Le citoyen face aux pénuries et au silence à l’ère du dérèglement climatiqueLe citoyen face aux pénuries et au silence à l’ère du dérèglement climatique

Par Habib Batis – Longtemps perçu comme une menace lointaine ou une simple préoccupation environnementale, le dérèglement climatique s’impose aujourd’hui comme une réalité tangible, bouleversant le quotidien de milliards d’êtres humains. Des canicules records aux sécheresses prolongées, en passant par les inondations dévastatrices et les coupures chroniques d’eau et d’électricité, les signaux d’alerte ne sont plus de simples projections scientifiques: ils se vivent au présent.

Nul ne peut douter que le risque est important quant à l’impact d’une telle situation sur la vie quotidienne d’un citoyen. Cependant, la situation peut virer en drame sociétal si elle est accompagnée d’une absence de communication transparente et prévisible lors, par exemple, de coupures d’eau et d’électricité en pleine canicule. Une absence qui transforme un problème technique en crise sanitaire, économique et sociale majeure. Lorsque les températures frôlent ou dépassent les 45°C à 49°C, le silence ou l’imprécision des autorités démultiplie l’impact négatif sur la population.

Avant d’aller plus loin dans le développement de ce «sport national» qui est «le déficit de communication», arrêtons-nous un bref moment pour rappeler ce qu’on entend par dérèglement climatique.

Qu’est-ce que le dérèglement climatique?

À la base, le climat de la Terre est régulé par un mécanisme naturel essentiel: l’effet de serre. L’atmosphère retient une partie de la chaleur du soleil, permettant à la vie de se développer à une température moyenne viable. Cependant, depuis la révolution industrielle, les activités humaines principalement la combustion des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon), la déforestation et l’agriculture intensive — rejettent des quantités massives de gaz à effet de serre (comme le dioxyde de carbone et le méthane). En épaississant cette « couverture » atmosphérique, l’humanité piège un excédent de chaleur, provoquant un réchauffement global de la planète.

D’un réchauffement global à un dérèglement systémique

Le terme «dérèglement» est bien plus précis que celui de «réchauffement». Il ne s’agit pas simplement d’un thermomètre qui grimpe uniformément, mais d’une rupture profonde de l’équilibre des écosystèmes. La modification des courants marins et atmosphériques perturbe l’ensemble du cycle de l’eau. Les conséquences sont directes et interconnectées:

Les phénomènes météorologiques deviennent plus violents, plus fréquents et plus imprévisibles.
L’assèchement des nappes phréatiques et des barrages met en péril l’accès à l’eau potable et fragilise la sécurité alimentaire.

Le dérèglement climatique s’invite dans le quotidien

Pendant des décennies, le dérèglement climatique a été raconté à travers des images lointaines: la fonte de glaciers millénaires, la détresse des ours polaires ou des graphiques scientifiques abstraits. Cette distance est aujourd’hui révolue pour devenir un enjeu profondément humain et social. Il ne s’agit plus d’une menace pour le siècle prochain, mais d’une réalité quotidienne qui bouleverse nos habitudes les plus basiques, nos budgets, notre santé et le fonctionnement même de nos services publics. De ce fait, il agit comme un amplificateur d’inégalités, touchant de plein fouet les populations les plus vulnérables qui disposent de moins de moyens pour s’adapter. Face à l’urgence, le défi n’est plus seulement technique. Il réside dans notre capacité collective à transformer nos modes de vie, à réinventer la solidarité locale et à rétablir un dialogue transparent entre les décideurs et les citoyens pour bâtir des sociétés résilientes.

Quand les infrastructures fléchissent

Nous avons grandi avec la certitude que l’eau au robinet et l’électricité dans la prise étaient des acquis naturels et infinis. Le dérèglement climatique brise cette illusion de confort. En modifiant profondément le cycle de l’eau et en multipliant les dômes de chaleur, il pousse nos infrastructures modernes à bout de souffle:

Les réseaux d’énergie (câblage, transformateurs…) et de transport (rails, canaux…), conçus pour un climat stable, s’essoufflent et s’effondrent sous le poids des températures extrêmes et de l’usage massif des appareils électriques, provoquant des délestages forcés.
La perte brutale de contrôle sur notre vie quotidienne (voir les aliments pourrir dans un réfrigérateur éteint, craindre de rester bloqué dans un ascenseur par 45°C, ne plus pouvoir se doucher…).

