
Prof Dr Elyazid MOUHSINE
Président fondateur de l’Alliance Suisse Maroc
16 septembre 2026
La crise ouverte autour de Ceuta ne constitue pas un dossier isolé. Elle se situe au croisement de la pression migratoire, de la question du Sahara, de la rivalité maroco-algérienne, de la compétition politique espagnole et d’une redistribution plus vaste des puissances en Méditerranée et en Afrique. La réponse la plus protectrice pour le Maroc n’est ni la surenchère ni le silence : elle consiste à désolidariser les dossiers, documenter les faits, protéger les personnes et proposer à Madrid, à l’Europe, à l’Afrique et aux voisins du Maghreb une architecture durable de coopération et de sécurité.
Une crise à plusieurs étages
L’afflux massif des 30 et 31 juillet 2026 vers Ceuta a provoqué une crise humaine, sécuritaire et politique. Les estimations ont varié au fil des premières heures, mais plusieurs dizaines de milliers de personnes ont franchi ou tenté de franchir la frontière. Des décès ont été recensés et plusieurs milliers de migrants sont demeurés à Ceuta après le retour d’une grande partie des arrivants. Cette dimension humaine doit rester première : aucune bataille diplomatique ne peut justifier que des personnes deviennent des instruments de pression ou des otages du récit politique.
La controverse porte surtout sur l’origine du mouvement. Un rapport policier espagnol a décrit une présence marocaine insuffisante et une passivité inhabituelle durant une période critique. Toutefois, le 3 septembre, Pedro Sánchez a déclaré devant le Parlement qu’aucune institution espagnole, européenne ou internationale n’avait fourni de preuve solide établissant que Rabat avait planifié l’opération. Les documents rendus publics ont aussi montré que les services espagnols avaient averti Madrid et leurs homologues marocains, la veille, de messages circulant sur les réseaux sociaux. Ces éléments imposent une conclusion de méthode : il existe des interrogations légitimes sur la gestion de la frontière, mais l’accusation d’une orchestration étatique marocaine ne peut être présentée comme un fait établi.
Les Marocains retenus à Ceuta et le risque d’une crise prolongée
Le maintien à Ceuta de ressortissants marocains et d’autres migrants, dans des conditions précaires et avec des procédures de retour lentes, nourrit la colère locale et expose Rabat à une responsabilité politique par association. Le Maroc affirme être disposé à réadmettre ses ressortissants et reproche aux autorités espagnoles la lenteur des retours, notamment lorsque l’identité et la situation des mineurs doivent être établies. Madrid, de son côté, doit respecter les garanties individuelles, le droit de l’asile et la protection des mineurs. Le problème ne peut donc être réduit à la formule trompeuse selon laquelle l’un des deux États “refuserait” simplement de reprendre ou de renvoyer les personnes.
Une cellule consulaire conjointe, dotée d’objectifs chiffrés et d’un contrôle indépendant, devrait identifier rapidement les majeurs marocains, organiser les retours volontaires et encadrer les réadmissions conformes au droit. Les cas des mineurs, des demandeurs d’asile et des personnes vulnérables doivent être traités séparément. Cette approche protège les ressortissants marocains, soulage Ceuta et retire aux acteurs politiques la possibilité d’entretenir indéfiniment une crise visible.
La naturalisation des Sahraouis une mesure juridique aux effets politiques
Le Congrès espagnol a approuvé le 10 septembre une proposition accordant la nationalité espagnole, par un mécanisme exceptionnel, à des Sahraouis nés sous l’administration espagnole et ouvrant également des droits à leurs descendants. Le vote a réuni le PSOE et Sumar, tandis que le Parti populaire s’est abstenu et que Vox a voté contre. Selon les estimations publiées, plusieurs dizaines de milliers de personnes pourraient être concernées. Il convient de ne pas qualifier trop vite ce vote de naturalisation déjà pleinement exécutée : la portée définitive dépend du texte final, de son parcours institutionnel et de ses modalités d’application.
Pour une partie de la gauche espagnole, le dispositif répare une dette historique liée à la décolonisation. Pour Rabat, il comporte trois risques : il peut créer une catégorie politique ambiguë autour du terme “sahraoui”, renforcer des réseaux séparatistes soutenus par Alger et paraître contredire l’appui exprimé par Madrid en 2022 au plan marocain d’autonomie. Mais le Maroc gagnerait à éviter une opposition générale à l’accès individuel à la nationalité espagnole. Son argument le plus solide porte sur la sécurité juridique : quels documents prouveront l’identité et la naissance, comment prévenir les fraudes, les doubles inscriptions ou l’exploitation politique des fichiers des camps de Tindouf, et comment garantir que la loi ne préjuge pas du statut international du territoire ?
La réponse marocaine devrait donc demander des garanties techniques et diplomatiques plutôt que contester la dignité ou les droits individuels des bénéficiaires. Une note verbale pourrait exiger que la loi demeure strictement humanitaire et personnelle, qu’elle n’accorde aucune reconnaissance collective à une entité séparatiste et qu’elle n’altère pas la position officielle espagnole sur une solution politique fondée sur l’autonomie.
Le rapprochement de Pedro Sánchez avec Alger
La visite de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet 2026 a ouvert une nouvelle phase après quatre années de tension. Madrid et Alger ont annoncé la préparation d’une réunion bilatérale de haut niveau et la reprise de consultations politiques. L’Espagne cherche des relations stables avec un fournisseur énergétique majeur et un partenaire méditerranéen ; l’Algérie cherche à sortir de son isolement relatif en Europe et à réintroduire la question saharienne dans la relation avec Madrid.
Ce rapprochement n’équivaut pas automatiquement à un retournement espagnol contre le Maroc. Un gouvernement responsable peut entretenir des relations avec Rabat et Alger. Le risque naît lorsque le calendrier et l’accumulation des gestes produisent une ambiguïté : visite à Alger le 20 juillet, crise de Ceuta quelques jours plus tard, controverses sur la responsabilité marocaine puis vote sur la nationalité des Sahraouis. Même sans coordination démontrée, cette séquence alimente à Rabat l’impression d’un rééquilibrage aux dépens du partenariat construit depuis 2022.
