Chaque été, les Marocains du monde rentrent au pays. Les retrouvailles arrivent avec eux — et un pic dans les données de l’Office des changes. 122 milliards de dirhams transférés en 2025, toute l’année, par virement, par canal bancaire, par solidarité familiale à distance. Deuxième source de devises du Royaume après le tourisme, devant les investissements directs étrangers. Un record. Derrière ce chiffre rassurant, une réalité plus complexe : les fondations de ce pilier commencent à bouger.
Le chiffre et ce qu’il dit
122,02 milliards de dirhams transférés en 2025, contre 118,97 milliards en 2024. Une progression de 2,6%, dans la continuité d’une décennie de croissance ininterrompue. En dix ans, ces envois ont plus que doublé — ils s’établissaient à 57,4 milliards de dirhams en 2014. Ils représentent aujourd’hui 7,7% du PIB national, devancent les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement. Bank Al-Maghrib projette 130 milliards de dirhams à l’horizon 2027.
La saisonnalité de ces envois est double. Un premier pic s’établit en juillet et août, porté par le retour physique des MRE au Maroc et les dépenses associées aux retrouvailles familiales. Un second pic accompagne le Ramadan et l’Aïd, porté par la solidarité familiale à distance — argent envoyé pour le mouton, pour les fêtes, pour les proches restés au pays. Deux logiques distinctes, deux moments dans l’année, qui se superposent dans les données mensuelles de l’Office des changes et rendent ces apports à la fois réguliers et prévisibles.
Ce que l’argent fait une fois arrivé
La robustesse des volumes mérite d’être mise en regard de leur utilisation. Ces transferts sont majoritairement consacrés à la consommation courante — alimentation, éducation, soins — dans une proportion d’environ 71%. Une part de 21% prend la forme de dépôts bancaires. Les investissements représentent 8% du total, dont 80% vers l’immobilier. Le rapport de la Banque africaine de développement pour 2026 le documente : environ 10% seulement de ces 122 milliards alimentent un investissement productif.
Plusieurs facteurs expliquent cette concentration. L’horizon des MRE est souvent immédiat — envoyer de l’argent à la famille répond à un besoin de subsistance, pas à une logique de capitalisation. L’éloignement géographique complique le suivi d’un investissement au Maroc. L’information sur les opportunités disponibles fait défaut. L’immobilier s’est imposé comme valeur refuge par défaut — tangible, transmissible, compréhensible à distance. Et surtout, les véhicules d’investissement accessibles à distance, simples à souscrire depuis l’étranger, fléchés vers des secteurs productifs, n’existent pas ou restent marginaux. Des instruments comme les obligations d’État dédiées à la diaspora — les « Diaspora Bonds » expérimentés avec succès en Inde et en Éthiopie — ou des fonds régionaux ouverts aux non-résidents restent absents du paysage financier marocain. Une manne de 122 milliards finance principalement la consommation — ce qui soutient la demande intérieure, certes, mais ne construit pas de capital.
La compliance européenne : le cash face au mur
Les règles anti-blanchiment et de connaissance client se sont considérablement durcies en Europe au cours des dernières années. La traçabilité des mouvements financiers est désormais une obligation légale — les envois non documentés peuvent être signalés, bloqués, refusés. Cette évolution réglementaire percute une réalité marocaine qui n’a pas évolué au même rythme : le cash représente encore 77% des transactions nationales et la monnaie fiduciaire en circulation atteint 30% du PIB. Pour les familles en milieu rural ou insuffisamment bancarisées, recevoir un virement bancaire reste une option limitée ou inexistante.
Le blocage n’est pas uniquement côté émetteur. Il est aussi côté récepteur. L’adoption du paiement numérique par les commerçants et les ménages marocains, notamment en dehors des grandes villes, reste insuffisante pour absorber la transition que la compliance européenne impose. La digitalisation progresse — M-Wallets, bi-bancarisation, autorisation récente des terminaux de paiement électronique pour les opérateurs de change. La stratégie nationale d’inclusion financière est engagée. Elle ne progresse pas encore au rythme des exigences.
La directive CRD6 : la menace silencieuse
Jusqu’ici, les banques marocaines pouvaient accompagner directement leurs clients expatriés grâce à leurs implantations en Europe — agences à Paris, à Madrid, à Bruxelles. La Directive européenne 2024/1619, entrée en vigueur en juillet 2024, renforce les exigences prudentielles applicables à ces implantations et en augmente le coût de fonctionnement. Elle devait être transposée dans les droits nationaux en janvier 2026, avec une application pleine attendue à partir de 2027.
