Chapitre d’un récit à venir

Par : M’barek Housni

Mogador a le chic pour en ameuter des hommes en quête de quelque chose. Des hommes mais, et je le constatais quelques jours plus tard, aussi des animaux. Les chats tiennent le haut de la dragée.

La Casbah, le quartier des dignitaires d’une époque glorieuse, avec ses hautes murailles très épaisses qui encadrent une vaste place, large et ensoleillée, en offre un spectacle. Elle n’est plus close comme dans le temps par peur des assauts des récalcitrants, au temps des vaches maigres et des pouvoirs faibles. Ses grandes portes sont ouvertes aux vents frais de l’océan et reçoivent les vents chauds de l’intérieur du pays.

Maintenant elle est un lieu de passage vers le port. Les mouettes, oiseaux sans vergogne, ont élu le haut des murailles pour y percher sur les merlons créant une ligne de blancheur entrecoupée par des trouées rectangulaires, ces créneaux.

Elles y crient à longueur de journées, après des virées par-dessus les bateaux accostés au port pour y déverser une infinité de sardines. Elles y volent en dessinant des arabesques  un long moment attendant les sardines égarées qui tombent des corbeilles en plastique lors de leur passage des cales des bateaux vers les camions glaciers, si elles ne sont pas chopées en cours de route par des femmes emmitouflées dans djellabas décolorées jusqu’aux yeux, assises sur des sceaux carrés où elles jettent leur acquisition en les passant par-dessous leurs derrières, ou des hommes avec des sacs au bout des bras, formant une sorte de haie silencieuse.

Dans tous les cas, il y aura toujours des sardines amputées ou mutilées dont personne ne voudrait, même les chats,  animaux à la docilité emblématique. Ceux-ci sont plus gâtés, trop chouchoutés. Ils n’ont pas besoin d’investir le port. Ils attendent sagement dans cette place, se prélassant au soleil

Un matin du mois d’octobre, j’y suis passé au hasard d’une flânerie. Le spectacle qu’ils offraient, rassemblés ici m’a interpellé et je suis resté un moment à les contempler sans m’empêcher de méditer le sort de cette place qui fut en ces temps mémoriaux lieu de rassemblement de soldats et de cavaliers fortement harnachés de l’empire chérifien.

Je fus réveillé de ma méditation comparative par la voie d’un marin qui parlait à un chat qui agriffait ses jambes et insistait pour avoir une sardine. Le marin tempérait son impatience en lui ordonnant de se mettre à l’abri pour interdire aux mouettes de la lui voler. «Mais attends donc, fais attention, sinon elles vont te la chiper ». Ils étaient plusieurs à attendre. Il était évident que les marins avaient l’habitude de les gaver de poissons au retour du port.

Et ces chats ne sont pas les seuls. Dans plusieurs coins de Mogador, des chats ont élu domicile, tranquilles et peinards, sauf la nuit au moment des amours. Comme ceux que je vois chaque jour lorsque j’emprunte  le boulevard parallèle à la splendide corniche en allant vers le café Mogador face à la plage où j’ai mes habitudes tous les soirs pour contempler le formidable coucher de soleil, spectacle imparable et unique au monde. Là, juste avant la rue il y a un terrain vague ceint par un mur passé à la chaux mais troué en plusieurs endroits et où certains chats se réfugient après s’être goinfré de croquettes réparties sur le trottoir par des bienfaiteurs.

Ces derniers, il y en a un certain nombre comme cette résidente européenne d’un certain âge que je croise chaque matin à la célèbre place Moulay El Hassan traînant un cabas chargé de croquettes qu’elle distribue aux chats traînant inlassablement près de la mosquée et qui la reconnaissent parfaitement.

Ces chats sont donc partout et parfois ils défient la chronique. Comme ceux qui ont investi un plateau de tournage d’un film international. Fait relaté par les médias, il y était question de pitié. Une équipe du film était venue faire des repérages. Ayant décidé du choix des lieux, ils n’ont pas manqué de constater la présence d’un nombre conséquent de chats sur place. Pris de pitié, ils les ont nourris royalement durant toute la durée passée à Essaouira.

Avant leur départ, ils ont chargé un restaurateur de s’occuper d’eux moyennant une rétribution. À leur retour pour le tournage définitive, ils ont eu la surprise de voir le nombre de chats doubler. Des milliers de chats un peu partout. Comment filmer dans ces conditions ? Pas question de les chasser. Alors, des espaces propres leur ont été aménagés pour manger, s’accoupler et se prélasser. Parmi les câbles, le matériel,  les camions, et dans le feu de l’action dont le film rendait compte. Heureusement que ces chats s’étaient trouvés dans les péripéties d’un film grand public. Il est fort improbable qu’ils seraient mal barrés sur la scène l’un film d’auteur au budget maigre.

Auteur: M’hammed rahal
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