Le Maroc doit demander une clarification discrète, non une exclusivité diplomatique. Madrid peut normaliser avec Alger, mais cette normalisation ne devrait ni financer ni légitimer les structures séparatistes, ni remettre en cause les engagements bilatéraux pris avec Rabat. La meilleure garantie serait un calendrier public des coopérations hispano-marocaines dans la sécurité, l’économie, la migration, les liaisons maritimes et la préparation conjointe du Mondial 2030.
La réaction européenne entre solidarité et inquiétude
L’Union européenne a traité Ceuta comme une frontière extérieure européenne et a apporté un soutien politique et financier à l’Espagne. Les institutions européennes ont insisté sur le rétablissement du contrôle, l’accueil d’urgence et les retours conformes au droit. Dans le même temps, la crise a créé des tensions au sein de l’espace Schengen : l’Italie a rétabli puis prolongé des contrôles à sa frontière avec l’Espagne, invoquant des risques de sécurité et de mouvements secondaires. Cette réaction illustre une réalité défavorable au Maroc : dès qu’un mouvement migratoire massif atteint Ceuta, le dossier cesse d’être seulement bilatéral et devient européen.
Rabat doit donc parler directement à Bruxelles, sans laisser Madrid ou les oppositions espagnoles définir seuls le récit. Il doit remettre aux institutions européennes une chronologie vérifiable des alertes reçues, des effectifs engagés, des interceptions réalisées, des retours acceptés et de la coopération contre les réseaux. Une communication factuelle est plus efficace qu’une dénonciation générale d’un parti pris européen.
L’exploitation électorale de la crise
La proximité d’échéances électorales en Espagne transforme Ceuta en multiplicateur politique. Le gouvernement cherche à démontrer qu’il protège la frontière tout en préservant l’alliance avec Rabat. Le Parti populaire accuse l’exécutif d’impréparation et de faiblesse. Vox associe migration, souveraineté et identité nationale. Sumar défend la naturalisation comme réparation historique et marque ainsi sa différence au sein de la coalition. Dans ce contexte, chaque acteur dispose d’un intérêt électoral à simplifier la crise.
On peut démontrer cette instrumentalisation par une méthode rigoureuse, sans prêter d’intentions invérifiables. Premièrement, comparer les déclarations avant et après les sondages ou les débats parlementaires. Deuxièmement, mesurer l’écart entre le vocabulaire politique et les conclusions des documents officiels : parler d’“invasion organisée par Rabat” alors que le chef du gouvernement affirme l’absence de preuve constitue un exemple précis de surenchère. Troisièmement, examiner l’usage sélectif des chiffres, notamment lorsque les tentatives, les entrées, les retours et les personnes encore présentes sont confondus. Quatrièmement, observer l’empilement d’initiatives symboliques sans mécanisme opérationnel de résolution. Enfin, distinguer les décisions de politique étrangère durable des gestes destinés à consolider une base électorale.
Cette démonstration doit viser les procédés et non les personnes : dramatisation, sélection des faits, calendrier opportuniste, amalgame entre migration et terrorisme, confusion entre droits individuels et reconnaissance politique du Polisario. Une critique ainsi structurée sera crédible auprès des lecteurs espagnols et européens ; une accusation globale de complot le serait beaucoup moins.
Le Maroc comme puissance inquiétante
Le Maroc ne fait pas peur au sens classique d’une puissance cherchant la confrontation avec l’Europe. Il inquiète cependant certains milieux politiques parce qu’il n’est plus perçu comme un simple partenaire périphérique. Il modernise ses forces armées, diversifie ses fournisseurs de défense, développe des infrastructures atlantiques majeures, consolide ses alliances et affirme que la question du Sahara constitue le prisme à travers lequel il évalue ses partenariats.
Cette montée en puissance modifie les habitudes. Pendant longtemps, la relation a reposé sur une asymétrie nette au profit de l’Espagne et de l’Europe. Aujourd’hui, Rabat dispose de leviers migratoires, sécuritaires, économiques, énergétiques et africains. Sa coopération est devenue indispensable dans la lutte antiterroriste, la maîtrise des routes migratoires et l’accès au Sahel. Le sentiment d’inquiétude vient moins d’une intention offensive démontrée que de la réduction de l’asymétrie.
Il faut néanmoins reconnaître un risque de perception. Les achats d’armement, la rhétorique sur Ceuta et Melilla et toute défaillance spectaculaire de la frontière peuvent être assemblés, dans le débat espagnol, pour construire l’image d’un voisin menaçant. Le Maroc a donc intérêt à rendre sa doctrine lisible : modernisation défensive, protection du territoire, coopération régionale et refus explicite de régler les différends par la force ou par les mouvements de population.
La posture défensive de l’Espagne
L’Espagne entretient naturellement des forces, des infrastructures et des capacités de surveillance à Ceuta, à Melilla, dans le détroit et aux Canaries. Après la crise de juillet, elle renforce aussi le contrôle frontalier, le renseignement, la gestion des arrivées et la coordination européenne. Ces mesures relèvent d’abord de la protection d’une frontière extérieure de l’Union, de l’ordre public et de la prévention de nouvelles entrées massives.
On ne dispose pas, à ce stade, d’éléments publics permettant d’affirmer que Madrid prépare une confrontation militaire avec Rabat. Une armée planifie par nature différents scénarios ; la modernisation espagnole s’inscrit aussi dans le contexte plus vaste de l’OTAN, de la guerre en Ukraine, de la sécurité maritime et de l’augmentation des dépenses européennes de défense. Transformer chaque exercice, achat ou renfort en préparation d’une guerre hispano-marocaine servirait précisément la dramatisation électorale que l’article cherche à démontrer.
