Défi contemporain
À quoi sert l’école lorsque l’enfant peut, en quelques secondes, accéder à davantage d’informations que ses parents n’en ont rencontré durant toute leur adolescence ? À quoi sert encore le professeur lorsque l’intelligence artificielle peut expliquer, traduire, calculer, résumer et produire ? Et surtout, que signifie « réussir » dans un monde où le diplôme ne garantit plus nécessairement un emploi, où certains deviennent célèbres sans avoir étudié et où l’argent semble parfois avoir remplacé le savoir comme principal indicateur de réussite ?
Ces questions ne sont pas celles d’une génération désabusée. Elles sont celles d’une civilisation en transition.
Car l’école n’a jamais été uniquement un bâtiment, un programme ou un examen. Elle a toujours été le reflet d’une certaine conception de l’être humain.
Dans la Grèce antique, la paideia ne désignait pas simplement l’instruction. Elle désignait la formation de l’homme dans sa globalité : son intelligence, son caractère, son rapport aux autres et sa capacité à participer à la cité. Socrate faisait de la connaissance de soi une exigence fondamentale. Platon voyait dans l’éducation un arrachement aux apparences. L’éducation était une élévation.
Cette idée est essentielle : apprendre n’est pas seulement accumuler. Apprendre, c’est devenir.
Pendant des siècles, l’école a donc porté une promesse qui dépassait largement l’emploi. Elle promettait à l’enfant qu’il pouvait dépasser sa condition initiale par la connaissance.
Avec les Lumières, cette promesse devient politique. L’instruction doit permettre à l’individu de penser par lui-même. Kant résumera cette ambition dans une formule devenue célèbre : « Sapere aude » — ose savoir, ose te servir de ton propre entendement.
L’école moderne naît ainsi autour d’une conviction extraordinaire : l’être humain n’est pas condamné à rester prisonnier de ce qu’il est à sa naissance.
Puis le XXe siècle transforme cette promesse. L’école devient progressivement un formidable instrument de mobilité sociale, mais aussi un mécanisme de sélection. Pierre Bourdieu montrera comment l’institution scolaire peut reproduire les inégalités sociales lorsqu’elle transforme les différences de capital culturel en différences de mérite apparent.
L’école peut donc émanciper.
Mais elle peut également reproduire.
Cette contradiction demeure aujourd’hui.
Au Maroc comme dans de nombreux pays, les familles continuent à investir énormément dans les études parce qu’elles savent intuitivement quelque chose de fondamental : l’éducation reste l’un des plus puissants leviers d’émancipation.
Mais la jeunesse, elle, regarde désormais le système avec une autre question.
« Et après ? »
Cette question est peut-être plus importante que toutes les statistiques.
Parce qu’un adolescent qui demande
« Pourquoi dois-je étudier ? » ne dit pas forcément « Je ne veux pas apprendre ».
Il demande parfois : « Quel avenir me promet-on ? »
Les parents ont grandi dans un monde où le chemin semblait plus lisible. Les études conduisaient au diplôme, le diplôme à l’emploi, l’emploi à la stabilité. Cette trajectoire n’a jamais été parfaite, mais elle constituait une représentation collective relativement solide.
Aujourd’hui, cette représentation se fissure.
Le diplôme demeure précieux, mais il ne suffit plus. Les compétences deviennent rapidement obsolètes. Les métiers se transforment. L’intelligence artificielle bouleverse les professions intellectuelles elles-mêmes. L’entrepreneuriat, le numérique, les métiers créatifs et les nouvelles économies donnent naissance à des parcours que les générations précédentes n’auraient pas imaginés.
Et l’adolescent voit tout cela sur son téléphone.
Il voit un jeune entrepreneur devenir millionnaire. Il voit un créateur de contenu transformer sa visibilité en activité économique. Il voit quelqu’un abandonner ses études et réussir. Il voit aussi des diplômés qui peinent à trouver leur place.
Le problème n’est pas que ces exemples existent.
Le problème est que l’algorithme les présente comme des normes.
Il ne montre pas les milliers de trajectoires invisibles, les années d’apprentissage, les échecs, les privilèges, les rencontres, les circonstances et les probabilités. Il montre le résultat.
