
Yves Jomini, psychologue et psychothérapeute: «La profusion de l’offre, la multiplication des lieux de jeu et des moyens pour jouer, doublés d’un marketing très efficace, séduisent de plus en plus» (Ph. Y.J)
Vol, détournement de fonds chez l’employeur, problèmes financiers, familiaux, prison… Et pire que cela. Les conséquences de l’addiction aux jeux de hasard sont nombreuses, multidimensionnelles et parfois dramatiques. «Cela peut aller jusqu’au suicide. Réussi dans certains cas, raté heureusement dans d’autres. J’en ai connu quelques-uns au cours de ma longue carrière. Par rapport au Maroc, je n’ai pas de chiffres, mais les conséquences devraient être les mêmes. Le phénomène prend de l’ampleur, notamment chez les jeunes», explique Yves Jomini, psychologue et psychothérapeute à Casablanca, spécialisé dans la prise en charge de diverses addictions, dont les jeux d’argent. Selon les statistiques publiées en septembre 2024 par l’Institut royal des études stratégiques (IRES) et datant de 2021, il existerait au Maroc quelque 3,3 millions de personnes participant aux jeux d’argent, dont 40% sont identifiées comme étant des joueurs à risques excessifs. Soit 1,32 million de joueurs.
Pour appréhender le phénomène, il faut en comprendre la signification. «L’addiction au jeu, c’est une situation où on ne peut s’empêcher de jouer. Elle consiste en l’obligation pour une personne de faire quelque chose qu’elle a décidé de ne pas faire, tel que fumer une cigarette, boire un verre d’alcool… C’est une situation où elle a perdu le contrôle», ajoute Jomini. Si elle ne peut pas jouer, elle se trouve dans une situation psychologique insoutenable de sorte à chercher de l’argent à tout prix et par n’importe quels moyens pour parier. Cela va de l’émission de chèques sans provisions, au vol de bijoux pour les revendre, d’argent appartenant à la famille, à des détournements, parfois répétitifs, chez son patron… «et ce, même si sa morale le lui interdit».
Le psychologue explique qu’un dirigeant de société a mis en faillite son entreprise à cause de son addiction aux jeux du hasard.
Perdre de l’argent, un plaisir?
Mais quel plaisir trouve-t-on à perdre de l’argent, parfois sans compter? «C’est la question centrale. Le jeu, comme d’ailleurs toutes les autres dépendances comportementales telles que la substance, procure la satisfaction d’un besoin. Cela permet d’obtenir des excitations, de rechercher de l’adrénaline, des sensations fortes, de lutter contre l’ennui…», explique le psychologue.
Les jeux de hasard permettent également de pallier un manque de relations sociales. C’est ce qui explique la propension de certains à fréquenter régulièrement les casinos pour rencontrer du monde et faire de nouvelles connaissances. «Dans un cas normal, une personne, entre amis, peut jouer des petites sommes dans un but complètement ludique, avant de passer à autre chose sans que cela ne prête à conséquence. En revanche, le joueur pathologique, lui, ne peut pas s’en empêcher. Et s’il perd, il sera en proie à une obsession, celle de récupérer ce qu’il a perdu, entraîné dans un engrenage inextricable! Ce n’est donc pas le plaisir de perdre de l’argent».
Y a-t-il donc des personnes prédisposées ou prédestinées à devenir accros aux jeux de hasard? Pour le psychologue clinicien, il faut plutôt parler de «personnes plus vulnérables que d’autres telles que les jeunes qui ont une appréhension du risque totalement différente et qui n’est pas tout à fait bonne. Cela se vérifie d’ailleurs à leur manière de conduire une moto, par exemple, et à prendre toutes sortes de risques. Il y a aussi les personnes qui sont plus isolées que d’autres ou qui sont moins occupées». Il faut aussi souligner la profusion de l’offre de jeux qui séduit de plus en plus de personnes, la multiplication des lieux et des moyens pour jouer, notamment internet, les cafés, les casinos, sans oublier les lieux clandestins… Autant de facteurs favorisant la dépendance, doublés d’un marketing très efficace. «Tout le monde n’y résiste pas».
Auto-interdiction de casinos
«Pour ne plus jouer, un de mes patients en Suisse, est allé jusqu’à demander son interdiction d’accéder aux casinos. Il était tellement obsédé et même s’il suivait une psychothérapie, il ne pouvait pas s’empêcher de se dire que dans quatre mois, son interdiction prendra fin et qu’il va pouvoir rejouer. Si la personne obtient spontanément son interdiction des casinos, elle reste quand même beaucoup d’autres formes et de lieux de jeu. A la manière des héroïnomanes, les joueurs pathologiques sont obsédés. Ils ont en tête des martingales pour gagner», conclut le psychothérapeute.
Hassan EL ARIF
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Auteur: Hassan EL ARIF
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