En revanche, la crise peut favoriser une doctrine espagnole de résilience à Ceuta et Melilla : stocks, surveillance maritime et aérienne, protection des ports, cybersécurité, renforts rapides et coordination civile-militaire. Rabat devrait proposer des mesures de confiance, notamment une ligne directe de crise, des exercices conjoints de sauvetage, un échange d’alertes vérifiable et un accord interdisant l’usage politique des flux migratoires.
Le rôle que l’Europe doit jouer
L’Europe ne peut se limiter à proclamer que Ceuta est une frontière européenne et à financer des barrières ou des retours. Elle doit agir simultanément comme garant du droit, partenaire du Maroc et médiateur politique. Sa responsabilité est d’empêcher que la migration devienne une arme narrative, que les droits fondamentaux soient sacrifiés à l’urgence et que le différend bilatéral contamine l’ensemble de la Méditerranée occidentale.
L’Union européenne devrait créer un mécanisme permanent Espagne Maroc Union européenne pour les alertes migratoires, le sauvetage, l’identification et les réadmissions. Elle devrait accompagner ce mécanisme d’investissements dans la formation et l’emploi au nord du Maroc, de voies régulières de mobilité et d’un contrôle transparent des fonds. Elle doit aussi rappeler que les initiatives nationales concernant les Sahraouis ne peuvent se substituer au cadre des Nations unies ni produire indirectement une reconnaissance politique que l’Union n’a pas décidée collectivement.
Enfin, Bruxelles doit conserver une autonomie par rapport aux luttes partisanes espagnoles. Menacer mécaniquement les accords avec le Maroc à chaque crise affaiblirait les outils mêmes dont l’Europe a besoin. La conditionnalité peut être légitime lorsqu’elle repose sur des faits établis, des critères annoncés et une proportionnalité ; elle devient contreproductive lorsqu’elle sert une sanction politique improvisée.
Comment l’Afrique doit se positionner
L’Afrique ne devrait pas être simple spectatrice d’une controverse interprétée exclusivement depuis Madrid, Bruxelles ou Alger. La crise touche à la mobilité africaine, à la dignité des migrants, aux frontières héritées de la colonisation et à la capacité du continent de formuler ses propres réponses. L’Union africaine devrait condamner à la fois les franchissements dangereux, les violences et toute instrumentalisation humaine, tout en proposant une coopération concrète sur les retours volontaires, la lutte contre les réseaux et le développement.
Pour le Maroc, l’enjeu africain dépasse la recherche de soutiens diplomatiques sur le Sahara. Son initiative d’accès atlantique pour les pays du Sahel, ses investissements bancaires, portuaires, agricoles et énergétiques peuvent démontrer qu’il offre une architecture d’intégration plutôt qu’une politique de blocs. Plusieurs États africains ont récemment renforcé leur appui au plan d’autonomie ; Rabat doit consolider cette dynamique par des résultats économiques partagés et non par une demande d’alignement automatique.
Une position africaine crédible devrait défendre quatre principes : traitement humain des migrants, responsabilité partagée avec l’Europe, règlement politique dans le cadre des Nations unies et intégration économique régionale. Elle devrait également encourager une désescalade entre le Maroc et l’Algérie, car la rivalité des deux principales puissances du Maghreb coûte au continent en commerce, en sécurité et en capacité diplomatique.
Réconcilier le Maroc et l’Algérie deux peuples frères aux intérêts divergents
Le Maroc et l’Algérie ne sont pas condamnés à l’hostilité. Leurs peuples partagent une histoire, des familles, une langue, une religion, des traditions et une mémoire commune de la lutte anticoloniale. Pourtant, les deux États se trouvent enfermés dans une rivalité stratégique nourrie par le Sahara, la compétition pour l’influence régionale, des choix d’alliances différents et une accumulation de méfiances. La frontière terrestre est fermée depuis 1994 et l’Algérie a rompu les relations diplomatiques en août 2021. Cette situation ne constitue pas une guerre ouverte, mais une paix froide coûteuse et dangereuse.
Rabat considère le Sahara comme partie intégrante de son territoire et propose une autonomie sous souveraineté marocaine. Alger soutient le droit à l’autodétermination et le Front Polisario, tout en affirmant ne pas être partie au conflit. À cette divergence centrale s’ajoutent la normalisation marocaine avec Israël, les alliances de défense concurrentes, la course aux armements, les rivalités au Sahel et les accusations réciproques d’ingérence. Aucun dialogue durable ne pourra réussir s’il exige de l’un des États qu’il abandonne d’emblée sa lecture de tous ces dossiers.
Une méthode de désescalade par étapes
La première étape devrait consister à dissocier la normalisation bilatérale du règlement immédiat du Sahara. Les deux États peuvent rétablir des mécanismes de sécurité, des contacts consulaires et des échanges humains sans avoir résolu leur divergence territoriale. La question saharienne continuerait d’être traitée dans le cadre des Nations unies, tandis qu’un canal bilatéral protégé s’occuperait des frontières, de la sécurité, des familles et des incidents susceptibles de provoquer une escalade.
- Un engagement public de non agression. Rabat et Alger réaffirmeraient qu’aucun différend ne sera réglé par la force, par le soutien à un mouvement menaçant l’intégrité territoriale du voisin ou par une campagne de déstabilisation.
- Une ligne directe de crise. Les états majors, les ministères de l’Intérieur et les diplomaties disposeraient de contacts permanents afin de vérifier rapidement les incidents frontaliers, cyberattaques alléguées, mouvements militaires et informations sensibles.
- Une trêve médiatique réciproque. Les médias publics et responsables officiels cesseraient les insultes, les mises en cause collectives et l’assimilation du peuple voisin à un ennemi. Un observatoire indépendant pourrait documenter les discours de haine des deux côtés.
- Des mesures humanitaires. Les visites familiales, les situations consulaires, les étudiants, les malades et les événements exceptionnels bénéficieraient de procédures simplifiées, sans attendre la normalisation diplomatique complète.
