Debdou, 09/02/2019 – Du haut de ses 60 ans de carrière dans la littérature, le romancier et critique littéraire marocain Mohamed Berrada poursuit sa quête du «ton idoine» et d’une voie particulière, depuis qu’il a écrit sa première nouvelle vers la fin des années 1950.

Tout au long de ce parcours, Mohamed Berrada a accumulé une œuvre plébiscitée par la critique, et continue, comme à ses débuts, d’écrire, de penser et de vivre avec la passion d’un amoureux de l’art et de la vie.

Dans cette interview à la MAP, accordée en marge d’une rencontre culturelle dans la ville de Debdou (province de Taourirt), il nous révèle certaines de ses habitudes d’écrivain et ses opinions sur le roman et la littérature.

Parlons, tout d’abord, du roman de votre vie, un périple de création qui s’étend sur plusieurs décennies. Si vous deviez faire un flash-back, que retiendrez-vous ?

Le roman est pour moi un outil de savoir. Avant tout, il aide l’écrivain à rester en vie, à s’accrocher à la vie. Le roman nous permet d’éclairer des recoins qui sont hors de portée des statistiques économiques ou des idées toutes faites. En résumé, écrire c’est donner de la consistance à ce que les doctrines philosophiques tendent à abstraire, c’est un voyage de l’abstrait au tangible. Et écrire un roman n’a de sens, à mon avis, que s’il nous permet de mieux se connaitre soi-même et mieux comprendre notre rapport à l’autre.

La question de l’utilité de l’écriture, que vous venez d’évoquer, renvoie aussi à la problématique de la lecture et le manque d’engouement pour le livre. Le roman souffre-t-il de cette problématique, tenant en compte qu’on écrit surtout pour être lu ?

J’écris depuis les années 1960, et j’ai été relativement épargné par ce problème. Mais je pense constamment en nos jeunes écrivains, qui ont besoin de plus en plus de temps et d’efforts pour se faire une place. Malheureusement, le déclin de la lecture est un fait constaté par tous.

La solution est sans doute de multiplier les rencontres littéraires et les critiques positives pour les textes qui méritent d’être encouragés. Les efforts doivent être partagés par l’écrivain, qui doit prendre le temps de peaufiner sa copie, et par les lecteurs appelés à encourager le livre et le considérer comme un moyen d’émancipation et de libération personnelle.

Un travail dur…mais passionnant sans doute ?

Tout à fait. Nous lisons un roman pour le plaisir et pour découvrir un nouvel imaginaire. Mais le récit doit aussi stimuler notre sens de la lecture et récompenser ceux qui méditent réellement un texte et ne se limitent pas à une lecture superficielle.

Les écrivains tendent de plus en plus à expérimenter de nouvelles formes et techniques de narration, cela n’est-t-il pas rédhibitoire pour les lecteurs qui cherchent surtout un roman accrocheur ?

L’expérimentation est positive, mais elle doit être basée sur une bonne connaissance du patrimoine de la littérature mondiale. Le roman appartient à tout le monde, est chacun y apporte sa pierre. Par exemple, la culture arabe a apporté une grande contribution avec Les Mille et Une Nuits et certains contes et légendes. Ce genre a énormément influencé la littérature à travers des siècles, il est nécessaire de le savoir pour ne pas recommencer à partir de zéro.

Mais d’un autre côté, on ne peut obliger un écrivain à rester prisonnier d’un schéma rigide ?

Ce que je veux dire c’est qu’il est indispensable de connaitre les expériences internationales et savoir discerner leurs spécificités. Chaque école a une vision et des significations qui lui sont propres, et qui sont le reflet de la forme de société où elle est née. Par exemple, le roman classique prend une forme traditionnelle très liée à la société du 18ème et 19ème siècle.

Aujourd’hui, nous vivons dans un tout autre univers, marqué par des sociétés fragmentées. Par conséquent, l’écriture fragmentaire, si elle est employée intelligemment, peut ramener le lecteur à nombre de significations et expériences qui ne lui sont pas étrangères.

Il s’agit de dépasser la forme de narration classique avec une introduction, une trame et un aboutissement final, à la manière aristotélicienne…

Oui. Le roman moderne ne comporte pas forcément une intrigue ou l’élément de la surprise. Il peut être constitué essentiellement de scènes et de dialogues intérieurs.

Dans l’un de vos romans, vous dites, ou vous faites dire à l’un de vos personnages, «je sens que tous ce que j’ai écrit n’a pas encore atteint le ton recherché». Aujourd’hui après ce long parcours avec l’écriture, pensez-vous avoir trouvé ce «ton» ?

Un peu…en vérité j’ambitionne toujours de trouver des éléments nouveaux à ajouter à ce que j’ai déjà écrit. Bien sûr, je ne renie pas mon œuvre, et je remercie tous les critiques littéraires qui ont mis la lumière sur mes romans. Mais je constate, d’après mes lectures dans la littérature arabe et mondiale, que le domaine du roman ne cesse de s’élargir et je compte sur les jeunes écrivains, ces talents qui ne manqueront pas de nous étonner.

Dans vos romans, le rythme, qui n’est peut-être autre que ce fameux «ton» objet de votre quête créatrice, est-t-il recherché, prémédité ?

Oui, le rythme, mais pas seulement. Il y a aussi cette «ambiance» narrative stimulante qui pousse le lecteur à faire travailler son esprit tout autant que ses sentiments.

Ecrivez vous suivant un plan préalable ou, au contraire, laissez-vous libre cours à vos idées ?

Je prends des notes tout au long de plusieurs mois. J’écris lentement, mon roman le plus rapide me prend deux ans.

Vous écrivez régulièrement ?

Je me lance dans l’écriture d’un roman lorsque je sens que ses éléments commencent à prendre forme. Je peux écrire mes essais n’importe quand, mais lorsqu’il s’agit d’un roman, il faut que je sois seul. Il me faut du calme pour que je puisse trouver un rythme et un style réceptifs aux sentiments qui m’animent. La langue n’est pas seulement un dictionnaire. C’est aussi une émotion qui vient de l’intérieur.

Maintenant, je vis dans une région calme du sud de la France. Là-bas, il fait bon écrire. Avec l’âge, je ne supporte plus le vacarme des grandes villes.

Vous avez fêté en mai dernier votre 80ème anniversaire, quels sont vos projets futurs ?

Lire, observer ce qui se passe…et j’entame l’écriture d’un nouveau roman.