Entretien réalisé par : Salima Ettouahria
La célébration de la Journée nationale du chahid, qui coïncide avec le 18 février, renvoie à ces hommes et à ces femmes qui ont symbolisé notre Révolution, afin que les nouvelles générations s’inspirent de leur sacrifice, de leur courage et des valeurs qu’ils véhiculent. Dans cet entretien, l’historien Abdelmadjid Merdaci revient sur cette journée, pour souligner sa portée et sa charge symbolique et historique.
El Moudjahid : La commémoration de la Journée nationale du Chahid symbolise la fidélité aux milliers d’Algériens qui ont sacrifié leur vie pour que vive l’Algérie libre et indépendante. Pourquoi le choix du 18 février pour commémorer cette date ?
Abdelmadjid Merdaci : Le calendrier des fêtes légales consacre cette journée à la mémoire des chouhadas, entendu comme ceux qui ont consenti le sacrifice de leur vie à l’objectif de l’indépendance nationale. Aujourd’hui bien plus qu’hier, ou avant-hier, le rappel de ces sacrifices est d’une cruelle nécessité alors que le pays est de nouveau menacé dans sa stabilité. La date en soi ne doit pas passer sous silence d’une part, la légitimité de ce rappel et des sacrifices et d’autre part, le fait que le calendrier des fêtes légales, largement établi sous le régime de l’autoritarisme, ne rend pas forcément justice à l’histoire réelle des combats de tous ordres pour l’indépendance. Il y a un processus de dessèchement mémoriel qui confine cette journée dans le cycle des rites institués. Ces femmes et ces hommes qui ont donné leur vie pour l’indépendance de leur pays méritent mieux qu’une minute de silence.
Une journée nationale du Chahid. Est-ce suffisant pour rendre hommage à leurs sacrifices ?
Il y a assurément urgence de rappeler le serment et les sacrifices des chouhadas et une journée n’y suffit pas. Les Algériens, notamment les plus jeunes d’entre nous, gagneraient à se poser la question de savoir si 1962 signe plus la fin de l’ère coloniale ou le début d’une entreprise néo-coloniale. La guerre a sans doute pris fin avec les accords d’Evian mais les objectifs d’indépendance nationale et de souveraineté nationale demeurent d’actualité. Le sacrifice des chouhadas ne peut pas et doit pas être vain.
Pensez-vous que les travaux de recherches consacrés à la vie des chouhada réalisés jusqu’ici sont suffisants pour honorer et préserver leurs mémoires ?
La recherche sur l’histoire de la guerre d’indépendance nationale est toujours largement sous le contrôle des énoncés glorificateurs et des évidences premières auxquelles les algériens ont longtemps et largement consenti. A titre d’exemple il existe un tabou de fait concernant l’ALN. Aucun travail académique dans le pays, à ma connaissance, et de rares publications sur telle ou telle figure de chahid. A l’examen, tout semble se passer comme si l’urgence était d’évacuer ce qui peut constituer une gêne pour l’ancienne puissance coloniale. La question peut alors se poser de savoir qui, en, Algérie, y a intérêt ?
Chaque commémoration est l’occasion de mettre l’accent sur l’importance à accorder à l’histoire nationale et à son enseignement aux jeunes générations. Que faut-il faire pour transmettre les valeurs des chouhada aux générations futures et préserver la mémoire collective de tout un peuple ?
S’il existe un consensus algérien c’est bien sur la nécessité de transmettre l’histoire aux nouvelles générations.
Soit, mais quelle histoire? Celle qui oblitère les figures militants du nationalisme algérien, celle populiste qui ignore l’engagement des élites ? Aujourd’hui la recherche historique en Algérie est hypothéquée par la fracture linguistique entre arabophones et francophones et la fracture générationnelle et la censure d’Etat des archives algériennes.
A l’indépendance, on dénombrera un million et demi de Chahid tombés au champ d’honneur. Ce chiffre reflète-t-il la réalité des sacrifices de tout un peuple ?
Cette question du bilan humain de la guerre d’indépendance nationale demeure encore otage de considérations politiciennes. Le chiffre d’un million et demi de martyrs a pour lui la charge symbolique et l’Algérie y est facilement référée. Du coup, en interroger la validité confine presque à la trahison. Sérieusement, au lendemain de l’offensive historique du 20 Août 1955, le Constantinois a connu l’une des plus féroces répressions. Le FLN a donné le chiffre de douze mille victimes. Qui a bilanté, identifié les victimes, il en est de même pour les massacres de mai 1945. Il serait temps de laisser aux symboles leurs charges affectives et émotionnelles et de s’attacher à instruire le procès documenté des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité de l’Etat français en Algérie.
Des années après l’indépendance, il est toujours interdit d’accès à certaines archives détenues par la France, et ce, malgré les efforts des autorités et des chercheurs que faut-il faire a votre avis ?
La demande légitime de restitution de nos archives détenues en France ne doit pas masquer que l’obstacle majeur au développement d’une recherche algérienne, est la mise sous scellés des archives algériennes. Une grande partie avait été détournée, l’été 1962, par les hommes de l’EMG mais on n’en est plus là. Cette censure, pour l’appeler par son nom, n’a plus de raison d’être si jamais elle en avait eu. Elle pénalise la connaissance et fait le lit de toutes les manipulations.
S. E.
Auteur: elmoudjahid
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