Les filiales des banques marocaines — présentes en France, Espagne, Italie, Belgique et Pays-Bas — assurent une part substantielle des transferts de la diaspora. Bank Al-Maghrib a constitué une task force dédiée. Le gouverneur Abdellatif Jouahri a personnellement engagé des négociations avec les autorités européennes et les régulateurs des principaux pays d’accueil. L’enjeu est précis : si les nouvelles exigences alourdissent les coûts d’exploitation de ces filiales, ces surcoûts se répercuteront sur les conditions offertes aux expatriés. Le risque n’est pas l’arrêt des envois. C’est leur migration progressive vers des Fintech internationales régulées opérant côté émetteur — qui acheminent les fonds via les circuits SWIFT classiques mais captent, côté européen, les marges de change et les commissions de virement. Pour les banques marocaines, c’est une perte de relation clientèle, de dépôts collectés à l’étranger et d’intermédiation — un pan entier de leur modèle économique construit sur trois décennies de présence européenne.
La troisième génération : l’attachement qui se transforme
La diaspora marocaine n’est plus ce qu’elle était démographiquement. La première génération — celle des travailleurs arrivés en Europe dans les années 1960 et 1970 — envoie par nécessité et attachement direct : famille immédiate au Maroc, maison d’origine, retour annuel. La deuxième génération envoie par habitude héritée et lien familial maintenu. La troisième, qui constitue désormais une masse démographique significative notamment en France, en Belgique et aux Pays-Bas, entretient un rapport différent au pays d’origine. Le Maroc est souvent un récit transmis par les grands-parents, une destination de vacances occasionnelle, un ancrage identitaire — pas une réalité quotidienne structurante.
Le Conseil économique, social et environnemental documente que l’attachement au Maroc persiste jusqu’aux troisième et quatrième générations. Il persiste, mais il change de nature. Les envois passent d’un automatisme de subsistance à des contributions ponctuelles, patrimoniales ou culturelles. Si le volume global est pour l’instant maintenu par les nouvelles vagues migratoires, la structure des transferts devient plus volatile et dépend désormais d’un choix délibéré plutôt que d’un réflexe. Les projections de Bank Al-Maghrib tablent sur une croissance de 3,1% par an jusqu’à 2027, sans que les hypothèses publiées distinguent cette évolution générationnelle du comportement d’envoi.
122 milliards de dirhams. Un record. Une décennie de croissance ininterrompue. Et pourtant — la compliance durcit, les canaux se complexifient, la génération qui envoie par réflexe laisse progressivement place à une génération qui envoie par choix. Les transferts des MRE ne sont plus seulement un sujet migratoire. Ils sont devenus un sujet de compétitivité financière — pour les banques marocaines en Europe, pour les régulateurs face à Bruxelles, pour un pays qui s’est habitué à recevoir sans avoir encore décidé comment faire travailler ce qu’il reçoit. L’été pose la question chaque année un peu plus fort.
Sources
Données macro et saisonnalité
Office des changes, Indicateurs mensuels des échanges extérieurs, 2025.
Bank Al-Maghrib, Rapport du Conseil trimestriel, décembre 2025 — projections transferts MRE 2025-2027 à 3,1% de croissance annuelle moyenne.
Usage des transferts
Banque africaine de développement, Rapport 2026 — part investissement productif des transferts MRE (~10%).
FNH.ma, « Transferts des MRE : un pilier de l’économie marocaine », 2024 — répartition 71% / 21% / 8% (à vérifier en source primaire avant publication).
Compliance et bancarisation
Bank Al-Maghrib, Rapport annuel sur les infrastructures de paiement, 2024 — cash : 77% des transactions nationales, monnaie fiduciaire : 30% du PIB.
Office des changes, Circulaire n°3/2025 — autorisation des terminaux de paiement électronique pour les opérateurs de change.
Directive CRD6
Directive (UE) 2024/1619, Journal officiel de l’Union européenne, 19 juin 2024.
Yabiladi, « Nouvelle réglementation bancaire de l’UE : comprendre les risques pour les banques marocaines », avril 2025.
Maroc Hebdo, « L’avenir des banques marocaines et des transferts des MRE à l’épreuve des nouvelles règles européennes », septembre 2025.
Telquel.ma, « Transferts des MRE : la pression réglementaire européenne inquiète, mais les flux restent solides », juin 2026.
Dimension générationnelle
Conseil économique, social et environnemental (CESE), Avis sur les Marocains du monde — attachement documenté jusqu’aux troisième et quatrième générations.
Bladi.net, « Marocains des Pays-Bas : une communauté moins unie qu’on ne l’imagine », mai 2026.
Auteur: Fatima Zohra Bouzoubaa
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