Par Mohammed Berrezzouk

Terre des hommes s’ouvre d’emblée sur cette phrase liminaire : «La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste». Elle résume en substance l’enseignement que Saint-Exupéry veut donner à ses lecteurs. Pour ce pilote-écrivain, les hommes rencontrent leur grandeur, découvrent leur puissance, mesurent leur courage aussi physique que moral à l’aune des écueils que leur oppose sans cesse la nature.

Depuis
son appareil, Saint-Exupéry nous livre sa philosophie de la condition humaine.
Les dangers que lui-même a encourus dans les cieux et sur les montagnes,
l’aventure qu’il a vécue dans le désert – cette «écorce nue de la planète», les
orages et les tempêtes qu’il a affrontés, toutes ces épreuves lui ont appris la
vérité sur l’homme. Cette créature vulnérable sait, à tout moment, se
surpasser, aller au-delà de ses forces-limites, tirer profit de ses capacités
exceptionnelles, marquer une victoire sur la nature hostile, se sentir plus
solidaire avec les autres, donner l’exemple de camaraderie aux temps
d’adversité. En ce sens, le geste dirait-on peut-être mieux la geste du pilote
fait écho à ceux/celles de l’agriculteur, du menuisier, de l’instituteur, du
poète.

Tous,
à quelques exceptions près, veulent arracher à la terre sa vérité universelle,
ses secrets enfouis, en recourant, chacun, à son propre outil. C’est l’avion
pour l’un ; ce sont la charrue, le rabot, le livre, le mot pour les
autres. Chacun  d’eux cherche cette
vérité dans les éléments naturels ; qui dans le ciel, qui dans la terre,
qui dans l’eau, qui dans le feu. Ils ont le même dessein : servir l’homme
et non point l’asservir. Gageure non moins difficile en ceci qu’ils doivent
ruser chaque jour avec les forces de la nature, s’y opposer constamment.
Toujours est-il qu’«au-delà de l’outil, et à travers lui, c’est la vieille
nature que nous retrouvons, celle du jardinier, du navigateur ou du poète».

L’homme,
comme l’exprime métaphoriquement Saint-Exupéry dans le même livre, «laissait,
sous sa rude écorce, percer l’ange qui avait vaincu le dragon». Pour en saisir
le sens, il est judicieux d’associer cette conception de l’homme aux conditions
pénibles où Saint-Exupéry a commencé sa carrière de pilote de ligne chez
Latécoère. C’était en 1926. Dans l’entre-deux-guerres, il faut le rappeler, les
vols pouvaient se changer incontinent en voyage ultime.

La
mort menaçait les aviateurs, surtout si l’on sait que les avions qu’ils
pilotaient à cette époque étaient moins performants qu’aujourd’hui, que leurs
moteurs n’offraient aucune sécurité, que les pannes étaient fréquentes. Toute
traversée était un saut dans l’inconnaissable, une ligne de partage entre le
réel et l’irréel, une frontière entre l’être et le néant. A l’occasion de
chaque mission, les aviateurs ont appris à regarder la mort bien en face. De
surplus, ils se doivent de la braver et de tenter l’impossible. S’ils
réussissent souvent à s’en sortir, il leur arrive parfois d’échouer.

C’est
le cas du pilote l’écrivain qui s’est écrasé
dans les côtes marocaines dans la nuit du 31 juillet 1929. Toutefois, les
périls recommencés n’ont pas empêché Mermoz et Guillaumet – pionniers de
l’aviation et camarades de l’auteur –  de
continuer d’assurer avec courage la liaison entre Toulouse et Dakar,
d’acheminer leurs courriers à travers l’Atlantique, de «les porter à travers
mille embûches comme un trésor sous le manteau». (Courrier sud)

A
son tour, Saint-Exupéry, tout conscient de ces risques, n’affiche aucune hésitation.
Seulement, il se laisse envahir d’un mélange de sentiments contradictoires et
inextricables: «J’allais être à mon tour, dit-il dans Terre des hommes,
dès l’aube, responsable d’une charge de passagers, responsable du courrier
d’Afrique.

