Maroc-Allemagne: zoom sur le corridor énergétique Sila AtlantikMaroc-Allemagne: zoom sur le corridor énergétique Sila Atlantik

Avec près de 4.800 km de câbles sous-marins et jusqu’à 3,6 GW de capacité, Sila Atlantik pourrait connecter directement le Maroc au marché électrique allemand. Le projet prolonge l’ambition du Royaume, déjà engagé dans les interconnexions électriques avec l’Espagne, et confirme son positionnement de hub énergétique pour l’Europe. Reste à relever les défis du financement, de la faisabilité technique et de la réglementation. Décryptage.

L’histoire du projet Sila Atlantik est celle d’une maturation. Ce qui devait être, à l’origine, une autoroute à sens unique pour exporter l’électricité solaire et éolienne du désert marocain vers l’Allemagne est en train de se muer en un véritable test de maturité géopolitique pour le Royaume. Avec près de 4 800 kilomètres de câbles sous-marins et une capacité de 3,6 GW, cette infrastructure titanesque, portée par le groupe britannique Xlinks, incarne l’ambition marocaine de s’imposer comme un hub énergétique incontournable pour l’Europe.  Rabat a récemment exprimé son soutien au projet. Cette position donne un nouvel élan aux discussions avec Berlin, mais elle ne signifie pas encore que les travaux vont commencer. Les partenaires doivent toujours régler plusieurs questions liées au financement, à la gouvernance, aux garanties et au cadre réglementaire. 

«Sila Atlantik est une initiative particulièrement intéressante car elle s’inscrit dans une forte complémentarité stratégique entre le Maroc et l’Allemagne. Les deux pays ont construit depuis plusieurs années des ambitions importantes dans les énergies renouvelables et l’hydrogène vert, avec des besoins et des atouts complémentaires : un potentiel renouvelable exceptionnel et une proximité avec l’Europe côté marocain, face à un immense marché énergétique et industriel allemand engagé dans une profonde décarbonation », nous confie Badr Ikken,  président du cabinet Gi3 et du Conseil d’affaire Maroc-Allemagne de la CGEM.

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Et d’ajouter : « « Avec près de 26 TWh par an, soit environ 5 % de la consommation électrique allemande, Sila Atlantik aurait déjà une dimension significative. Mais sa véritable valeur réside dans la complémentarité des systèmes : associer le potentiel solaire et éolien marocain au stockage permettrait d’apporter à l’Allemagne une électricité renouvelable sur de larges plages horaires, complémentaire à sa propre production, et ainsi d’accompagner plus efficacement la sortie progressive des énergies fossiles ».

Un accord intergouvernemental pour un partenariat durable

C’est sur ce point que les visions marocaine et allemande divergent, mais cette divergence est le signe d’une négociation saine entre deux partenaires qui cherchent à construire un projet solide. Selon quatre sources proches du dossier, citées par l’agence Reuters, les autorités marocaines insistent pour obtenir un accord intergouvernemental formellement entériné par Berlin. Rabat veut des garanties étatiques sur le long terme, une sécurité juridique et politique qui transcende les aléas des cycles économiques. La lettre de Frank Wetzel, bien que positive, est perçue comme un encouragement diplomatique dont il faut maintenant préciser le contenu juridique.

Mais, le Maroc ne renonce pas pour autant à convaincre Berlin de la nécessité d’un tel cadre. De l’autre côté du Rhin, la position est différente, mais pas incompatible. L’Allemagne, fidèle à son modèle économique, insiste pour que Sila Atlantik conserve une structure impulsée principalement par le secteur privé. Des géants comme E.ON, Uniper, ou encore la compagnie ferroviaire publique Deutsche Bahn, ont manifesté leur intérêt pour se porter acquéreurs de cette électricité verte. Berlin se montre toutefois réservé quant à l’octroi d’un parapluie financier public.

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Pourtant, ce désaccord apparent pourrait se résoudre par une prise de conscience mutuelle : un projet d’une telle envergure ne peut reposer uniquement sur des bases privées, et le Maroc, en posant ses conditions, offre à l’Allemagne l’opportunité de construire un partenariat exemplaire, adossé à des garanties solides. L’histoire des grands projets d’infrastructure enseigne que les partenariats public-privé les plus réussis sont ceux où l’État joue un rôle de garant et de facilitateur. Le Maroc, en demandant un accord intergouvernemental, ne fait que rappeler cette évidence. Il invite l’Allemagne à s’engager au même niveau que lui, à reconnaître que ce projet est stratégique pour les deux pays et qu’il mérite un cadre institutionnel à la hauteur de ses ambitions. C’est une main tendue vers Berlin, une invitation à co-construire un modèle de coopération énergétique qui fera date.

