La filière viande rouge souffre depuis des années de plusieurs problèmes qui ont impacté son rendement. Depuis l’indépendance l’Etat tunisien s’est focalisé en matière d’élevage à assurer le développement de la filière lait et dérivés, mais n’a pas accordé le même intérêt à la filière viande rouge jugeant ce produit non stratégique pour le pays. Aujourd’hui la situation de cette filière a atteint un niveau dangereux et on le retrouve principalement dans les prix des viandes rouges qui battent des records d’un mois à un autre.
Une production locale insuffisante :
La production nationale annuelle de viande rouge atteint en moyenne 126.000 tonnes alors que nos besoins atteignent par année plus de 135.000 tonnes, c’est-à-dire nous ne sommes pas autosuffisants. La différence entre les besoins et la consommation est couverte par l’importation de quantités réfrigérées pour le secteur touristique principalement, l’importation de têtes sur pied pour l’engraissement (autour de 11.000 têtes/an) et l’importation de quantités réfrigérées par l’Etat ou le secteur privé. Le secteur viande rouge, principalement viande ovine, s’est basé depuis des années sur le passage clandestin de milliers de têtes sur pied d’agneaux par les frontières algériennes ou libyennes.
Le cheptel est en nette régression à cause des prix élevés de l’alimentation animale. Plusieurs éleveurs ont quitté le métier parce qu’ils n’arrivent à suivre. Cette situation a nettement influencé sur l’offre de bétail pour l’abattage.
Des prix qui s’envolent :
Les tunisiens ne sont pas de grands consommateurs de viande rouge puisqu’on est passé d’une moyenne de 11kg/tête en 2015 à 8 Kg/tête en 2020. A titre de comparaison, les américains qui sont les champions du monde en matière de consommation de viande rouge consomment en moyenne 120 kg/personne/an, suivie par les koweitiens avec 119 kg, les australiens 111 kg et les luxembourgeois avec 107 kg.
Un ménage tunisien composé de 4 personnes dépense en moyenne 860 dinars/an en viande ovine et bovine.   Ce niveau de consommation très bas est expliqué en grande partie par les prix élevés de ce produit. Ces prix ont enregistré au cours des derniers mois une hausse vertigineuse. Selon l’INS, les prix des viandes rouges ont augmenté de 15% au cours de l’année 2022. Le prix d’un kilo de viande bovine s’échange actuellement à plus de 35 dinars et celui de viande ovine a atteint un record de 39 dinars et 42 dinars dans certaines grandes surfaces. Les viandes rouges sont devenues un produit « de luxe » non accessible à une grande partie des tunisiens. Pour mémoire, le prix moyen d’un kilo de viande bovine et ovine s’échange au mois de Décembre 2010, à 12 dinars/kilo. Les causes de cette hausse sont multiples :
  • Depuis des années les éleveurs subissent gravement la hausse des prix de l’alimentation animale. Les prix ont été multipliés par 3 sous l’effet des cours mondiaux, mais aussi à cause d’un presque monopole de l’importation et la commercialisation de ce produit par 3 grandes sociétés. Le président de la République avait même dénoncé cette situation lorsqu’il a reçu le président de l’UTICA le 25 Février dernier. Le conseil de la concurrence de son côté avait sanctionné ces 3 entreprises pour entente illégale, mais comme d’habitude la sanction n’a eu aucun effet. Même avec des prix élevés les agriculteurs n’arrivent pas à trouver ces produits et par conséquent un véritable marché noir s’est constitué. De son côté l’office des céréales, et vu la situation financière délicate dans laquelle il se trouve n’arrive pas à offrir les quantités nécessaires d’orge subventionnée pour les agriculteurs. Un kilo d’orge qui est normalement vendu à 800 millimes est commercialisé aujourd’hui à 1800 millimes.
  • D’habitude il existe un marché presque toléré et règlementé de contrebande de bétail entre la Tunisie et l’Algérie selon les besoins respectifs des deux marchés. Un échange et un troc qui fait l’affaire des deux parties. Depuis des mois, des deux côtés tunisiens et algériens, les contrôles aux frontières se sont durcis et le flux est devenu très réduit des deux côtés. Cette situation a causé des perturbations importantes et a engendré des hausses de prix insupportables.
