Selon des universitaires au Forum de l’association RAJ

Des universitaires algériens ont relevé, avant-hier à Alger, que le hirak – qui a opéré un «changement qualitatif» par rapport aux mouvements sociaux survenus depuis 1980 – a permis une réappropriation «des espaces publics, de la parole politique, de l’histoire nationale et l’identité collective», et aspire à un «destin commun».

Le hirak, réceptacle des mouvements sociaux qui ont secoué le pays depuis plusieurs décennies, exprime une volonté de reconstruire «le lien social et une communauté politique, qui aspire à un destin commun, sans pour autant effacer les différences sociales, politiques, culturelles ou religieuses», ont soutenu, avant-hier à Alger, des universitaires.

«Le hirak, né en février 2019, est le résultat de changements et de transformations extrêmement profondes de la société.

Il s’inscrit aussi dans l’évolution des mouvements sociaux à l’échelle globale», a analysé Salem Chena, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde de Sciences Po Bordeaux, lors d’une conférence-débat sur «Le hirak, comme une perspective historique», organisée par l’association RAJ.

«De par ses méthodes d’action, le hirak s’est réapproprié les espaces publics, la parole politique, l’histoire nationale et l’identité collective, à savoir l’algérianité», a-t-il, ajouté lors de la présentation d’un ouvrage collectif : Algérie, décennie 2010, aux origines du mouvement de 22 Février, paru récemment en France.

Ces réappropriations expriment «la reconstruction du lien social et d’une communauté politique, qui aspire à un destin commun, sans pour autant effacer les différences sociales, politiques, culturelles ou religieuses», et «une ré-politisation de la société», a-t-il souligné.

Autre caractéristique du hirak : sa capacité d’adaptation en termes de mots d’ordre en fonction du contexte politique lors des marches hebdomadaires, a précisé l’universitaire, en citant le thème récent du coronavirus.

En outre, le mouvement populaire «inventif» renouvelle constamment ses formes de contestation dans les chants et les slogans chaque semaine. «Cela témoigne d’une chape de plomb qui a sauté», a noté Salem Chena.

Le mouvement de contestation «individualisé et urbanisé» s’inscrit aussi dans la mondialisation, notamment avec le recours aux réseaux sociaux et des pancartes en anglais, qui alimentent ses revendications, a-t-il souligné.

Le civisme des manifestants est synonyme d’une «volonté citoyenne de revendications des droits» alors que le hirak exprime son «refus de la hogra» et affiche une critique de la corruption et des inégalités sociales.

A travers le slogan phare «Silmiya», le hirak, qui refuse toute forme d’organigramme, «vise à préserver le mouvement et assurer son autonomie. Cela dénote d’un apprentissage des luttes passées de l’histoire et de leurs échecs», a-t-il expliqué.

Pour sa part, Aïssa Kadri, sociologue et professeur émérite des universités, a relevé que le mouvement de contestation, qui s’inscrit dans l’histoire du pays, constitue «un catalyseur» de nombreux mouvements sociaux qui ont secoué l’Algérie. «Le hirak n’est pas tombé du ciel ! Il est un réceptacle des mouvements sociaux survenus depuis 1980», a-t-il décrit.

En revanche, il a marqué une transformation par rapport aux formes de contestations et mouvements sociaux et politiques  depuis l’indépendance. «Il a opéré un changement qualitatif par rapport aux mouvements sociaux qui étaient spontanés, éclatés et fragmentés. Pacifique et national, il exprime des points de vue différents et laisse place à la tolérance», a estimé Aïssa Kadri, qui a dirigé l’ouvrage.

Selon lui, le mouvement populaire constitue aussi un démenti à «la fausse exception» algérienne, selon laquelle les Algériens étaient amorphes, dépolitisés et résignés, au moment des printemps dits «arabes» en 2011.

De son côté, Hocine Belalloufi, essayiste et journaliste, qui a présenté une communication autour de son ouvrage Peuple insurgé, entre réforme et révolution, est revenu sur les objectifs et les moyens employés par le mouvement de protestation.

«Le peuple algérien s’est élevé en 2019 contre l’autoritarisme mais aussi contre la remise en cause du consensus social, la spoliation et la paupérisation», dira-t-il, évoquant un lien historique avec le mouvement des années 1940-50.

Le hirak, mouvement «interclassiste», «anti-impérialiste», et «insuffisamment social», n’est pas une «révolution» mais seulement «un mouvement de réforme politique radicale», selon lui.

Evoquant les rapports de force, il a noté que le pouvoir est sur «la défensive sur le plan stratégique». «Il fait face à un mouvement qui ne lâche rien sur sa volonté d’aller vers un régime basé sur la souveraineté populaire.

Cependant, face à la faiblesse des syndicats, du mouvement associatif et du manque de crédibilité des partis politiques, l’objectif dans ces conditions est de contraindre le régime à négocier une transition copilotée », a-t-il souligné.

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Auteur: Anis Khecheba
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