- Une réouverture frontalière progressive. La frontière pourrait être rouverte par phases : passage humanitaire pilote, circulation familiale contrôlée, fret commercial puis mobilité ordinaire, avec des mécanismes communs contre la contrebande et les trafics.
- Une transparence militaire minimale. Notification de certains exercices proches de la frontière, échanges sur les doctrines défensives et prévention des incidents aériens réduiraient le risque d’une erreur de calcul dans un contexte de dépenses militaires élevées.
- Une médiation discrète et acceptée. Un petit groupe composé de pays jouissant de la confiance des deux capitales, éventuellement avec l’appui des Nations unies, faciliterait les contacts sans imposer une solution ni transformer la médiation en spectacle diplomatique.
Remplacer la rivalité par des intérêts partagés
La paix deviendra durable lorsque son coût de rupture sera supérieur à son bénéfice politique. Le Maroc et l’Algérie disposent de complémentarités considérables : infrastructures portuaires et industrielles marocaines, ressources énergétiques algériennes, marchés voisins, agriculture, énergies renouvelables, tourisme, universités et sécurité du Sahel. Des projets limités mais visibles pourraient créer une interdépendance positive.
Une première coopération pourrait concerner l’eau et le climat, qui menacent indistinctement les deux sociétés. Une seconde pourrait réunir gaz, électricité, hydrogène vert et interconnexions vers l’Europe. Une troisième devrait porter sur la lutte contre le terrorisme, les trafics et l’instabilité sahélienne. Enfin, un fonds commun pour les régions frontalières permettrait de transformer l’actuelle zone de séparation en espace de développement.
Le compromis ne signifierait pas l’effacement des intérêts nationaux. Il consisterait à reconnaître que la sécurité de chacun ne peut être construite durablement contre l’autre. Rabat devrait rassurer Alger sur l’absence de stratégie d’encerclement ; Alger devrait rassurer Rabat sur le fait que son soutien au Polisario ne vise pas à affaiblir structurellement le Royaume. Ces garanties devraient être progressives, réciproques et vérifiables.
Faire renaître le Maghreb arabe
Créée en 1989 par l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie, l’Union du Maghreb arabe portait l’ambition d’un espace de libre circulation, de coopération économique et de coordination politique. Son blocage est devenu le symbole du coût de la rivalité régionale. Selon le Fonds monétaire international, le commerce intramaghrébin représente moins de 5 pour cent des échanges des pays de la région, ce qui place le Maghreb parmi les ensembles les moins intégrés du monde.
Faire renaître le Maghreb ne suppose pas de ressusciter immédiatement toutes les structures anciennes ni d’attendre une réconciliation parfaite entre Rabat et Alger. Une relance fonctionnelle, graduelle et à géométrie variable serait plus réaliste. Les États prêts à avancer pourraient lancer des projets ouverts aux autres, sans droit de veto permanent et sans transformer chaque réunion technique en débat préalable sur le Sahara.
Un nouveau pacte maghrébin fondé sur les résultats
- Mobilité. Faciliter progressivement les déplacements des étudiants, chercheurs, entrepreneurs, artistes et familles, avec des visas communs ciblés puis une reconnaissance mutuelle de certains titres de séjour.
- Commerce. Réduire les obstacles douaniers, harmoniser les normes, numériser les procédures et créer des corridors reliant l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahel.
- Énergie. Connecter les réseaux électriques, coordonner le gaz et les renouvelables, et négocier avec l’Europe comme un espace énergétique complémentaire plutôt que comme cinq fournisseurs concurrents.
- Eau et climat. Mutualiser la recherche sur le dessalement, la sécheresse, l’agriculture résiliente, les incendies et la gestion des catastrophes.
- Sécurité. Créer un centre maghrébin de renseignement contre le terrorisme, le trafic d’armes, la criminalité organisée et les réseaux de traite humaine, dans le respect de la souveraineté de chaque État.
- Jeunesse et savoir. Mettre en place un programme d’échanges universitaires maghrébins, un fonds pour les jeunes entreprises et des diplômes conjoints afin que l’unité soit vécue par les nouvelles générations.
- Gouvernance. Transformer le secrétariat de l’Union en une administration technique légère, évaluée sur des objectifs annuels, avec un conseil économique associant entreprises, universités, collectivités et société civile.
L’Europe, l’Union africaine, les États du Golfe, les États Unis et la Chine peuvent soutenir financièrement cette intégration, mais ils ne doivent pas en définir l’orientation. Le projet doit appartenir aux peuples maghrébins. Il devrait être conçu comme un pont entre l’Afrique, la Méditerranée, le monde arabe et l’Atlantique, et non comme l’extension d’un bloc extérieur.
La renaissance maghrébine offrirait à chaque pays davantage que ce qu’il peut obtenir isolément : un marché de près de cent millions d’habitants, une position énergétique renforcée, une voix diplomatique plus audible et une capacité collective à stabiliser le Sahel. Elle réduirait aussi l’émigration contrainte en créant des chaînes de valeur, des emplois et des perspectives régionales.
Le premier acte de cette renaissance devrait être simple : une rencontre maroco-algérienne consacrée non au règlement total du passé, mais à trois décisions immédiates et vérifiables sur les familles, la sécurité frontalière et un projet économique commun. La confiance ne précédera pas nécessairement la coopération ; elle peut en être le résultat.