  • Le secteur de l’élevage de bétail et l’abattage, lui-même est devenu mal organisé avec des marchés aux bestiaux anarchiques, la spéculation, l’opacité des circuits de distribution, l’abattage clandestin, les abattoirs n’ayant pas les accréditations sanitaires nécessaires (article de l’Expert N°…..),
  • D’habitude l’Etat importe quelques quantités de viande rouge réfrigérée afin de réguler le marché local. Mais durant les dernières années, les quantités importées sont très réduites et n’arrivent pas à impacter les prix. Le cours du dinar tunisien qui s’est déprécié face aux principales monnaies d’échange ne permet pas d’intervenir efficacement sur le marché local et avoir des prix abordables. Sur le plan international, les prix des viandes rouges se sont aussi envolés. Selon l’indice des prix FAO des produits alimentaires, les prix des viandes rouges se sont haussés de 10.4% entre 2021 et 2022, soit le niveau le plus élevé depuis 1990.
La conjugaison de tous ces facteurs a causé une situation insupportable qui a été amplifiée par l’immobilisme gouvernemental et l’absence de vision stratégique pour le secteur.
Les bouchers eux-mêmes sont en train de mettre les clés sous le paillasson à cause d’une demande faible et des difficultés majeurs pour s’approvisionner. Selon la chambre syndicale des bouchers se sont des dizaines de bouchers qui ferment chaque semaine et par conséquent des centaines qui sont au chômage.
La hausse n’est pas exclusive pour la Tunisie :
La hausse des prix des viandes rouges n’est pas une situation exclusive pour la Tunisie. En effet, en Algérie, au Maroc, en Egypte et même en Arabie Saoudite, les consommateurs se plaignent des prix des viandes rouges.
Selon la presse algérienne (revue Al Moujahid 4-01-2023- N°17831), les prix de la viande rouge ont atteint des niveaux record ces dernières semaines, dépassant le seuil des 2.000 DA le kg, ce qui rend cette denrée alimentaire inaccessible pour les familles à faible et moyen revenu. Les experts et les professionnels s’attendent à de nouvelles augmentations dans les mois à venir, si les autorités concernées ne prennent pas des mesures sérieuses pour contrôler les prix et organiser cette filière avant le mois de Ramadhan.
Le journal marocain « Le Matin », dans sa livraison du 31-01-2023, « En hausse spectaculaire depuis plusieurs semaines, les prix des viandes rouges sont devenus inaccessibles pour les petites bourses. Cette fin janvier 2023, le kilo de viande de veau se négociait à 90 DH au marché de gros tandis que celui de l’agneau se situait à 83dh/ le Kg. Cela donne une idée sur les prix au détail proposés par les boucheries et qui vont de 100 à 110 DH le kg. Des niveaux qui inquiètent à l’approche du Ramadan et de Aid Al Adha ». Selon le site d’information « NewArab », les prix des viandes rouges en Egypte ont augmenté de 25% au début de l’année 2023 atteignant le record de 255 livres égyptienne, et on s’attend à ce qu’il arrive au niveau de 300 livres pour le mois de Ramadan.
Même en France, un des plus grands producteurs de viande bovine, les prix ont enregistré une hausse vertigineuse. Selon l’INSEE, les prix des viandes ont enregistré une hausse de 30% sur un an. Cette envolée est expliquée par la hausse des coûts de production, à commencer par les matières premières et le carburant nécessaire à la culture ainsi qu’à la récolte du fourrage pour nourrir les animaux. Toute la chaîne de production est également confrontée à des hausses des coûts de transformation et de transport en raison de l’explosion des coûts de l’énergie.
Freiner la hausse des prix est possible :
A l’approche du mois de Ramadan et surtout de l’Aid El Idha, le gouvernement doit intervenir sur le marché afin de freiner la hausse des prix des viandes.
Un travail de fond doit être fait au niveau de l’alimentation animale. Des subventions d’urgences doivent être accordée aux éleveurs, même pour une courte durée (4 mois). Le contrôle des circuits de distribution des bétails, principalement dans les marchés aux bestiaux, doit être renforcé afin d’introduire plus de transparence sur les transactions.
Depuis un mois, le gouvernement marocain, qui vit la même situation apris des décisions courageuses afin de maitriser les prix des viandes rouges.
Le gouvernement a supprimé la condition de poids lors de l’importation de de têtes de bovins en vue de permettre aux importateurs de fournir les animaux destinés à l’abattage de divers poids, dans l’objectif d’approvisionner rapidement le marché national. En effet, en Tunisie comme au Maroc on autorise l’importation de jeunes bovins afin de les engraisser localement et puis les abattre.
Sur le même sujet, le gouvernement avait suspendu les droits d’importation des bovins pour garantir un approvisionnement normal du marché local en viande bovine. L’objectif de toutes ces mesures est de permettre aux importateurs d’accéder aux marchés fournissant des grands poids qui seront destinés directement à l’abattage pour couvrir les besoins du marché national.
Le gouvernement tunisien peut s’inspirer de ces mesures afin calmer la hausse des prix et dont le coût est insignifiant sur les finances publiques.

Auteur: L’expert
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