Un impact direct sur la santé et le portefeuille

L’équilibre de nos vies repose sur des écosystèmes stables. Dès que ces derniers se dérèglent, les répercussions sur le citoyen sont immédiates:

Les nuits tropicales sans fraîcheur altèrent le sommeil, augmentent le stress et mettent en danger les personnes vulnérables (enfants, personnes âgées). L’anxiété face à l’imprévisibilité de l’accès aux ressources devient psychologiquement lourde.
Les pénuries d’eau et les canicules détruisent les récoltes, entraînant une flambée des prix des produits alimentaires de base sur les marchés. S’adapter (isoler son logement, acheter des équipements de secours) devient un fardeau financier majeur pour les ménages.

Prise de conscience déclenchée?

La psychologie cognitive, la sociologie et l’économie comportementale expliquent parfaitement pourquoi le problème de la prise de conscience du citoyen du dérèglement climatique ne peut que s’imposer à lui. Pour ce citoyen, le dérèglement climatique souffre d’un déficit inhérent de perception. Ce n’est pas nécessairement un manque d’intelligence ou d’intérêt, mais un mécanisme de fonctionnement du cerveau humain face à des menaces abstraites.

Le problème de la prise de conscience ne se déclenche que face à des évènements ou phénomènes immédiats (coupures d’eau ou d’électricité par exemple) et ce pour plusieurs raisons fondamentales:

1. La distance psychologique (Le biais d’optimisme)

Dans le cadre de ce que les psychologues appellent la « distance psychologique », le dérèglement climatique est souvent perçu, par notre cerveau, à travers quatre barrières:

• Temporelle: « C’est pour l’horizon 2050 ou 2100. »
• Géographique: « Cela touche les ours polaires ou les îles lointaines du Pacifique. »
• Sociale: « Cela impacte les populations plus pauvres ou d’autres pays. »
• Incertitude: « Les scientifiques parlent en termes de probabilités. »

Lorsque l’électricité se coupe par une température de 45°C, cette distance s’effondre instantanément. La menace n’est plus globale, elle est immédiate, locale et personnelle.

2. Le passage du conceptuel au sensoriel

On ne peut ni toucher, ni voir directement le dérèglement climatique. Il est invisible, on ne voit que ses conséquences. Ainsi, avant que la crise ne s’installe, le message concernant l’évolution du climat (un rapport ou un graphique sur les émissions de CO₂) sollicite le cerveau préfrontal (l’analyse rationnelle). Cela demande un effort d’imagination et d’assimilation qui suscite rarement une réaction émotionnelle forte. En revanche, lorsque la crise s’installe, des signaux (chaleur étouffante dans l’appartement, absence d’eau pour se doucher ou boire, bourdonnement du frigo qui s’éteint…) agressent nos cinq sens. Le cerveau limbique (le siège des émotions et de la survie) prend le relais. La prise de conscience devient viscérale.

3. La « normalité » des infrastructures modernes

Dans la vie quotidienne, l’eau au robinet et l’électricité dans la prise sont perçues comme des acquis naturels et infinis, et non comme des flux dépendants d’écosystèmes fragiles. En effet, les infrastructures modernes ont été conçues pour masquer la nature: nous vivons dans des espaces climatisés et bétonnés, déconnectés de la météo extérieure. La panne détruit cette illusion de contrôle. Elle agit comme un rappel brutal: l’eau du robinet dépend des nappes phréatiques ou des barrages (asséchés par le climat), et l’électricité dépend de centrales thermiques ou de turbines qui surchauffent.

4. Le mur de la charge mentale quotidienne

Pour le citoyen, la priorité immédiate est dictée par la survie économique et sociale à court terme : payer le loyer, nourrir les enfants, trouver ou garder un emploi. Penser au climat est souvent perçu comme un « luxe temporel » ou intellectuel. Mais, lorsque la coupure d’eau survient, le dérèglement climatique s’invite de force au sommet de la pile des urgences quotidiennes, car il paralyse instantanément la capacité du citoyen à accomplir ses tâches de subsistance les plus basiques.

En bref, le citoyen n’est pas insensible, il est réactif plutôt que proactif. L’information factuelle informe, mais pour que l’expérience vécue batte la théorie et transforme la connaissance abstraite en conviction profonde, faut-il briser le silence et établir la communication pour réagir.