Le détroit de Gibraltar ne doit pas devenir un nouveau front
Le monde supporte déjà plusieurs guerres longues dont les effets dépassent largement leurs frontières. La guerre en Ukraine, commencée à grande échelle en 2022, continue de détruire des vies et des infrastructures, tout en pesant sur la sécurité européenne, les budgets militaires et les marchés agricoles. La guerre à Gaza et l’extension des affrontements au Moyen Orient entretiennent une crise humanitaire majeure et une instabilité énergétique. Au Soudan, la guerre déclenchée en 2023 a produit l’une des plus graves crises de déplacement et de faim au monde. Au Yémen et dans la mer Rouge, les combats et les attaques contre la navigation menacent les routes commerciales reliant l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Ces conflits démontrent qu’une guerre contemporaine ne reste jamais locale. Elle renchérit l’énergie, les transports, les assurances et les denrées alimentaires ; elle détourne des ressources publiques de la santé, de l’éducation et du développement ; elle provoque des déplacements massifs, polarise les sociétés et ouvre un espace aux puissances extérieures. La Banque mondiale a encore abaissé ses perspectives de croissance mondiale en 2026 sous l’effet des tensions au Moyen Orient et de la hausse des prix de l’énergie.
Le précédent du détroit d’Ormuz
La crise autour du détroit d’Ormuz complète cet avertissement. En septembre 2026, le trafic y est tombé à quelques traversées quotidiennes, très loin de son niveau habituel. Or, avant cette perturbation, ce passage concentrait environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Une confrontation dans cet espace ne touche donc pas seulement les États riverains : elle se transmet immédiatement aux prix de l’énergie, au coût du transport et de l’assurance maritime, aux engrais, aux denrées alimentaires, à l’inflation et à la croissance mondiale.
Ormuz montre ce qu’il faut précisément empêcher à Gibraltar : qu’un différend régional prenne en otage une artère mondiale. Les deux détroits n’ont ni le même régime juridique ni la même géographie énergétique, mais ils partagent une caractéristique stratégique : une perturbation locale y produit des conséquences systémiques. Préserver Gibraltar comme espace de coopération maroco-espagnole constitue ainsi un intérêt européen, africain et mondial.
Dans ce contexte, personne ne gagnerait à voir apparaître un foyer supplémentaire entre le Maroc et l’Espagne, autour de Ceuta, de Melilla ou du détroit de Gibraltar. Ce passage relie l’Atlantique à la Méditerranée et se trouve au contact immédiat de l’Europe et de l’Afrique. Une crise militaire ou une fermeture partielle perturberait les ports, les chaînes logistiques, les liaisons énergétiques, la pêche, le tourisme et la mobilité de millions de personnes. Elle internationaliserait instantanément le différend en impliquant l’Union européenne, l’OTAN, les partenaires africains et les principales puissances maritimes.
Le détroit de Gibraltar ne serait donc pas le lieu bienvenu pour une nouvelle confrontation. Il doit au contraire devenir un espace exemplaire de coopération : sécurité maritime conjointe, sauvetage en mer, lutte contre les trafics, protection de l’environnement, interconnexions énergétiques et développement des ports des deux rives. La force du Maroc et de l’Espagne ne se mesurera pas à leur capacité de se menacer, mais à leur aptitude à préserver ensemble l’une des principales portes maritimes du monde.
Cette réalité renforce l’urgence d’une diplomatie préventive. Plus le monde accumule les guerres, moins les États responsables peuvent se permettre d’en créer une nouvelle. Rabat, Madrid, Alger et Bruxelles ont un intérêt commun à faire de la Méditerranée occidentale une zone de stabilité, capable d’amortir les crises internationales plutôt que de les multiplier.
Une imbrication mondiale plutôt qu’un complot unique
Les États Unis, les Émirats arabes unis, Israël, la Chine, la Russie et les pays du Golfe sont bien présents dans l’équation. Mais leurs actions ne composent pas un commandement unique. Chacun poursuit ses intérêts, parfois convergents avec ceux du Maroc, parfois compatibles avec ceux de l’Algérie ou de l’Espagne. L’imbrication est réelle ; l’idée d’un plan coordonné de toutes ces puissances ne repose sur aucun élément public solide.
États Unis. Washington considère le Maroc comme un partenaire stratégique majeur et soutient le plan d’autonomie comme base de négociation. Sa coopération militaire renforce la capacité de dissuasion marocaine, tandis que son intérêt principal reste la stabilité du Maghreb, la sécurité des routes atlantiques et le rapprochement entre Rabat et Alger.
Émirats arabes unis. Abou Dhabi est un investisseur essentiel et un soutien politique de Rabat. Les Émirats voient le Maroc comme une plateforme vers l’Afrique et l’Atlantique. Leur influence est surtout géoéconomique, même si la coopération sécuritaire accroît la profondeur stratégique marocaine.
Israël. La coopération ouverte depuis les Accords d’Abraham couvre la défense, le renseignement et les technologies. Elle améliore certaines capacités marocaines mais crée aussi une vulnérabilité politique, notamment lorsque la guerre au Proche Orient heurte fortement l’opinion publique marocaine. Rabat doit préserver son autonomie et éviter que ce partenariat soit présenté comme dirigé contre l’Espagne ou l’Algérie.
Chine. Pékin privilégie les infrastructures, l’industrie, les ports et l’accès aux marchés africains. Sur le Sahara, sa prudence reflète son souhait de préserver simultanément ses relations avec Rabat et Alger et son attachement formel aux processus onusiens. Le Maroc peut attirer les investissements chinois sans entrer dans une dépendance technologique ou financière.
Russie. Moscou entretient une relation militaire ancienne avec l’Algérie tout en conservant des intérêts commerciaux et halieutiques avec le Maroc. Son abstention lors de la résolution du Conseil de sécurité de 2025 montre une volonté de garder une marge de manœuvre. La Russie peut exploiter les fractures européennes, mais elle n’a aucun intérêt évident à une crise incontrôlée dans le détroit.
Pays du Golfe. Les monarchies du Golfe ne forment pas un bloc parfaitement homogène. Elles partagent cependant un intérêt pour la stabilité marocaine, les investissements, les infrastructures, l’agriculture et la connexion avec l’Afrique. Leur contribution la plus utile serait de financer des projets productifs, et non d’alimenter une compétition militaire maghrébine.
