Le Temps- Hatem BOURIAL
Le philosophe Edgar Morin aura bientôt un siècle et, fort d’un chemin de vie exceptionnel, se penche sur la pandémie du coronavirus. L’inattendu et l’incertitude sont ses outils opératoires dans cette réflexion qui avertit de la possibilité d’un nouveau totalitarisme.
Plusieurs philosophes ont analysé le monde tel qu’il est devenu après la pandémie qui a bouleversé la planète depuis maintenant plus d’un an.
Tous ont évoqué des arguments comme l’hubris humaine ou la mise en échec du rétrécissement du monde.
Les approches convergent sou-vent alors que certains penseurs, évoluant au coeur des notions ontologique, soulignent la fragilité humaine et le rapport à la métaphysique. Edgar Morin a pour sa part proposé récemment une réflexion sur les notions d’inattendu et d’incertitude qui conditionnent la séquence que nous vivons actuellement. Son approche est très engageante et ouvre des perspectives que la lecture de ce texte permet d’entrevoir.
Entre peur et créativité «J’ai été surpris par la pandémie mais dans ma vie, j’ai l’habitude de voir arriver l’inattendu. L’arrivée de Hitler a été inattendue pour tout le monde. Le pacte germano-soviétique était inattendu et incroyable.
Le début de la guerre d’Algérie a été inattendu. Je n’ai vécuque pour l’inattendu et l’habitude des crises.
En ce sens, je vis une nouvelle crise énorme mais qui a toutes les caractéristiques de la crise. C’est-à-dire que d’un côté suscite l’imagination créative et suscite des peurs et des régressions mentales. Nous recherchons tous le salut providentiel, mais nous ne savons pas comment.
Il faut apprendre que dans l’histoire, l’inattendu se produit et se reproduira. Nous pensions vivre des certitudes, des statistiques, des prévisions, et à l’idée que tout était stable, alors que tout commençait déjà à entrer en crise. On ne s’en est pas rendu compte. Nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude, c’est-à-dire avoir le courage D’affronter, d’être prêt à résister aux forces négatives. Un totalitarisme de surveillance La crise nous rend plus fous et plus sages. Une chose et une autre.
La plupart des gens perdent la tête et d’autres deviennent plus lucides. La crise favorise les forces les plus contraires. Je souhaite que ce soient les forces créatives, les forces lucides et celles qui recherchent un nouveau chemin, celles qui s’imposent, même si elles sont encore très dispersées et faibles. Nous pouvons nous indigner à juste titre mais ne devons pas nous enfermer dans l’indignation.
Il y a quelque chose que nous oublions : il y a vingt ans, un processus de dégradation a commencé dans le monde. La crise de la démocratie n’est pas seulement en Amérique latine, mais aussi dans les pays européens. La maîtrise du profit illimité qui contrôle tout est dans tous les pays. Idem la crise écologique. L ‘ esprit doit faire face
aux crises pour les maîtriser et les dépasser. Sinon nous sommes ses victimes.
Nous voyons aujourd’hui s’installer les éléments d’un totalitarisme. Celui-ci n’a plus rien à voir avec celui du siècle dernier. Mais nous avons tous les moyens de sur-
veillance, de drones, de téléphones portables, de reconnaissance facia- le. Il y a tous les moyens pour faire
surgir un totalitarisme de surveillance. Le problème est d’empêcher ces éléments de se réunir pour créer une société totalitaire et invivable pour nous.
À la veille de mes cent ans, que puis-je souhaiter ? Je souhaite force, courage et lucidité. Nous avons besoin de vivre dans des petites oasis de vie et de fraternité. »
Force, courage et lucidité
Ce sont au final, les ressorts de l’humain que Morin invoque. Autrement dit, la capacité de résilience a toujours permis à l’humanité de rebondir, s’adapter, dépasser les écueils. De même, la question fon- damentale de la civilisation et sa fragilité sont un horizon de pensée qui évolue entre essor, stabilité et chute.
Penser la pandémie et ses enjeux universels devient une véritable discipline transversale pour laquelle chaque penseur convoque son expérience propre. Edgar Morin pour sa part, nous invite à la lucidité et à la primauté du courage dans l’épreuve collective que nous traversons. De fait, il nous rappelle que l’histoire se nourrit d’inattendu et que le futur n’est qu’incertain. Comme quoi, le vacillement du monde s’accompagne d’un ébranle-
ment de la certitude selon laquelle l’homme est le maître de son destin.
De quoi réveiller stoïciens, idéalistes et épicuriens !
H.B

Auteur: letemps1
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.