À l’occasion d’une visite de haut niveau destinée à consolider le rapprochement entre Paris et Rabat, Michel Vialatte, consultant international en gouvernance et stratégies publiques, décrypte les enjeux d’un partenariat appelé à changer de dimension. Futur traité d’amitié, coopération industrielle, grands projets d’investissement, ambitions africaines et perspectives à l’approche des élections françaises : il analyse les fondements d’une relation que les deux pays souhaitent inscrire dans la durée.
Challenge : Cette visite est présentée comme une étape décisive dans la relance des relations franco-marocaines. Quels résultats concrets les deux pays espèrent-ils obtenir dès cette rencontre ?
Michel Vialatte : La rencontre a un double objectif : dans l’esprit de conforter la confiance politique durable renouée entre les deux pays, il s’agit de préparer la visite d’Etat de Sa Majesté le Roi Mohammed VI cet automne en France et de faire le point de la mise en œuvre des accords souscrits lors de la visite du président Emmanuel Macron en octobre 2024 à Rabat. Mais il s’agit aussi d’identifier de nouveaux projets économiques tangibles. Les deux pays ont besoin d’avancées immédiates au-delà de l’intensification du dialogue diplomatique, accords ciblés dans l’énergie et l’industrie et consolidation de la coopération sécuritaire.
La venue du Premier ministre Sébastien Lecornu, accompagné de 10 ministres, est un signal fort. En outre, l’actuel chef du gouvernement français, avant d’accéder à ces fonctions, fut durant 3 ans ministre de la Défense. Il est un excellent connaisseur de ces sujets, qui sont l’une des dimensions probables d’une nouvelle étape du renforcement de la coopération entre France et Maroc. Sa successeure Catherine Vautrin est également du voyage. Le dossier de vente d’avions Rafale F4 paraît l’un des enjeux possibles. La relance franco-marocaine ne se mesure pas qu’en symboles, mais d’abord dans une capacité à rendre les décisions rapidement opérationnelles. Et sur ce plan, le paquet d’accords signés à l’automne 2024 a connu quelques difficultés de «mise en route».
Enfin, Sébastien Lecornu, qui a réussi à surmonter l’instabilité gouvernementale actuelle (il est Premier ministre depuis bientôt un an et le restera selon toute vraisemblance jusqu’à mai 2027 n.d.l.r), a choisi le Maroc pour sa première visite officielle à l’étranger. A 40 ans, il est une personnalité politique française à fort potentiel.
Challenge : Le futur traité d’amitié entre le Maroc et la France est annoncé comme inédit. En quoi se distinguera-t-il des accords de coopération existants et quelles seront ses principales innovations ?
Michel Vialatte : Le futur traité d’amitié entre la France et le Maroc est innovant car il officialise une véritable interdépendance stratégique, marquant le premier accord de ce type entre la France et un pays non européen. Conçu sur le modèle des traités franco-allemand et franco-italien, il créera une nouvelle ère en transcendant les alternances politiques pour ancrer des coopérations durables. Quand Edgar Faure, homme d’Etat visionnaire, appliquait dans les années 1950 au Maroc la formule célèbre «L’indépendance dans l’interdépendance», celle-ci, avec le projet de traité, connaît 70 ans plus tard une traduction nouvelle : la mondialisation fait que l’indépendance devient plus que jamais une notion relative, qui conduit les Nations indissolublement liées par l’Histoire, la culture, l’économie à penser ensemble le renforcement de leurs liens pour y faire face.
De ce que l’on en sait, le projet de traité s’inscrit dans une logique de rupture historique et géopolitique. En intégrant un volet parlementaire fort, ce traité garantit une pérennité institutionnelle au-delà des changements de gouvernements. C’est un engagement inédit pour Paris avec un partenaire situé hors de l’Union européenne. Il institue unenouvelle ère car il scellera une convergence d’intérêts pérenne, en particulier sur le plan diplomatique, avec le soutien officiel de la France à la souveraineté marocaine sur le Sahara, qui a modifié la donne géopolitique régionale.
Enfin, il refondera la matrice économique et industrielle du partenariat, mais aussi linguistique francophone et culturelle.La relation se dépouillera définitivement de la «dynamique» post-coloniale de don ou d’aide, pour forger une alliance d’égal à égal, concentrée sur des écosystèmes d’avenir (hydrogène vert, transition énergétique, industries de pointe) : le Maroc est en effet devenue 1ère puissance industrielle d’Afrique devant l’Afrique du Sud et les investissements conjoints doivent être pensés à une échelle continentale, érigeant le Maroc en véritable plateforme économique euro-africaine, notamment en perspective du Mondial 2030. Cette alliance oblige la France à se réinventer, la diplomatie marocaine ayant diversifié ses partenaires mondiaux (États-Unis, Chine, etc.). Ce traité d’amitié sera une architecture de confiance, conçue pour durer au-delà des aléas de conjoncture.