Le Maroc doit pratiquer un multi alignement maîtrisé : sécurité avec les États Unis, investissements avec les Émirats et le Golfe, technologies avec Israël sous contrôle politique, industrie avec la Chine, dialogue pragmatique avec la Russie, partenariat institutionnel avec l’Europe et ancrage prioritaire en Afrique. Cette diversification protège l’autonomie marocaine à condition qu’aucun partenaire extérieur ne puisse dicter sa politique ou transformer le pays en avant poste d’une rivalité étrangère.
Le scrutin du 23 septembre et la possibilité historique d’une femme cheffe du gouvernement
Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 renouvelleront les 395 membres de la Chambre des représentants. Elles ne désignent pas directement le chef du gouvernement. L’article 47 de la Constitution prévoit que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections et au vu de leurs résultats. L’accession d’une femme à cette fonction dépendrait donc d’abord du verdict des urnes, puis du choix effectué au sein de la formation victorieuse et de la nomination constitutionnelle.
Dans la campagne actuelle, le nom de Fatima Ezzahra El Mansouri est régulièrement évoqué. Maire de Marrakech, ministre et coordinatrice nationale de la direction du Parti authenticité et modernité, elle possède une expérience locale, gouvernementale et partisane. Cette hypothèse demeure toutefois prospective : elle ne doit être présentée ni comme une candidature officielle à la chefferie du gouvernement ni comme une issue acquise avant le scrutin.
Un tournant historique pour le Maroc
La nomination de la première femme cheffe du gouvernement constituerait une étape majeure dans l’évolution institutionnelle du Royaume. Elle donnerait une traduction visible aux principes constitutionnels d’égalité et de parité, tout en montrant que l’accès à la plus haute responsabilité gouvernementale n’est plus limité par le genre. Dans un pays où les femmes représentent près de la moitié du corps électoral mais demeurent insuffisamment présentes à la tête des listes et dans les centres de décision, le symbole serait puissant.
Cette avancée pourrait aussi modifier les aspirations des jeunes générations. Une femme à la tête de l’exécutif rendrait plus crédible l’idée que les Marocaines peuvent diriger une ville, un ministère, un grand parti puis le gouvernement. Son effet dépasserait la personne nommée : les partis seraient poussés à promouvoir davantage de femmes dans les circonscriptions locales, les directions politiques et les fonctions exécutives.
Une nouvelle image internationale
Sur le plan extérieur, une première femme cheffe du gouvernement renforcerait l’image d’un Maroc stable, moderne et capable d’évoluer dans le cadre de ses propres institutions. En Europe et en Amérique du Nord, cette évolution améliorerait le pouvoir d’influence du Royaume dans les échanges sur les droits, la gouvernance, l’investissement et le partenariat euro méditerranéen. Elle rendrait plus difficile la représentation caricaturale d’un Maroc figé ou exclusivement conservateur.
En Afrique, le Maroc pourrait présenter cette nomination non comme une leçon adressée au continent, mais comme une contribution à une dynamique africaine déjà portée par plusieurs dirigeantes. Une cheffe du gouvernement marocaine disposerait d’une capacité particulière à promouvoir l’éducation des filles, l’entrepreneuriat féminin, la santé maternelle, la participation politique et l’autonomie économique dans les partenariats Sud Sud.
Dans le monde arabe et auprès des pays du Golfe, l’événement aurait une résonance importante. Il démontrerait que la modernisation politique peut s’inscrire dans la continuité de la monarchie, de la culture marocaine et de l’islam du juste milieu. Une dirigeante expérimentée pourrait dialoguer avec les partenaires du Golfe sans remettre en cause les équilibres traditionnels, tout en incarnant une transformation sociale maîtrisée.
Un atout diplomatique dans la crise actuelle
Dans le contexte de Ceuta, du Sahara et des tensions avec certains acteurs espagnols, une femme à la tête du gouvernement apporterait un changement de ton et d’image susceptible de faciliter la désescalade. Elle ne modifierait pas les constantes de la politique étrangère marocaine, qui relèvent de la continuité de l’État et des orientations royales, mais elle pourrait renouveler la méthode : diplomatie de proximité, coopération sociale, dialogue avec les collectivités et meilleure communication auprès des opinions publiques européennes.
Cette dimension ne doit toutefois pas conduire à essentialiser le leadership féminin ni à supposer qu’une femme serait nécessairement plus conciliante. La valeur stratégique résiderait plutôt dans la combinaison entre autorité, compétence et nouveauté symbolique. Le Maroc montrerait qu’il peut défendre fermement sa souveraineté tout en présentant un visage politique renouvelé.
Les conditions nécessaires à la réussite
Le bénéfice d’image serait rapidement perdu si la nomination apparaissait artificielle, sans autonomie politique réelle ou sans résultats. La première femme cheffe du gouvernement serait soumise à une exigence de réussite disproportionnée et à des attaques parfois fondées sur le genre. Elle devrait disposer d’une majorité cohérente, d’une équipe compétente, d’une capacité d’arbitrage et d’un programme mesurable sur l’emploi, l’éducation, la santé, le logement, l’eau et les inégalités territoriales.
Le Maroc devrait donc présenter cette éventuelle nomination comme l’aboutissement normal d’un parcours démocratique et méritocratique, non comme une opération de communication destinée à l’étranger. Le message le plus convaincant serait simple : une femme dirige le gouvernement parce que son parti a obtenu la première place, parce qu’elle possède l’expérience nécessaire et parce qu’elle peut répondre aux attentes des citoyens.
Si ces conditions sont réunies, le 23 septembre pourrait ouvrir une séquence historique. Le Maroc gagnerait simultanément en cohésion intérieure, en attractivité internationale et en autorité morale. Ce changement renforcerait le récit central de l’article : face aux tensions régionales, la meilleure réponse marocaine n’est pas seulement défensive. Elle consiste aussi à démontrer, par ses institutions et ses choix, la confiance d’un pays capable de se moderniser sans renoncer à sa stabilité ni à ses intérêts fondamentaux.
