Tôt hier matin, à la Grande poste, au cœur d’Alger, des dizaines de milliers d’Algériens se sont rassemblés. 

Malgré les spéculations, un grand nombre de manifestants, qui arboraient toutes sortes de pancartes, et plusieurs personnes présentes, ont assuré être venus de leur propre chef. Citoyens et militants de l’opposition, toutes obédiences politiques confondues, y compris, ont clamé haut et fort, encore une fois, leur refus de l’application de l’article 102 de la Constitution. Ils ont réclamé le départ de tout le système, tout simplement. 

La présence populaire est si massive qu’il est presque impossible de se mouvoir aisément pour atteindre ou se placer au cœur du rassemblement. Fait à retenir, les manifestants reprennent les mêmes slogans en évitant ceux propres à un groupe quelconque pour éviter  la division. Des milliers de jeunes, moins jeunes, hommes et femmes, enfants et personnes âgées, ont, par cette démonstration grandiose, revendiqué leur droit à un État de droit, ce qui inclut notamment le passage à une nouvelle République, qu’ils veulent moderne et démocratique. La manifestation a pris une autre ampleur lorsqu’elle s’est ébranlée à 13h45, juste après la prière du vendredi. 

Les jeunes ont entonné des chants patriotiques. «Nous voulons transmettre un message par lequel nous réclamons le départ de tous les symboles du pouvoir», a expliqué Brahim Iramtanène, insistant sur sa présence à toutes les manifestations depuis le 22 février. Portant des écharpes aux couleurs du drapeau national, qu’ils ont arborées avec beaucoup de fierté, ces belles couleurs ont donné des allures festives et un air de gaieté à cette manifestation pacifique. 

Aux cris de «Etat de droit», ils se sont rassemblés toute la journée pour défendre l’idée d’un Etat moderne délivré d’un pouvoir qu’ils accusent de tous les maux subis par le pays, ces dernières années, alors que certains manifestants distribuaient des sandwichs et des bouteilles d’eau aux manifestants venus des quatre coins du pays. «Pour ce vendredi aussi, on craignait le pire, mais ça s’est bien passé», confie Samir, jeune manifestant venu de Bouira avec un groupe d’une dizaine de copains. Toute l’après-midi, le rassemblement s’est déroulé dans le calme. Tout le monde a défilé en scandant les mêmes slogans des vendredis passés comme les «Djeïch-Chaâb, khawa-khawa», «Système dégage» et d’autres slogans, sous l’œil vigilant des forces de l’ordre. Les manifestants, pour la plupart des jeunes de différentes wilayas, scandaient aussi pêle-mêle des slogans, rythmés au son de tambours et parfois de casseroles et de louches, portant sur des revendications socioéconomiques, comme celle de «la fin de la corruption». Sur d’immenses banderoles, on pouvait lire : «Tout ça, pour ça !», «Nous sommes en colère !», «Art. 7 : Le peuple est la source du pouvoir», «Notre destin est entre nos mains», «Game over». En plus de ces slogans qui ont ponctué la journée d’hier, les manifestants brandissaient aussi des portraits des figures de proue de la guerre de Libération nationale et d’autres personnalités, comme celle de Benkhedda et de son fils, décédé lors des premières manifestations de ce mouvement. Sinon aucun incident n’est venu troubler cette manifestation pacifique, bien que la situation reste très complexe. Certains manifestants que nous avons interrogés estiment que les jeunes sont capables de mener un mouvement significatif, pour peu que les Algériens soient solidaires pour la lutte en faveur de leurs droits, ajoutant que l’éveil populaire va venir à bout du blocage. Ils estiment également que «les concessions obtenues jusque-là ont permis de détendre un peu le lourd climat politique et de calmer les esprits ; toutefois ce n’est pas suffisant tant que les symboles du système à l’origine de ce refus populaire ne sont pas partis». Pour ce qui est de la proposition soutenue par le général de corps d’Armée, Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense nationale, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), relative à l’application de l’article 102, ils sont nombreux à considérer qu’«elle ne répond pas à certaines exigences et attentes des Algériens qui imputent au pouvoir tous les maux, il faut penser à autre chose pour décrisper une situation politique qui reste, malgré tout, extrêmement complexe». 

La rue demeure l’unique tribune où la société et l’opposition auraient une chance de se faire entendre. Pour ces manifestants résolus et surtout en colère, l’objectif est un : obtenir le départ du système et s’atteler au changement radical. Mener à bon port une Algérie prise au cœur de cette tempête est une tâche si hautement délicate. Interrogé sur le risque d’une récupération politique de la manifestation, des manifestants ont rejeté cette possibilité, affirmant que les partis n’ont rien à voir avec ce rassemblement, bien que des militants participent à la manifestation mais non sous la bannière d’un quelconque parti et quoique les demandes formulées et les plus en vue portent en majeure partie sur des revendications à caractère politique. «Nous sommes tous affiliés à des partis, mais nous sommes venus aujourd’hui de notre propre gré, car c’en est trop», confie Hicham B. «Même les partis ont échoué. Ils nous ont fait beaucoup de promesses, mais rien n’a été fait», soutient pour sa part un manifestant.  Youcef Laribi, étudiant en droit, militant d’un parti politique, dont il n’a pas voulu dévoiler le nom,  estime que «le slogan général de ce mouvement doit être fédérateur. Le peuple doit prendre le relais, en s’organisant et en ouvrant le débat avec la participation de tous sans exclusion aucune. Pour notre part, au niveau de notre parti, nous sensibilisons nos militants sur la gravité de la situation et sur la manière avec laquelle il faut faire face à des problèmes qui pourraient surgir». S’agissant de l’ambiance générale qui a prévalu hier, il n’y a pas eu d’irruption des casseurs et autres trouble-fêtes. 

Aucun ne s’est infiltré pour discréditer la manifestation. De nombreuses personnes sont venues manifester en famille, accompagnées d’enfants en bas âge, sans aucune crainte. «Pourquoi avoir peur et de qui ? Si je suis ici, c’est parce que je ne veux pas que mes enfants vivent la même situation que nous», nous explique une dame accompagnée d’un garçon et deux petites filles. Dans l’ensemble aussi, il n’y a pas eu de discours sectaire. «Pour moi, le seul espoir qui persiste actuellement est de voir les citoyens solidaires et unis, recourir à des manifestations pacifiques qui auront tôt ou tard un impact positif sur la classe politique», indique Zahir, étudiant à l’Université d’Alger. 

Farid Bouyahia

Auteur: elmoudjahid
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