Ainsi naît une nouvelle illusion : celle d’une réussite immédiate.
Or l’éducation repose précisément sur le contraire.
Elle repose sur le temps.
Il faut du temps pour apprendre une langue, comprendre une équation, maîtriser une profession, développer une pensée, construire une personnalité. Il faut du temps pour devenir compétent.
Notre époque veut tout accélérer.
L’éducation doit parfois apprendre à ralentir.
Hannah Arendt rappelait que l’éducation se situe entre le monde des adultes et celui des enfants. Les adultes ont la responsabilité d’introduire les nouvelles générations dans un monde qu’elles n’ont pas créé, tout en leur permettant de le transformer.
C’est exactement le déficontemporain.
Nous ne pouvons pas demander aux jeunes de reproduire notre monde alors que ce monde n’existera plus demain.
Mais nous ne pouvons pas non plus les abandonner à un futur sans repères.
Le rôle des parents n’est donc ni d’imposer leur passé ni de se retirer.
Il est de transmettre.
Transmettre des valeurs, une méthode, une capacité de travail, un rapport à l’effort, le respect de l’autre, la responsabilité, le sens de la parole donnée.
Puis laisser la nouvelle génération inventer.
C’est là que les différences de croyances entre parents et enfants deviennent particulièrement intéressantes.
Les parents croient souvent davantage à la stabilité.
Les jeunes croient davantage à la mobilité.
Les parents pensent que l’on construit d’abord une carrière.
Les jeunes pensent parfois qu’il faut d’abord construire une vie.
Les parents associent la réussite à la sécurité.
Les jeunes l’associent davantage à la liberté.
Les parents demandent : « Quel métier veux-tu exercer ? »
Les jeunes demandent : « Quelle vie veux-je vivre ? »
Ce changement n’est pas nécessairement un déclin des valeurs.
Il peut être le signe d’une transformation anthropologique.
Mais cette transformation comporte des risques.
Car la liberté sans structure peut devenir errance.
Le refus de toute autorité peut devenir incapacité à accepter la frustration.
La recherche du bonheur immédiat peut empêcher la construction à long terme.
Le refus de la compétition peut parfois masquer la peur de l’échec.
Et la volonté de « vivre sa vie » peut se transformer en dépendance au regard des autres.
C’est ici que l’école retrouve une fonction fondamentale : donner des structures à la liberté.
Apprendre à penser avant de réagir.
Apprendre à argumenter avant de juger.
Apprendre à vérifier avant de partager.
Apprendre à travailler avant d’exiger.
Apprendre à échouer avant de croire que l’échec est une humiliation.
L’éducation doit aujourd’hui devenir une véritable éducation au discernement.
Edgar Morin insiste sur la nécessité d’apprendre à affronter la complexité. Or nos enfants vivent précisément dans la complexité : mondialisation, réseaux sociaux, crises écologiques, mutations technologiques, incertitudes économiques, bouleversements géopolitiques et transformation rapide des métiers.
Ils ont donc moins besoin d’un catalogue de réponses que d’outils pour poser les bonnes questions.
C’est peut-être là que se situe la véritable «élévation » des études.
Faire des études ne devrait pas seulement permettre de gagner davantage.
Cela devrait permettre de comprendre davantage.
Comprendre le monde.
Comprendre l’autre.
Comprendre ses propres émotions.
Comprendre les conséquences de ses décisions.
Comprendre que la liberté suppose une responsabilité.
Comprendre que la réussite individuelle n’a de véritable valeur que si elle peut aussi produire quelque chose pour la collectivité.
Au Maroc, cette ambition est particulièrement importante.
Nous avons une jeunesse nombreuse, connectée, ambitieuse, exposée au monde et beaucoup plus informée que les générations précédentes. Mais l’information n’est pas toujours accompagnée d’une vision.
Il faut donc redonner à la jeunesse un horizon.
Pas un horizon artificiel où tout le monde deviendrait entrepreneur, influenceur ou millionnaire.
Un horizon réaliste, exigeant et enthousiasmant.
Un horizon où l’on peut être médecin, ingénieur, enseignant, artisan, chercheur, artiste, agriculteur, entrepreneur, fonctionnaire ou sportif et considérer que chaque profession peut devenir une manière de contribuer au monde.