« Les porteurs du projet ont également eu l’intelligence stratégique, après les difficultés rencontrées par Xlinks entre le Maroc et le Royaume-Uni, de repositionner cette ambition autour de l’un des couples énergétiques les plus complémentaires entre les deux rives de la Méditerranée : le Maroc et l’Allemagne. Le travail déjà réalisé sur la faisabilité technique donne aujourd’hui au projet une réelle crédibilité et permet de capitaliser sur plusieurs années d’études et de développement.  La dimension bidirectionnelle est également essentielle. Sila Atlantik ne devrait pas être pensé comme un simple câble d’exportation, mais comme une véritable interconnexion entre deux systèmes électriques, renforçant leur flexibilité et leur sécurité d’approvisionnement. C’est cette réciprocité qui peut en faire un partenariat durable et réellement gagnant-gagnant, tout en préservant la capacité du Maroc à répondre à la croissance de ses propres besoins énergétiques et industriels», explique Ikken.

Un hub en quête de consécration européenne

Le feuilleton Sila Atlantik intervient dans un contexte plus large où le Maroc consolide son statut de hub énergétique pour l’Europe. Le Royaume est déjà relié à l’Espagne via deux câbles sous-marins, une interconnexion qui a prouvé sa valeur stratégique en 2025 en aidant Madrid à faire face à une panne d’électricité majeure. Par ailleurs, les projets d’interconnexion avec le Portugal sont relancés, et une liaison directe avec la France est à l’étude. Cette stratégie d’interconnexions multiples est la marque d’une vision cohérente et ambitieuse.

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Le Maroc ne se contente pas de développer ses propres capacités de production d’énergie renouvelable ; il les intègre dans un réseau européen en pleine mutation. La transition énergétique du continent passe par la diversification de ses sources d’approvisionnement et par la création de corridors électriques capables d’acheminer l’énergie verte des régions les plus ensoleillées vers les centres de consommation. Le Maroc, avec son ensoleillement exceptionnel et ses vents réguliers, est une pièce maîtresse de ce puzzle. Sila Atlantik s’inscrit dans cette dynamique vertueuse. Il prévoit d’installer 15 gigawatts de capacités solaires et éoliennes et d’exporter 26 térawattheures par an, soit environ 5 % de la consommation électrique allemande. Ce n’est pas un simple chiffre : c’est une contribution tangible à la transition énergétique européenne.

Un avenir énergétique partagé entre le Maroc et l’Europe

Au-delà des divergences apparentes, Sila Atlantik représente une opportunité historique pour le Maroc et pour l’Europe. Pour le Maroc, c’est la concrétisation de décennies d’investissements dans les énergies renouvelables, la validation de sa stratégie énergétique et l’ouverture d’un marché de plusieurs milliards d’euros. Pour l’Europe, c’est un accès à une énergie verte, abondante et compétitive, qui lui permettra d’accélérer sa transition énergétique et de réduire sa dépendance aux énergies fossiles.

Le chemin est encore long, mais la direction est claire. Le Maroc a posé des jalons solides : des centrales solaires et éoliennes parmi les plus performantes au monde, des infrastructures de transport d’électricité modernes, et une volonté politique affirmée de faire de l’énergie un pilier de sa coopération avec l’Europe. Sila Atlantik est la prochaine étape de cette aventure, une étape qui suppose de trouver un équilibre entre les exigences de chaque partie. Le projet, aujourd’hui, est dans une phase de négociation intense. Les divergences sur la gouvernance et la réciprocité des flux sont des sujets complexes, mais ils ne sont pas insurmontables. Ils sont même le signe d’une relation qui se renforce, d’un dialogue qui s’approfondit et d’une vision partagée qui se précise. Le Maroc et l’Allemagne ont tout à gagner à trouver un accord : le Royaume y gagnera un statut de partenaire stratégique, Berlin y gagnera une source d’énergie verte fiable et abondante. Sila Atlantik n’est pas seulement un câble électrique.

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C’est le symbole d’un monde nouveau, où les énergies renouvelables circulent sans frontières, où les pays du Sud deviennent des fournisseurs de solutions pour les pays du Nord, et où la coopération énergétique est un vecteur de développement partagé. Le Maroc, en étant à la pointe de cette révolution, démontre que l’avenir énergétique se construit avec des partenaires, pas avec des fournisseurs. C’est cette vision qui guide aujourd’hui la diplomatie marocaine et qui fera de Sila Atlantik, demain, une réussite dont les deux rives de la Méditerranée pourront s’enorgueillir.

«La portée de Sila Atlantik peut aller bien au-delà de l’électricité. Sa réalisation peut générer une véritable dynamique industrielle commune autour des câbles HVDC, des équipements électriques, du stockage, de l’ingénierie et des infrastructures. Elle pourrait surtout ouvrir la voie, dans une prochaine étape, aux échanges d’hydrogène vert et de ses dérivés, notamment l’ammoniac, avec encore davantage de valeur ajoutée industrielle, d’emplois et de décarbonation. Sila Atlantik pourrait ainsi devenir la première brique d’un véritable corridor énergétique et industriel entre le Maroc, l’Allemagne et, plus largement, l’Europe », prévient Ikken.

Auteur: Ismail Saraoui
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