Briser le silence pour réagir

Cette intrusion du climat dans la vie de tous les jours démontre une chose: nous ne sommes plus spectateurs, mais acteurs de cette crise. Face à cette situation, le manque de communication des autorités ne fait qu’aggraver la détresse des populations. Comprendre le lien étroit entre la météo planétaire et le robinet de notre cuisine est le premier pas indispensable. C’est en devenant conscients de cette fragilité que les citoyens et les décideurs pourront, ensemble, anticiper les crises, réorganiser la solidarité de quartier et adapter nos modes de vie à cette nouvelle donne climatique.

Le revers du déficit de communication

L’absence de communication, ou une communication défaillante, entre les décideurs politiques et la population à l’ère du dérèglement climatique constitue un frein majeur à la transition écologique. Ce fossé informationnel et relationnel engendre des conséquences systémiques qui ralentissent l’action publique et amplifient la vulnérabilité des sociétés:

1. La perte de confiance légitime et la polarisation sociale

Lorsque les gouvernants n’expliquent pas de manière transparente les décisions qu’ils entreprennent en s’enfermant dans un mutisme béant, un climat de suspicion s’installe:

Un effet «boîte noire» émerge. Les décisions perçues comme unilatérales alimentent le sentiment d’une volonté punitive ou déconnectée des réalités populaires. 
La désinformation prend le relai. Le vide communicationnel institutionnel est rapidement comblé par des théories complotistes ou des discours climatosceptiques, ce qui segmente l’opinion publique.

2. Le rejet des politiques publiques environnementales

L’adhésion citoyenne est le moteur indispensable de toute transition structurelle. Sans pédagogie ni concertation, les mesures, même les plus vertueuses, se heurtent à de vives résistances. L’absence d’explications sur les prises de décision, souvent nécessaires, pourrait les transformer en restrictions abusives et par conséquent en vecteur de révolte sociale. Ainsi, les réglementations sur l’eau, l’électricité ou les rénovations énergétiques obligatoires seraient vécues comme des contraintes arbitraires plutôt que comme des nécessités de résilience collective.

3. L’amplification des risques sanitaires et sécuritaires

La communication, en période de crise, est une arme de protection massive. Son absence ou son imprécision met directement des vies en danger et aggrave le manque de préparation aux extrêmes. En effet, si les populations ne sont pas informées des plans d’urgence face, par exemple, aux vagues de chaleur ou aux incendies, les comportements réflexes seront inadaptés. Le silence politique face à la gravité de la situation renforce le sentiment d’abandon notamment chez les jeunes générations, transformant l’inquiétude légitime en détresse psychologique ou en apathie.

Comment le citoyen interprète-t-il ces phénomènes et ces évènements?

En l’absence de communication transparente et proactive de la part des décideurs (État, Ministères, STEG, SONEDE…), les réponses et explications qu’un citoyen lambda tente d’apporter à ces blocages complexes peuvent être qualifiées de plusieurs manières:

1. Des réponses fragmentées et spéculatives

Sans accès à des données fiables sur les contrats, les négociations syndicales ou l’état réel du réseau électrique, le citoyen est contraint de combler les vides informationnels. Ses réponses relèvent souvent de la conjecture, de l’hypothèse ou de la spéculation. L’opinion publique se fragmente alors en une multitude d’interprétations contradictoires.

2. Une opinion polarisée (politique plutôt que technique)

Le débat technique sur, par exemple, la transition énergétique (intermittence, stockage, coûts de production) est totalement occultée par le manque de pédagogie institutionnelle. Par conséquent, les réponses du citoyen deviennent purement idéologiques ou politiques. On observe souvent une division binaire. Soit le citoyen adopte une posture souverainiste, s’alignant sur la rhétorique syndicale par peur d’une perte d’indépendance nationale face à des multinationales. Soit il adopte une posture libérale et contestataire, qualifiant le blocage de sabotage bureaucratique ou syndical, sans mesurer les réels défis techniques. Parmi les exemples, celui qui est en lien avec notre sujet, le Plan Solaire Tunisien (PST) qui ne voit pas le jour, fait l’objet de plusieurs questions qui bourdonnent dans la société. S’agit-il de freins administratifs et règlementaires (lenteurs et complexité des procédures, politique fiscale dissuasive…) ? Ou s’agit-il de tensions syndicales et modèle de gouvernance à l’intérieur même de la STEG (monopole et souveraineté énergétique…) ? Ou s’agit-il de contraintes financières et économiques (coût initial élevé, dégradation de la note souveraine…) ? Ou enfin, s’agit-il de limites techniques et vulnérabilité du réseau (saturation du réseau électrique, absence de stockage généralisé, contraintes climatiques…) ? A toutes ces questions et certainement tant d’autres sur le même sujet et face au mutisme des décideurs, la perception du citoyen passe d’une attente légitime d’explications à un sentiment de résignation, de méfiance et d’incompréhension, transformant un sujet hautement technique et stratégique en une crise de communication publique.