Prévenir la migration irrégulière : agir sur les causes et ouvrir des voies sûres
L’objectif ne peut être d’empêcher toute migration. La mobilité étudiante, professionnelle et familiale est légitime et peut bénéficier aux pays de départ comme aux pays d’accueil. Le véritable enjeu consiste à réduire les départs contraints et les traversées irrégulières qui exposent les Marocains et les ressortissants d’Afrique subsaharienne aux passeurs, à l’exploitation, à la détention et à la mort. Une politique fondée uniquement sur les barrières déplace les itinéraires sans supprimer les causes du départ.
Pour les jeunes Marocains, la réponse commence à l’intérieur du Royaume : emplois stables, apprentissage relié aux besoins des entreprises, soutien aux petites activités, logement accessible et services publics crédibles. L’effort doit être territorial, notamment dans le Nord, l’Oriental, les zones rurales et les espaces affectés par le stress hydrique. Les investissements espagnols et européens pourraient y associer production locale, formation certifiée et débouchés réels, plutôt que de financer principalement le contrôle frontalier.
Pour les migrants subsahariens, il faut agir simultanément dans les pays d’origine, de transit et de destination. Cela suppose des investissements productifs, l’adaptation climatique, la formation et des chaînes de valeur africaines ; mais aussi des visas de travail et d’études, des programmes de mobilité circulaire et la reconnaissance des compétences. Au Maroc, l’accueil digne, l’accès à l’asile, la protection des mineurs et la régularisation selon des critères transparents doivent accompagner la lutte contre les réseaux criminels. Les retours volontaires ne sont durables que s’ils sont assortis d’une réintégration financée et suivie.
Un pacte Maroc–Europe–Afrique pourrait reposer sur huit engagements mesurables :
- Emploi territorial. Créer un fonds ciblé sur l’emploi des jeunes et les petites entreprises dans les régions marocaines les plus exposées aux départs.
- Mobilité légale. Négocier avec l’Union européenne des contingents pluriannuels de travail saisonnier, d’apprentissage et de mobilité circulaire, assortis de droits vérifiables.
- Compétences africaines. Relier les formations au Maroc et dans les pays d’origine aux besoins réels des marchés africains et européens, avec reconnaissance des diplômes et certifications.
- Investissement à la source. Orienter davantage de financements vers l’agriculture résiliente, l’eau, l’énergie, le numérique et les chaînes de valeur régionales créatrices d’emplois.
- Lutte contre les passeurs. Créer des équipes conjointes de renseignement financier et judiciaire contre la traite, le trafic de migrants, les faux documents et les recrutements en ligne.
- Protection et droit. Garantir le sauvetage en mer, l’examen individuel des demandes d’asile, la protection des mineurs et l’interdiction des refoulements collectifs.
- Retour et réintégration. Financer conjointement les retours volontaires, la formation, l’accompagnement psychosocial et le démarrage d’une activité dans le pays d’origine.
- Évaluation publique. Publier des indicateurs sur les emplois créés, les visas légaux, les départs irréguliers, les décès, les démantèlements de réseaux et la réussite des réintégrations.
La formule durable associe donc quatre éléments indissociables : perspectives économiques, mobilité légale, sécurité contre les réseaux criminels et protection des droits. Le Maroc ne peut porter seul une responsabilité qui relie l’Afrique et l’Europe. En revanche, il peut proposer l’architecture d’une politique commune et refuser que des vies humaines deviennent une monnaie de négociation diplomatique ou électorale.
Comment le Maroc peut sortir indemne et renforcer le voisinage
Sortir indemne ne signifie pas obtenir gain de cause sur chaque controverse. Cela signifie préserver trois actifs essentiels : la crédibilité internationale du Maroc, la relation stratégique avec l’Espagne et la protection de la cause nationale. Huit mesures peuvent y contribuer.
- Dépolitiser immédiatement la situation humaine. Créer avec l’Espagne une cellule temporaire chargée des identifications, retours volontaires, réadmissions et cas vulnérables, avec un tableau de bord hebdomadaire.
- Proposer une enquête technique conjointe. Établir la chronologie des alertes, des rassemblements sur les réseaux sociaux, des déploiements et des décisions prises des deux côtés, sans préjuger des responsabilités pénales ou politiques.
- Séparer les dossiers. Ne pas négocier simultanément Ceuta, la migration, la nationalité des Sahraouis, le Sahara et les relations de Madrid avec Alger. Un désaccord sur un dossier ne doit pas contaminer tous les autres.
- Obtenir des garanties sur la loi de nationalité. Demander des critères de preuve robustes, une coopération antifraude et une clause interprétative confirmant que la naturalisation individuelle ne vaut ni reconnaissance du Polisario ni position sur la souveraineté.
- Institutionnaliser le voisinage. Créer un conseil Maroc Espagne du détroit réunissant affaires étrangères, intérieur, transports, commerce et collectivités de proximité, avec une réunion trimestrielle et un mécanisme de crise permanent.
- Européaniser positivement la coopération. Présenter à l’Union européenne un programme commun de gestion des frontières, de lutte contre les passeurs, de formation professionnelle des jeunes et de mobilité légale.
- Réduire les causes de départ. Accélérer l’emploi, la formation et l’investissement dans le nord du Maroc, en associant les entreprises espagnoles. La sécurité frontalière durable repose aussi sur des perspectives économiques crédibles.
- Adopter une parole ferme et apaisée. Réaffirmer les positions marocaines sur Ceuta et le Sahara par les canaux diplomatiques appropriés, tout en refusant la menace, l’humiliation réciproque et l’usage de la migration comme langage politique.
Une doctrine de voisinage lucide
Le Maroc et l’Espagne ne peuvent se permettre une relation gouvernée par les crises successives. Leur interdépendance est géographique, humaine, sécuritaire et économique. Le contentieux sur Ceuta ne disparaîtra pas ; la question saharienne restera sensible ; Madrid continuera à parler avec Alger. La maturité stratégique consiste donc à empêcher ces divergences de détruire les intérêts communs.
