cette stratégie américaine de se limiter aux bombardements aériens d’être dans l’impossibilité de faire réellement tomber le régime. Cette finalité nécessite le déploiement des troupes au sol. Une décision que ni les Américains ni les Israéliens ne sont prêts à assumer. Donald Trump, le héros de la fin de l’implication américaine dans des guerres étrangères, ne pourra jamais convaincre le Congrès, encore moins sa base électorale MAGA (Make America Great Again) qui l’avait porté au pouvoir, de déployer des miliaires américains sur le sol iranien avec toutes les conséquences possibles.
Il est vrai que la décapitation du régime iranien ne signifie pas forcément son démantèlement. Ce régime peut avoir une capacité de régénération et de restauration qui lui garantit une forme de continuité. Sauf que le coup dur qu’il vient de recevoir sur la tête va certainement affaiblir sa capacité de nuisance. Les multiples proxys qui lui servent de rampe de lancement à son influence régionale , le Hezbollah au Liban, le Houti au Yémen, les Brigades populaires en Irak , le Polisario en Algérie, ont été non seulement considérablement affaiblis mais mis sous une minutieuse surveillance internationale. En plus de sa volonté d’acquérir une arme nucléaire, de développer son dangereux programme balistique, ses bras armés dans ces régions suscitaient inquiétudes et angoisses.
La stratégie iranienne semble être portée aujourd’hui par une volonté d’embrasement généralisé. Sauf que les deux puissances mondiales proches de l’Iran que sont la Russie et la Chine n’ont pas spontanément volé militairement à son secours. Elles se sont limitées à un service minimum de dénonciation et d’indignation diplomatiques. Pour la Chine, la situation peut évoluer si le détroit de Hormuz par lequel passe une grande partie du pétrole dont elle a besoin est hermétiquement fermé. Mais cela ne veut en aucun dire que sa vision militaire de la région va changer au profit d’un régime iranien agonisant, qui a donné la preuve concrète à son voisinage qu’il était un grand danger pour leur sécurité.

Auteur: Mustapha Tossa
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