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Je m’appelle Walid (prénom modifié), j’ai 42 ans. Je suis Tunisien, marié, père de trois enfants, et je vis en Libye depuis presque six ans. Si je suis venu ici, ce n’est pas parce que j’avais un rêve libyen, ni parce que j’avais envie d’une vie d’expatrié. Je suis venu parce qu’à un moment, en Tunisie, les chiffres avaient commencé à parler plus fort que tout le reste.
Les fins de mois étaient devenues des murs. Les dépenses courantes prenaient la forme de menaces silencieuses. La nourriture, l’école, les médicaments, les petites urgences de la vie ordinaire, tout finissait par peser plus lourd que mon salaire. Je travaillais, mais je n’avançais plus. Je gagnais ma vie, sans parvenir à sécuriser celle des miens.
Alors j’ai fait ce que beaucoup d’hommes font en silence quand ils sentent qu’ils n’ont plus assez de place pour échouer. Je suis parti.
Je me suis dit que ce serait temporaire. Quelques années de sacrifice, peut-être. Le temps de remettre de l’ordre dans les comptes, de respirer un peu, d’assurer l’essentiel à ma femme et à mes enfants restés en Tunisie. Le temps de construire quelque chose de plus solide que l’angoisse.
Je croyais partir pour sauver l’équilibre de ma maison. Je découvre aujourd’hui que l’exil économique ne sauve jamais sans abîmer.
Un départ de nécessité, pas un projet de vie
Je viens de Kairouan. Là-bas, j’avais déjà travaillé dans plusieurs domaines, surtout dans la maintenance technique et les installations électriques. J’ai toujours été de ceux qui acceptent de longues journées, les déplacements, les imprévus, la fatigue physique, du moment qu’il y a du travail et qu’il y a un salaire à la fin. Mais à force, une vérité s’est imposée : en Tunisie, je faisais tenir l’urgence, pas l’avenir.
Quand l’opportunité libyenne s’est présentée, je ne l’ai pas regardée comme une aventure. Je l’ai regardée comme une issue.
On part vers la Libye différemment d’un départ vers l’Europe ou le Golfe. Il n’y a ni mirage brillant, ni récit social valorisant. Il y a quelque chose de plus nu, de plus dur, presque de plus honnête. On y va parce que c’est proche, parce qu’on a des contacts, parce qu’on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un, parce que les frontières du possible se sont réduites et qu’il faut malgré tout continuer.
Je suis arrivé avec une petite valise, quelques économies, et cette discipline intérieure que l’on développe lorsqu’on sait que l’on n’a pas le droit d’être déçu trop vite.
Mon travail en Libye et ce que les autres ne voient pas
Aujourd’hui, je travaille à Tripoli comme technicien supérieur en maintenance électromécanique pour une entreprise privée qui intervient sur des bâtiments professionnels, des installations de climatisation, des groupes électrogènes et des équipements techniques. Le travail est prenant. Il faut être disponible, rigoureux, mobile. Les journées commencent tôt. Elles finissent parfois tard. Il faut gérer les pannes, les urgences, les déplacements, les exigences du client, la pression du délai. Ce n’est pas un poste de bureau. C’est un métier où le corps, la tête et les nerfs travaillent ensemble.
Je gagne environ 5 200 dinars libyens par mois, ce qui représente aujourd’hui un peu moins de 2 400 dinars tunisiens.
Mon employeur prend en charge le logement partagé avec d’autres salariés, les trajets entre la résidence et les sites d’intervention, les formalités liées au séjour, ainsi qu’une couverture médicale de base. Sans cela, je n’aurais sans doute pas tenu aussi longtemps. Si je devais payer seul un logement indépendant, un véhicule ou l’ensemble des frais administratifs, l’équation s’effondrerait.
Mais ce que l’on appelle “être logé” ne veut pas dire vivre confortablement. Cela veut dire dormir dans un espace fonctionnel, sans réelle intimité, avec ce minimum de stabilité qui permet de continuer à travailler le lendemain. Ce n’est pas une vie. C’est une organisation de survie.
Ce que je dépense ici, pour pouvoir envoyer là-bas
Même avec une partie des charges prise en charge, il faut encore vivre.
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Auteur: balkis T
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