Rabat doit refuser d’être désigné sans preuve comme responsable de toute défaillance à la frontière. Mais il doit aussi comprendre que l’image d’une frontière soudainement ouverte, même pendant quelques heures, produit en Europe un dommage politique considérable. Madrid, pour sa part, doit cesser d’envoyer des signaux contradictoires : soutenir le plan d’autonomie tout en laissant certaines initiatives partisanes créer une ambiguïté sur la représentation politique des Sahraouis ; demander une coopération migratoire exemplaire tout en utilisant parfois le Maroc comme variable du débat électoral.
La sortie de crise passe par un pacte de responsabilité réciproque. Le Maroc garantit une frontière maîtrisée, documentée et respectueuse de la vie humaine. L’Espagne garantit la continuité de ses engagements stratégiques, la célérité des retours légaux et l’absence d’instrumentalisation institutionnelle du séparatisme. L’Union européenne finance les capacités, les voies légales de mobilité et le développement des régions frontalières. Ce pacte n’efface pas les différends ; il les rend gérables.
La vraie victoire diplomatique du Maroc serait de transformer cette crise en preuve de fiabilité : un pays capable de défendre fermement ses intérêts, de protéger ses ressortissants, de parler avec l’Europe sur la base des faits et de maintenir avec l’Espagne un voisinage stable malgré les cycles électoraux. C’est ainsi que Rabat peut sortir non seulement indemne, mais renforcé.
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 20 juillet 2026 | Visite de Pedro Sánchez à Alger et annonce d’une nouvelle phase bilatérale. |
| 30 et 31 juillet | Afflux massif vers Ceuta, décès, retours importants vers le Maroc et crise humanitaire. |
| Août | Débat espagnol et européen sur les responsabilités, les retours et la sécurité de Schengen. |
| 3 septembre | Pedro Sánchez affirme qu’aucune preuve solide n’établit une orchestration marocaine. |
| 9 septembre | Publication d’éléments montrant une alerte préalable des services espagnols. |
| 10 septembre | Vote du Congrès sur la nationalité des Sahraouis nés sous administration espagnole et de leurs descendants. |
| 15 septembre | Prolongation par l’Italie de contrôles aux frontières avec l’Espagne. |
| 16 septembre | Durcissement du débat européen sur la sécurité de la frontière de Ceuta. |
| 23 septembre | Élections législatives marocaines et renouvellement des 395 membres de la Chambre des représentants. |
Références et sources principales
- Présidence du gouvernement espagnol, 20 juillet 2026 — https://www.lamoncloa.gob.es/lang/en/presidente/news/paginas/2026/20260720-visit-to-algeria.aspx
- Reuters, 3 septembre 2026, absence de preuve d’une orchestration marocaine — https://www.reuters.com/world/europe/spains-pm-sanchez-says-no-evidence-morocco-orchestrated-ceuta-border-surge-2026-09-03/
- Reuters, 10 septembre 2026, vote sur la nationalité — https://www.reuters.com/world/africa/spain-approves-citizenship-sahrawis-born-under-spanish-rule-2026-09-10/
- Reuters, 31 octobre 2025, résolution du Conseil de sécurité et plan d’autonomie — https://www.reuters.com/world/europe/un-calls-western-sahara-talks-based-moroccos-autonomy-plan-2025-10-31/
- Reuters, 28 avril 2025, initiative atlantique marocaine pour le Sahel — https://www.reuters.com/world/africa/landlocked-burkina-mali-niger-back-sea-access-through-morocco-2025-04-28/
- International Crisis Group, octobre 2025, diplomatie au Sahara — https://www.crisisgroup.org/brf/middle-east-north-africa/western-sahara/b96-window-diplomacy-western-sahara
- Reuters, août 2021, rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat — https://www.reuters.com/world/algeria-says-cutting-diplomatic-ties-with-morocco-2021-08-24/
- Reuters, septembre 2023, frontière fermée depuis 1994 et espace aérien — https://www.reuters.com/world/africa/algeria-allow-morocco-flights-after-quake-despite-bad-ties-2023-09-09/
- Fonds monétaire international, intégration économique au Maghreb — https://www.imf.org/en/Publications/Departmental-Papers-Policy-Papers/Issues/2019/02/08/Economic-Integration-in-the-Maghreb-An-Untapped-Source-of-Growth-46273
- Banque mondiale, intégration économique au Maghreb — https://openknowledge.worldbank.org/bitstreams/1fec9ff0-bcac-50a1-b620-1db581da19bf/download
- Banque mondiale, perspectives économiques mondiales de juin 2026 — https://www.worldbank.org/en/publication/global-economic-prospects
- Reuters, 16 septembre 2026, effondrement du trafic dans le détroit d’Ormuz — https://www.reuters.com/world/middle-east/strait-hormuz-ship-crossings-remain-single-digits-data-shows-2026-09-16/
- Processus de Rabat, dialogue euro-africain sur la migration et le développement — https://www.rabat-process.org/
- Reuters, septembre 2026, poursuite de la guerre et crise humanitaire en Ukraine — https://www.reuters.com/world/europe/un-weighs-moving-ukraine-aid-supplies-underground-after-warehouse-hits-2026-09-15/
- Reuters, septembre 2026, guerre à Gaza et destruction des infrastructures — https://www.reuters.com/world/middle-east/war-damaged-gaza-building-collapses-killing-12-people-seeking-shelter-inside-2026-09-16/
- Chambre des représentants du Maroc, Constitution et article 47 — https://www.chambredesrepresentants.ma/
- Le Matin, avril 2026, représentation des femmes aux élections — https://lematin.ma/nation/femmes-dans-les-elections-2026-un-test-pour-la-parite-constitutionnelle/337892
Auteur: Challenge
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