Mais
j’éprouvais aussi une grande humilité. Je me sentais mal préparé. L’Espagne
était pauvre en refuges; je craignais, en face de la panne menaçante, de ne pas
savoir où chercher l’accueil d’un champ de secours». Responsabilité, modestie,
crainte en disent long sur la gravité de la nouvelle mission qu’il compte
assumer avec détermination. Plus qu’une mission, c’est du devoir qu’il s’agit
ici, du sacrifice qu’il honore avec abnégation. Devoir et sacrifice qui le
poussent à être d’abord pilote de ligne, puis ensuite pilote de guerre. De
l’aéropostale à l’aviation militaire, des vols postaux aux vols guerriers, du
baptême de l’air au baptême du feu, nous assistons, chez Saint-Exupéry, à la
même virilité, à la même témérité, à la même assurance, à la même lucidité.

Dans
Pilote de guerre, il écrit succinctement que «chacun est responsable de
tous». Une noble finalité semble présider à cette responsabilité : être au
service des hommes. Cela n’est pas du tout une mince affaire, car, en tant que
pilote de ligne, Saint-Exupéry s’offre volontairement de porter à un homme la
lettre d’amour qu’une femme lui a écrite du bout du monde ; cela n’est pas
non plus une simple tâche, car, en tant que pilote de guerre, il se doit de
mourir pour défendre sa patrie. Dans les deux cas, sur ses vols repose le salut
de l’homme et de la patrie, et sa vie, subséquemment, y est tout le temps mise
en équation, en jeu, en danger. Sa fin tragique en fait écho. Saint-Exupéry
s’abîme dans la Méditerranée, après que son avion de reconnaissance a été
criblé au feu par un chasseur allemand.

Depuis
le 31 juillet 1944, date de sa disparition, son corps, ou à tout le moins ses
restes, n’a pas été retrouvé. Saint-Exupéry est l’écrivain sans sépulture,
le pilote sans dépouille.

Les
risques liés à sa carrière de pilote lui ont appris, sans doute, beaucoup de
choses sur la vie et la mort, sur lui-même et les hommes, au lieu des livres «qui
ne lui ont offert qu’une préparation théorique à l’existence». (Paul Webster, Saint-Exupéry. Vie et mort du
petit prince
) Sans nier ce que les livres ont réellement apporté à sa vie
d’homme, Saint-Exupéry cherche plutôt la vérité du côté de l’action, du vol et
de l’aventure. «J’étais, dit-il, un guerrier menacé : que m’importaient ces
cristaux miroitants destinés aux fêtes du soir, ces abat-jour de lampes, ces
livres. Déjà je baignais dans l’embrun, je mordais déjà, pilote de ligne, à la
pulpe amère des nuits de vol». (Terre des hommes) Celles-ci lui ont
enseigné ainsi la façon dont il peut vaincre l’épouvante, surmonter le
sentiment de perte au cœur des ténèbres dangereuses, aimer davantage la vie et
ses secrets au contact du néant.

Chaque fois qu’il prend les commandes de son avion, le pilote se heurte aux éléments de la nature, leur livre un combat héroïque, en découvre des significations inédites. Il «dispute son courrier à trois divinités élémentaires, la montagne, la mer et l’orage». Victorieux ou vaincu, il s’érige en héros ou en martyr, retourne à la vie ou rencontre la mort, rejoint ses camarades ou les quitte définitivement.

Du
reste, dans ce métier à risques, la plus grande leçon que Saint-Exupéry apprise concerne cette fois l’amitié. «Telle est,
écrit-il, la morale que Mermoz et d’autres nous ont enseignée. La grandeur
d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir les hommes : il n’est qu’un
luxe véritable, et c’est celui des relations humaines».
Il s’agit de l’amitié qui cimente les liens par-delà l’intérêt, qui ne s’achète
guère par l’argent, qui est difficile à reconstruire après la perte d’un
camarade. Elle se renoue davantage au gré des rencontres intermittentes ici et
là, des dangers fréquentés, des joies et des épreuves vécues en communauté, des
paroles et des récits échangés, des rires et des pleurs partagés. Don de soi et
don réciproque, l’amitié se situe aux antipodes de l’égoïsme et de l’incurie,
du fatalisme et de la lâcheté.

Elle
enseigne à chaque pilote que «l’on appartient à la même communauté» sans
distinction de sang ni de classe, que l’on est une conscience qui s’enrichit
par la découverte d’autres consciences, que l’on est des hommes qui se
partagent la même terre, que l’on est lié d’amour l’un à l’autre. Aussi,
édifie-t-elle le village universel où chaque être humain s’accomplit en
travaillant, aidant les autres, devenant responsable. Car «être homme, c’est
précisément être responsable (…), c’est se sentir, en posant sa pierre, que l’on
contribue à bâtir le monde».

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Auteur: M’hammed rahal
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