La conférence inaugurale de cet événement a permis aux différents intervenants de croiser leurs regards autour de l’avenir de l’Humanité et de la direction que prend le monde d’aujourd’hui en perpétuel mouvement, marqué notamment par la montée des extrémismes politiques, économiques, religieux et scientifiques.

Ainsi, M. Ghaleb Bencheikh, islamologue et docteur en sciences, a affirmé qu’il est difficile de « prophétiser » ou de « prédire » le devenir du monde, tout en insistant sur la nécessité de vivre pleinement son présent, car c’est en le vivant qu’il y aura des projections sur le futur.

Relevant que l’Humanité est une communauté de destin de vie ou de mort parce qu’elle pourrait potentiellement être anéantie par le comportement de ses membres eux-mêmes, M. Bencheikh, également président de la Fondation de l’Islam de France et vice-président des « Artisans de la paix », a fait remarquer que l’Humanité vit actuellement un 4è temps spécifique marquant une rupture entre un passé et un avenir, à savoir la grande « révolution numérique ».

Après avoir mis l’accent sur l’avenir de l’Homme avec la progression fulgurante de l’intelligence artificielle, qui peut échapper dans les décennies à venir à la maîtrise de l’intelligence humaine, il a fait constater qu’en raison de cette révolution numérique, les jeunes et les grands-parents n’ont pas la même représentation du monde, ajoutant que l’accélération de cette représentation est en soi « génératrice d’angoisses et de difficultés », d’où la nécessité pour l’Humanité de se sentir « unie » dans une communauté de destin pour sauver le monde.

M. Bencheikh a, en outre, précisé qu’ »il faut approcher ces questionnements et ces interrogations qui nous interpellent et auxquels nous sommes confrontés avec calme, sérénité, rigueur et radicalité méthodologique », tout en veillant à en finir avec le dogmatisme et le fait de se croire le seul dépositaire de la vision ultime du monde, et à renouer avec le sens de « l’épopée de l’Homme ».

Dans la même veine, Jacques Bouineau, professeur en histoire du Droit à l’Université de La Rochelle (France), a indiqué que la révolution numérique a bouleversé les cadres et modes de vie au sein de toutes les sociétés qui vivent aujourd’hui dans un monde globalisé et interconnecté, ajoutant que l’internet est, certes, une merveilleuse création qui offre une fenêtre ouverte en permanence sur le monde, mais il faut néanmoins en éviter le mésusage à échelle excessive « qui nous fait quitter la dimension de l’Homme ».

Face à cette globalisation, il est fondamental de conserver cette « authenticité humaine de terroir », qui demeure fondamentale, et de ne pas perdre de vue dans cet espace mouvant « le risque que fait peser le passage du monde réel au monde virtuel », notamment via les réseaux sociaux, au point de s’y « vautrer » et perdre pied avec la réalité de tous les jours, a-t-il soutenu, tout en appelant à ne pas se laisser « absorber » par le monde virtuel et à le maîtriser.

Relevant que « nul ne peut dire ce qui va se produire à l’avenir même si on nous promet les pires cataclysmes », M. Bouineau a insisté sur la nécessité de la réorientation de la vie humaine dans ce monde complètement « dérégulé », tout en plaidant pour une connaissance mutuelle entre les uns et les autres pour ne pas devenir totalement et excessivement dépendants du Big Data. « L’avenir du monde est entre nos mains et sera ou deviendra ce que nous en ferons », a-t-il conclu.

Dans le même ordre d’idées, M. Ali Sedjari, professeur universitaire et président du Groupe de recherche Espace et Territoires (GRET) de l’université Mohammed V-Rabat, a indiqué que le sujet arrêté pour cette rencontre constitue une question majeure quotidienne « très préoccupante » qui interpelle tout un chacun vivant dans un monde de plus en plus complexe, tourmenté par les inquiétudes, nourri par les angoisses et les incertitudes, et marqué par une fracture temporelle forte entre le passé, le présent et le futur.

Après avoir dressé un tableau de la géopolitique actuelle dans les quatre coins de la planète, M. Sedjari a estimé qu’il faut agir et ne pas baisser les bras pour renforcer l’espoir et ne pas tomber dans le chaos, et décortiquer et décrypter cette complexité qui marque un monde plein de paradoxes pour aboutir à des solutions « matérielles et opérationnelles réussies » afin de faire face à la dégradation des valeurs de la civilisation et l’affaiblissement du sens de l’humanisme, et de lutter contre les discours religieux et populistes qui prônent l’exclusion, le rejet, la violence, la haine, le racisme et la xénophobie.

Il a également mentionné que l’Humanité dispose aujourd’hui des moyens matériels, des mécanismes et des capacités et connaissances scientifiques pour transcender les situations conflictuelles de crise, de pessimisme et d’angoisse et créer un monde meilleur, outre d’une communauté humaine agissante et politiquement active, notamment les sociétés qui traversent des crises, qui doit être capitalisée par les élites politiques, les académiciens et les forces du savoir. « Ce sont deux facteurs qui nous poussent à être optimistes dans l’action », a-t-il poursuivi.

M. Sedjari a, en outre, insisté sur l’impératif de la refondation du système de l’éducation et de la formation, qui est le socle de tout changement et ce, à différents niveaux (cognitif, affectif et spirituel), pour favoriser l’esprit d’ouverture et la notion de l’altérité et l’interculturalité, et éviter ainsi toute radicalisation, sans oublier la bonne gouvernance durable dans le temps et l’espace pour favoriser le « convivialisme » recherché.

Il a, dans ce sillage, estimé essentiel de recréer les liens entre les êtres humains à travers le dialogue, la coopération et la mutualisation des capacités et des efforts pour s’assurer de transmettre le meilleur legs de la civilisation humaine aux générations montantes.

