Entretien avec Alain Ughetto, réalisateur du film «Interdit aux chiens et aux italiens»

Propos recueillis par Mohamed Nait Youssef

Neuf ans de travail, de recherche, de fouille dans les archives familiales, «Interdit aux chiens et aux italiens» de Alain Ughetto est un film dur, puissant sur l’histoire d’une famille piémontaise ensuite immigrée en France avant la Deuxième Guerre mondiale. En effet, le film braque les projecteurs sur la misère des ouvriers et paysans italiens dans une époque déchirée par la guerre et l’épidémie. Pourtant, dans cette cruauté du monde, du vecu, une certaine poésie de dégageait du film, de l’histoire et de la manière avec laquelle les personnages ont été filmés.  On a rencontré Alain Ughetto dans le cadre de la 21ème édition du FICAM qui a eu lieu dernièrement à Meknès. Il nous a livré ces propos. Rencontre. 

Al Bayane : «Interdit aux chiens et aux italiens». D’abord, pourquoi un tel titre pour votre film ? Que signifie-t-il ?

Alain Ughetto : À l’époque, les italiens étaient très mal vus en France. On les appelait les «Macaronis», «Ritals » et d’autres surnoms péjoratifs. Donc, ce petit panneau qui accueillait les migrants m’a interpellé. A vrai dire, ce panneau où on trouvait cette expression est comme un marqueur d’une époque. En fait, j’imaginais mon grand-père et ma grand-mère face à ce panneau, je me disais comment ils ont vécu tout ça. C’était une époque charnière.

Dans le film, il y a un dialogue imaginaire entre vous et votre grand-mère. On dirait un conte raconté aux enfants. Parlez-nous un peu du choix de ce format?

En fait, j’avais les témoignages, mais je n’avais personne pour les raconter. C’est surtout la grand-mère qui racontait les histoires aux enfants. Je me suis dit que ça serait bien si elle me racontait cette histoire, de ce qu’elle a vécu, pourquoi elle est partie et pourquoi ils ont quitté l’Italie ? Le dialogue a mis en place tout cela.

Comment l’histoire a été écrite ? Comment le scénario a été conçu et réalisé ? Parlez-nous surtout de ce travail sur la mémoire orale.

En France, j’ai recueilli toute la mémoire orale de mes frères, sœurs, cousins, cousines et tous ceux qui ont connu Luigi et Cesira, et tout ce qu’ils avaient comme souvenirs. En Italie, j’ai découvert le livre du sociologue italien Nuto Revelli qui a enregistré des paysans et des paysannes de l’âge de mon grand-père et de ma grand-mère qui vivaient au même endroit. En fait, ils témoignent de la guerre et de la misère avec beaucoup de fierté et de dignité.

Avez-vous fait un repérage pour incarner cette vie dure des paysans ?

Oui. C’était la misère totale. Dans le film, il y a un langage de vérité, de vécu. C’était quelqu’un qui raconte. C’était important! 

On trouve souvent des objets dans le film: des arbres en brocoli et des montagnes en bout de charbon. Sans oublier cette touche artisanale en faisant revivre vos personnages en marionnettes. Est-il un choix esthétique ?

Oui. D’abord, le premier choix des décors était quand mon père m’a dit qu’il y avait un village en Italie où les habitants portaient les mêmes habits que nous. Mais, quand je suis allé, il n’y avait rien. Les arbres sont repoussés. J’ai recueilli les bons colliers, du charbon de bois, des brocolis, des châtaignes, de la terre et tout un tas d’éléments qui faisaient le décor, et qui faisaient aussi leur vie et leur quotidien. Par ailleurs, j’ai fait tout un décor avec ces éléments qui correspondaient à leur quotidien.

Dans le film, il y a certes cette histoire intime et familiale, mais on trouve également ce volet historique parce qu’il y avait un contexte où vous évoquez la montée en puissance du fascisme et surtout la guerre qui a déchiré les deux pays. En revanche, dans cette cruauté du vécu, il y a une certaine poésie qui se dégageait du film.

En fait, la vie et la mort sont liées. Tout au long du film, je ne voulais pas être plombant, mais surtout présenter des sujets très durs avec l’élégance de l’humour.

Il y a un hommage à votre grand-mère ayant occupé une place centrale dans le film et qui a peu-être beaucoup souffert des aléas de cette époque. Visiblement, elle était plus qu’un personnage dans cette histoire.

C’est un hommage à tous nos ancêtres parce qu’ils ont traversé trois guerres et une épidémie de grippe espagnole qui avait fait plus de morts que la guerre. Mais, ils étaient toujours débout et fiers. Ils ont vecu des choses terribles, mais ils sont restés dignes. Ce sont un véritable exemple! 

Votre film a eu le Prix du Jury au dernier Festival du Film d’Animation. Que représente un prix, pour vous? Pensez-vous justement qu’un prix servira-t-il à quelque chose pour un film ?

J’ai remporté le European Film Award du meilleur film d’animation. J’ai eu beaucoup de prix. C’est flatteur. C’est bien !  Pour moi, l’idée, c’est d’en faire un autre.  L’histoire des prix vient par la suite. C’est un moment important. On en profite après.

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Auteur: M’hammed rahal
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