L’affaire du directeur de la culture de la wilaya de M’sila, Rabah Drif, et surtout sa mise, avant-hier, en détention provisoire ont suscité moult réactions.

Si ses propos diffamatoires envers l’un des héros de la Guerre de Libération nationale, en l’occurrence Abane Ramdane, ont été unanimement dénoncés – la famille de ce dernier ayant même déposé une plainte –, son emprisonnement, par contre, a été différemment commenté.

Si certains ont vite fait d’exprimer leur joie de voir derrière les barreaux une personne qui a porté atteinte à l’image du personnage central du Congrès de la Soummam, d’autres, par contre, et tout en condamnant ses propos, insistent sur le fait que la mise en détention provisoire devrait rester une exception et, par conséquent, n’avait pas lieu d’être dans le cas d’une diffamation. Mais au-delà du délit en soi, c’est la problématique de l’atteinte à l’image des symboles de la Guerre de Libération qui est au centre du débat.

Ce n’est pas la première fois qu’un chahid ou moudjahid est attaqué, y compris quelques fois par d’ex-compagnons. Et souvent les «attaques» ont un «soubassement» politique et idéologique. Si le moudjahid Lakhdar Bouregaâ, qui a passé six mois de prison avant d’être libéré provisoirement, a été diffamé – son passé révolutionnaire a même été remis en cause lors d’une campagne simultanée à laquelle a même pris part la Télévision publique – c’est parce qu’il s’est rangé du côté du hirak, dont il est devenu au fil du temps l’un des symboles.

Durant la même période, ceux qui s’opposent au mouvement populaire se sont également attaqués au Congrès de la Soummam – et par conséquent à Abane Ramdane – dont l’un des principes était justement «la primauté du civil sur le militaire», une problématique qui était très présente lors des dix derniers mois, notamment par rapport au rôle qu’a joué l’institution militaire durant cette même période.

Les Algériens ont tendance à se référer à chaque occasion aux héros de la Guerre de Libération et du Mouvement national. Les portraits de Ali La Pointe, Taleb, Amirouche, Abane et Ibn Badis, à un certain moment, ont maintes fois surgis lors des manifestations des mardis et vendredis. Et leurs porteurs sont généralement apparentés à des courants idéologiques, du moins pour ceux qui sont conscients de la portée du portrait qu’ils brandissent. D’autres figures ont aussi subi le même genre d’attaques, toujours liées à des considérations politiques et idéologiques.

La Guerre de Libération nationale passionne et chacun a choisi ses référents en adéquation avec ses convictions politico-idéologiques. A titre d’exemple, les pourfendeurs du Congrès de la Soummam, et de Abane par extension, se comptent beaucoup plus parmi les islamistes. D’où l’apparition, en cette période, de la «Badissia-novembria». Ceci en plus des considérations régionalistes, tribales…

Quand il s’agit de l’histoire du pays, souvent le débat vire à l’insulte et l’invective. Le personnage en question est vite accusé de collaboration avec l’ennemi. Le regard qu’ont certains sur le passé reste toujours tributaire de leurs croyances, convictions et appartenances géographiques, et ce, loin de toute analyse objective des événements historiques et de leurs circonstances.

Et ceci est certainement le résultat de la «manipulation» de l’histoire qu’a exercée le pouvoir algérien depuis l’indépendance. Les événements historiques mis en avant, pour certains, et en sourdine pour d’autres sont souvent liés à l’humeur, les convictions et le bord politique et idéologique du décideur du moment. Jamais historiens et académiciens n’ont pu faire leur travail relatif au Mouvement national et à la Guerre de Libération dans la sérénité et loin de toute pression politique.

Le directeur de la culture de M’sila, qui s’en est pris à Abane Ramdane, a été poursuivi et mis en détention provisoire. Les autres, qui ont agi  de la même manière vis-à-vis de celui-ci, ou ceux qui se sont attaqués à d’autres figures de la Guerre de Libération et du Mouvement national le seront-ils aussi ?

Le regard qu’ont bon nombre d’Algériens vis-à-vis de leur passé, dans sa globalité et avec ses différentes composantes, ne sera apaisé que s’ils se réconcilient avec leur histoire. Et cela passe nécessairement par l’entame d’un travail serein et objectif autour de cette histoire, ce qui va nécessairement mettre un terme aux diverses manipulations. Ce n’est qu’ainsi que les uns et les autres regarderont vers l’avenir, tout en se référant à un passé apaisé.

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Auteur: Anis Khecheba
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