Pour sa part, M. Guillaume Le Blanc, philosophe et écrivain français, a estimé que le fait de s’interroger « où va le monde ? » présuppose un autre questionnement à savoir « comment va le monde ? », ajoutant que le fait de se poser ces deux interrogations révèle un certain souci du devenir du monde où l’on vit aujourd’hui.

Après avoir expliqué que l’Homme vit actuellement dans un monde « emmuré », marqué notamment par « des acosmismes politique, économique et technique », M. Le Blanc a plaidé en faveur d’ »un entretien sur la pluralité des mondes », tout en conférant au terme « entretien » toute sa force théorique.

« Entretenir, d’une part, dans le sens de parler, d’échanger et de dialoguer à propos du monde et de l’autre, dans le sens de prendre soin du monde : s’entretenir sur le monde et entretenir le monde pour qu’il puisse nous préserver », a-t-il expliqué.

Dans ce sens, il a souligné l’importance de se rassembler dans le cadre de cette « conscience cosmopolitique » du monde qui implique la variété et la richesse des lieux et la joie des mélanges à partir de ces endroits variés, et d’oeuvrer à enrichir le monde actuel grâce aux « micro-mondes » apportés par tous les êtres humains, faits par leurs pratiques, leurs gestes et modes de vie.

En ouverture de cette conférence inaugurale, le directeur de GEC Marrakech-Ecole de Management, Hassan Fnine, s’est félicité de la tenue de cette nouvelle édition de la Semaine du Dialogue, ajoutant que les organisateurs tentent chaque année de trouver un sujet d’actualité et un thème de débat de société en vue de susciter la réflexion et d’accompagner le Maroc dans cette transition démocratique, culturelle et sociale.

Il a fait savoir que le choix de cette année a été porté sur un sujet « un peu osé », soulignant qu’il s’agit d’un thème de prospective qui va permettre aux participants pendant ces cinq jours de rencontres, d’échanges, de débats et de réflexions de proposer des regards croisés sur le futur du monde et de l’Humanité.

De son côté, Mme Louisa Babaci, directrice de l’Institut Français (IF) d’Essaouira et directrice par intérim de l’Institut Français de Marrakech, a indiqué que l’IF de la cité ocre est heureux de soutenir et d’accompagner les réflexions qui vont animer ce colloque, notant que jamais jusqu’à présent ne s’est posée avec autant d’acuité la thématique qui sera abordée durant ces cinq jours.

« Ce sujet est particulièrement présent et nous accompagne bien souvent. Nous sommes tous touchés par le sentiment de voir les choses s’accélérer et de perdre quelques fois la maîtrise des événements : beaucoup se posent des questions et cherchent des réponses et des points d’appui », a-t-elle expliqué, affirmant que « ce colloque, par le partage de nos travaux et des contributions multiples qui vont se succéder pourrait très certainement nous éclairer et guider nos réflexions ».

Pour Mme Babaci, cet esprit de partage, d’apprentissage mutuel et de recherche de liens d’amitié interpersonnels est bien plus solide dans un monde en mouvement que les seuls liens d’intérêt, d’où l’importance, a-t-elle conclu, de « confronter aujourd’hui nos idées, de les partager, et de créer ainsi des liens pour remettre le devenir de l’Homme au centre de nos préoccupations ».

Quant au président de la Commission régionale des Droits de l’Homme Marrakech-Safi, Mohamed Laarissa, qui a modéré ce débat, il a salué la pertinence de la thématique choisie pour cette 6è édition de la Semaine du dialogue, qui permet d’outrepasser des questions plus précises qui ouvraient la voie seulement à des propositions de recommandations.

Il a noté que cette interrogation sur l’avenir du monde représente l’une des questions essentielles, même si elle peut paraître bien plus générale, globale et abstraite, relevant qu’il faut se soucier du devenir de ce monde, car il est « le lieu de notre Humanité et de notre appartenance en tant qu’Humains ».

Insistant sur le fait que le monde dont on se soucie aujourd’hui doit mettre en évidence aussi bien les singularités individuelles ou collectives que les différences, M. Laarissa a estimé que « quelles que soient nos préférences idéologiques, politiques, philosophiques, religieuses ou spirituelles, on doit aller au-delà de ces différences, communiquer et se parler pour illuminer l’action à venir et rêver d’un avenir meilleur », sur la base d’une éthique doublement valorisatrice aussi bien du monde que de l’Humanité.

Initiée par GEC Marrakech-Ecole de Management, l’Institut Français de Marrakech, la Commission Régionale des Droits de l’Homme de Marrakech-Safi et le Groupement de Recherche sur Espace et Territoires de l’Université Mohammed V-Rabat (GRET), la 6è édition de la Semaine du Dialogue connaît la présence de 50 intervenants et intervenantes marocains et étrangers et la participation de près de 2.000 personnes qui vont apporter leurs contributions à travers 10 rencontres programmées dans sept espaces différents de la cité ocre.

Fidèles à leur volonté de faire de la Semaine du Dialogue une occasion de mener la réflexion sur les grandes questions et problèmes de l’actualité, les organisateurs désirent, à travers ce conclave de cinq jours, d’attirer l’attention sur les défis et secousses, à la fois nombreux et inquiétants, qui agitent le monde aujourd’hui.

Dans ce cadre, les participants vont examiner plusieurs questionnements: Où va le monde ? Où va la science ? Que peuvent les religions face au monde en mouvement ? Quel rôle la jeunesse peut-elle jouer face aux agitations du monde ? Quelles perspectives géopolitiques pour un nouveau monde ?.

A noter que cette Semaine du Dialogue sera clôturée par une Nuit philosophique intitulée « Nuit du rêve…d’un autre monde ».

Auteur: Meriem IGASS
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