Ziad Farhoud, expert du secteur des jeux d’argent, accompagnant des opérateurs au Maroc et en Europe: «La régulation est une question de souveraineté économique, de justice fiscale, et de santé publique. Et cela mérite une approche méthodique, ancrée dans la réalité nationale, portée par une vision d’intérêt général» (Ph. ZF)

– L’Economiste: Le Maroc fait-il face à un problème d’addiction aux jeux d’argent?
– Ziad Farhoud: Comme partout ailleurs, certaines personnes ont du mal à se contrôler. Le jeu excessif ne connaît pas de frontières. Ce qui est préoccupant au Maroc, c’est l’absence de système structuré de repérage, d’alerte ou d’accompagnement. La régulation permettrait justement de limiter les excès : par l’imposition de limites de mise, par l’identification des profils à risque, par des outils d’auto-exclusion, et surtout par la mise en place d’un filet social. Aujourd’hui, les joueurs en difficulté sont seuls et souvent prisonniers de leur honte.

– Peut-on dresser une typologie quoi que partielle des opérateurs de jeux d’argent?
– Je préfère ne pas citer de noms, afin de ne pas faire de publicité à des sites dont l’activité est illégale au regard du droit marocain. On parle toutefois de plateformes très connues, mais aussi de nombreuses marques obscures, qui changent régulièrement de nom, de propriétaire, et s’installent dans les pays sans régulation. Leur point commun ? Aucune règle, aucune taxe reversée, ni au Maroc ni ailleurs, et surtout aucune garantie et protection pour les joueurs.

– En quoi ces jeux représentent-ils un danger pour l’économie marocaine?
– Ils organisent une véritable fuite de capitaux. Les mises effectuées par les joueurs marocains sont captées à l’étranger, sans aucun retour pour l’économie locale. Pire encore : ils alimentent une économie grise, voire noire, surtout lorsqu’ils s’appuient sur des systèmes de rechargement en espèces.
Ils ne contribuent ni à la fiscalité, ni à l’emploi, ni à la prévention des risques. Leur impact est donc doublement négatif. Et en cas de litige, les joueurs n’ont aucun recours. C’est le Far West numérique.
– Comment mieux protéger les joueurs à risque?
– Heureusement, pour la majorité des joueurs, les jeux d’argent restent un loisir encadré, pratiqué de manière responsable et en adéquation avec leurs moyens. Mais certains profils sont plus vulnérables, en particulier les jeunes, les personnes isolées, ou celles confrontées à des difficultés personnelles ou financières, et il est impératif de les protéger.
La seule réponse durable passe par la régulation. Tant que les opérateurs évoluent dans des zones grises ou hors-sol, aucune obligation ne peut leur être imposée, ni en matière de responsabilité sociale, ni de protection des publics sensibles.

– Quels seraient les axes d’une régulation efficace des jeux de hasard?
– Une politique de régulation efficace doit impérativement inclure des limites de mise et de temps de jeu, imposées par défaut sur tous les comptes, un suivi automatisé des comportements à risque, via l’analyse des données de jeu. Elle nécessite également des dispositifs d’alerte et d’auto-exclusion accessibles et visibles, pour permettre aux joueurs de se protéger ainsi qu’un financement obligatoire de programmes de prévention et de soutien, à la fois institutionnels et associatifs.

– Le Maroc peut-il bloquer l’accès à ces jeux ?
– Techniquement, oui. Certains pays bloquent l’accès aux sites illégaux via les fournisseurs d’accès. Le Maroc pourrait en faire autant. Mais les opérateurs sont très agiles: ils changent rapidement de nom de domaine ou passent par des VPN.
Et n’oublions pas que la jeunesse marocaine est extrêmement habile avec les technologies. La seule réponse durable, c’est de proposer une offre légale, encadrée, attractive et fiscalisée. Tant qu’aucune alternative crédible n’existe, les joueurs continueront à se tourner vers l’illégalité.
Propos recueillis par Hassan EL ARIF

Le danger des influenceurs

Il faut également mettre l’accent sur la protection des mineurs et des jeunes adultes, souvent plus perméables à la publicité, notamment via les réseaux sociaux, où circulent des contenus promotionnels ciblés, parfois déguisés en divertissement ou relayés par des influenceurs. Les mineurs sont ainsi exposés très tôt à des mécanismes de jeu sans filtre, sans cadre, sans barrière.
Cela suppose un encadrement strict de la publicité et une collaboration avec les plateformes numériques pour identifier, signaler et bloquer les contenus à risque. C’est un impératif de santé publique, mais aussi un enjeu éducatif et sociétal, qu’il faut traiter dans sa globalité, avec une vision à long terme.


Principes d’une bonne régulation

Le Maroc doit construire une régulation numérique souveraine, ambitieuse et rigoureuse, fondée sur les principes suivants:
n Un système de licences limité (numerus clausus), attribuées à des opérateurs strictement encadrés;
n Une priorité aux opérateurs nationaux (SOREC, MDJS, casinos physiques) qui respectent le cadre légal. À l’inverse, les opérateurs ayant sciemment contourné la loi marocaine ne devraient en aucun cas pouvoir candidater à une licence;
n Un contrôle technique renforcé de l’équité, de la transparence et de la sécurité des jeux;
n Une fiscalité claire et équilibrée, pour les opérateurs comme pour les joueurs;
n Un encadrement strict de la publicité, en particulier sur les réseaux sociaux, pour protéger les mineurs, les jeunes adultes et les personnes vulnérables.
«Mais au-delà des aspects techniques, il faut rappeler que le jeu est un sujet sensible, souvent traité de manière polémique, avec des jugements moraux ou des positions démagogiques. Or, si l’on veut éviter les dérives, il faut sortir des simplifications et aborder ce secteur de façon factuelle, lucide et pragmatique», explique Ziad Farhoud.

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Auteur: Hassan EL ARIF
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