3. Le terreau du complotisme et de la suspicion

Le silence des autorités administratives crée un « déficit de confiance » structurel. En Tunisie, les réponses populaires face à ce type de black-out informationnel glissent souvent vers la suspicion de corruption ou la théorie du complot. Le citoyen aura tendance à imaginer des arrangements secrets, des conflits d’intérêts financiers au sommet de l’État, ou une volonté délibérée de saboter l’entreprise publique au profit de lobbys privés.

4. Des interprétations pragmatiques mais empiriques

Face à l’incompréhension des grands enjeux macroéconomiques, le citoyen qualifie la situation à travers son expérience quotidienne et immédiate (les coupures de courant en été, la hausse des factures de la STEG, l’impossibilité d’utiliser ses propres panneaux solaires résidentiels en cas de délestage…). Ses réponses sont donc très pragmatiques, axées sur le ressenti de la défaillance des services publics, mais elles manquent de recul sur la complexité globale du Plan Solaire Tunisien.

Conclusion: du constat à l’action

Le dérèglement climatique n’est plus une simple équation scientifique ou une menace lointaine: il redéfinit aujourd’hui le fonctionnement même de nos vies. Pour cette raison, la communication publique doit articuler deux horizons temporels pour être à la fois efficace et honnête.

En premier lieu et face aux canicules et à la fragilité de nos infrastructures énergétiques et hydrauliques, le constat est clair, mais il n’est pas une fatalité. Si cette réalité bouscule le confort de notre quotidien, elle agit aussi comme un puissant révélateur. La solution ne viendra ni d’ailleurs, ni du ciel ni de ce qui est appelé communément «innovation technologique», mais d’une mobilisation humaine coordonnée et bienveillante. Pour cela, la clé réside d’abord dans l’instauration d’une communication pragmatique et protectrice, axée sur la résilience locale et d’autre part, dans le pouvoir de l’intelligence collective. Les crises thermiques mettent en lumière des trésors de solidarité. De la création de réseaux de veille pour rafraîchir les personnes âgées isolées, à l’acheminement communautaire d’eau potable, à la végétalisation des cours d’écoles, des places publiques ou des façades de bâtiments. Bref, l’action locale prouve que le tissu social est notre meilleur bouclier. Le passage d’une communication descendante à un dialogue ouvert entre municipalités (qu’il est important de redynamiser pour les sortir de leur léthargie) et citoyens permet de diffuser rapidement des astuces de bon sens (gestion de l’eau, isolation thermique naturelle, techniques de rafraîchissement passif).

En second lieu, éviter de lier les crises immédiates à nos choix de société structurels entretient une forme d’aveuglement collectif. Le second horizon doit donc articuler une communication de transformation culturelle pour traiter la cause du problème. Les décideurs doivent mener un travail de pédagogie politique sur le modèle thermoindustriel:

Relier explicitement les difficultés vécues à notre dépendance aux énergies fossiles et au modèle productiviste.
Proposer un nouveau récit de société où la réussite n’est plus mesurée par le PIB ou la consommation, mais par la santé, le temps libéré et la préservation du vivant.
Présenter des trajectoires claires qui ne cèdent pas au fatalisme des collapsologues sans pour autant tomber dans l’optimisme excessif des chantres de l’innovation. On admettra qu’au-delà de la satisfaction des besoins fondamentaux, la (sur)consommation n’a jamais fait le bonheur des individus.

Dès lors, la recherche de solutions implique une rupture conceptuelle majeure. Trouver des substituts bas-carbone aux énergies fossiles est nécessaire, mais insuffisant si la finalité reste de maintenir un niveau de consommation global insoutenable. La véritable réponse au défi climatique impose de questionner notre mode de vie en profondeur. Cela exige de redéfinir collectivement nos besoins essentiels à travers le prisme de la sobriété, de repenser nos structures de transport, de relocaliser nos productions et de détacher la notion de bien-être de celle d’accumulation matérielle. Tant que le fonctionnement même de la civilisation thermoindustrielle ne sera pas interrogé, les politiques climatiques ne s’attaqueront qu’aux effets, sans jamais guérir la cause.

Habib Batis
 

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