Challenge : Plusieurs grands projets stratégiques sont évoqués, notamment dans les infrastructures, l’énergie, l’industrie et les transports. Quels secteurs seront prioritaires et quel impact économique est attendu pour le Maroc ?
Michel Vialatte : Les priorités sont claires : énergie renouvelable, infrastructures de transport, et industries exportatrices comme l’automobile, l’aéronautique, la défense. L’impact attendu est une montée en gamme industrielle grâce à du co-développement fondé sur de la R&D commune que permet une élite scientifique marocaine remarquable (La nationalité marocaine est de loin la 1ère nationalité étrangère représentée à l’école polytechnique) et une intégration renforcée du Maroc dans les chaînes de valeur mondiales. Chaque rail posé, chaque turbine installée sera une pierre ajoutée à l’édifice de la croissance marocaine.
Challenge : Au-delà des relations bilatérales, le Maroc est devenu un acteur majeur en Afrique. Comment la France entend-elle s’appuyer sur le Royaume pour développer des projets conjoints sur le continent africain ?
Michel Vialatte : La France considère le Maroc comme un partenaire pivot en Afrique. Le Royaume y dispose d’un réseau bancaire, qui est venu remplacer le réseau bancaire français, d’un réseau logistique solide, a atteint un niveau d’expertise reconnue en énergie, en BTP avec ses majors et en agriculture ainsi que d’une grande crédibilité diplomatique. Ensemble, ils peuvent donc mutualiser leurs forces et lancer des projets conjoints dans les infrastructures et la formation.
L’Afrique peut être le continent de l’affirmation d’un partenariat franco-marocain au service de son développement. Ce n’est pas un hasard si l’ancien ambassadeur de France au Maroc auquel on doit la réussite du renouveau de la relation franco-marocaine, Christophe Lecourtier, vient d’être nommé directeur général de l’Agence Française de Développement : qui mieux que lui peut permettre cette mutualisation au service de projets structurants ?
Challenge : Les entreprises marocaines et françaises attendent des avancées concrètes. Quels mécanismes seront mis en place pour accélérer les investissements, lever les obstacles administratifs et garantir la mise en œuvre rapide des projets annoncés ?
Michel Vialatte : Des fonds conjoints d’investissement devront soutenir les projets stratégiques, des clauses de performance et de transparence seront à intégrer aux contrats. L’objectif est de transformer les annonces de 2024 en réalisations concrètes. Un axe supplémentaire consistera à encourager le développement de produits et services coconçus, porteurs, sinon d’un label commun inédit, du moins d’une démarche de type «Made with France & Maroc», afin de valoriser l’innovation partagée et la qualité binationale des productions. Cela contribuerait à renforcer la visibilité internationale des filières industrielles et créatives.
Challenge : À l’approche des prochaines élections en France, comment garantir que le rapprochement engagé avec le Maroc et les grands projets de coopération ne seront pas remis en cause par une éventuelle alternance politique ?
Michel Vialatte : La pérennité repose sur l’institutionnalisation des engagements que le traité devrait permettre et sur une approche multi partisane que la présence dans la plupart des partis politiques hexagonaux de français d’origine marocaine à l’image de Naïma Moutchou, ministre de l’outremer au parti Horizon, de Farida Amrani, députée proche de Jean-Luc Mélenchon, de Karim Bouamrane, au parti socialiste et candidat à l’élection présidentielle ou encore de Othman Nasrou, ancien ministre, membre du Parti Les Républicains permet d’asseoir.
Rappelons aussi que de l’ordre de 800 000 électeurs français sont binationaux, ce qui représente une dimension électorale potentielle non négligeable dans un scrutin national. Enfin, l’imbrication des intérêts économiques français et marocains confortée par la nouvelle dimension africaine de leurs partenariats s’y ajoute. Ces éléments donnent au rapprochement une valeur stratégique qui transcende les cycles électoraux. Quand un partenariat devient structurel et nourri de la richesse humaine de la binationalité, il cesse d’être tributaire des saisons politiques.
Auteur: Ismail Saraoui
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