Il faut surtout sortir d’une conception uniquement utilitariste des études.
Pourquoi apprendre la littérature si elle ne rapporte pas immédiatement de l’argent ?
Pourquoi étudier l’histoire si elle ne garantit pas un emploi ?
Pourquoi philosopher ?
Parce qu’un citoyen qui ne connaît ni son histoire, ni les mécanismes de manipulation, ni les ressorts de la pensée critique, peut devenir extrêmement compétent dans son métier tout en restant extrêmement vulnérable dans la société.
Une société ne peut pas être construite uniquement avec des compétences techniques.
Elle a besoin de conscience.
Elle a besoin de culture.
Elle a besoin de mémoire.
Elle a besoin de citoyens.
C’est pourquoi l’école doit réhabiliter les humanités, l’art, la philosophie, la littérature, l’histoire, l’éducation civique et la connaissance des autres cultures.
Non pas pour fabriquer des érudits.
Pour fabriquer des êtres humains moins manipulables.
L’intelligence artificielle nous oblige d’ailleurs à revenir à cette question essentielle.
Si une machine peut désormais mémoriser, calculer, synthétiser et produire rapidement, qu’allons-nous apprendre à nos enfants ?
Peut-être précisément ce qu’une machine ne peut pas décider à leur place : ce qui est juste, ce qui est souhaitable, ce qui est digne, ce qui mérite d’être poursuivi.
L’éducation de demain devra donc moins porter sur la simple accumulation de connaissances et davantage sur la capacité à donner du sens aux connaissances.
Elle devra former des esprits capables de discernement.
Des individus capables de vivre avec l’incertitude.
Des citoyens capables de désaccord.
Des professionnels capables de coopération.
Des jeunes capables de se projeter sans croire que leur avenir est écrit par leur milieu, leurs notes, leur nombre d’abonnés ou leur situation économique.
Car l’école peut être le premier endroit où un enfant découvre une idée extraordinaire: « Je peux devenir autre chose que ce que mon présent semble m’autoriser à être. »
C’est cela, l’élévation.
Et c’est peut-être ce que nous devons le plus urgemment rappeler.
L’éducation n’est pas seulement une préparation à l’emploi.
Elle est une préparation à la vie.
Alors, que voulons-nous réellement transmettre à nos enfants lorsque nous leur demandons de réussir ?
Voulons-nous qu’ils aient simplement un diplôme ou qu’ils développent une véritable capacité à penser ?
Avons-nous suffisamment accepté que leur conception du bonheur puisse être différente de la nôtre ?
Savons-nous distinguer, chez eux, le refus de l’école du refus d’une école qui ne répond plus à leurs questions ?
Que devons-nous conserver de notre modèle éducatif et que devons-nous avoir le courage de transformer ?
Comment apprendre à nos jeunes à rêver sans leur vendre des illusions ?
Comment leur transmettre l’effort sans transformer l’effort en souffrance ?
Comment leur apprendre l’ambition sans faire de la réussite une compétition permanente ?
Comment leur permettre d’utiliser les réseaux sociaux sans devenir prisonniers du regard numérique ?
Comment préparer un enfant à un monde professionnel que nous sommes incapables de décrire précisément ?
Et surtout, si l’école ne devait plus seulement répondre à la question « Que veux-tu faire plus tard ? », ne devrait-elle pas commencer à poser une question beaucoup plus fondamentale :
« Quel être humain veux-tu devenir ? »
Peut-être est-ce finalement cela, le véritable sens de l’éducation.
Non pas remplir une tête.
Mais ouvrir un esprit.
Non pas fabriquer des parcours identiques.
Mais permettre à chacun de trouver sa voie.
Non pas seulement préparer au marché du travail.
Mais préparer à habiter le monde.
Et si la plus grande réussite d’une école n’était pas de produire des élèves qui savent répondre à toutes les questions, mais des jeunes qui ont appris à poser celles qui comptent ?
Parce qu’une génération qui ne sait plus pourquoi elle apprend peut finir par ne plus savoir pourquoi elle avance.
Et une société qui cesse de donner un sens à l’éducation risque, elle aussi, de perdre le sens de son avenir.
Auteur: Imane Kendili
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