Un policy paper décrypte les facteurs déclencheurs
Policy Center : L’étude souligne ainsi que les frontières numériques sont devenues aussi importantes que les frontières physiques. Pour réduire la vulnérabilité des jeunes Marocains aux rumeurs migratoires, elle recommande notamment une veille permanente des réseaux sociaux et une réfutation rapide des fausses informations dans les zones de départ.
Comment rendre les jeunes Marocains, de toutes les régions du pays, moins vulnérables à l’attrait d’une rumeur qui leur promet un paradis virtuel ? C’est la question qu’il faut se poser, selon un policy paper publié par Policy Center for the New South (PCNS). Intitulé «La crise de Sebta de juillet 2026: Conditions structurelles, amplificateurs conjoncturels, et facteurs déclencheurs», ce document réalisé par Abdelhak Bassou, Senior Fellow au PCNS, explique que la crise de Sebta a constitué la démonstration que la désinformation ciblée peut désormais produire, en moins de vingt-quatre heures, un choc humain et politique équivalent à celui d’une opération de force. «Les frontières numériques sont désormais aussi importantes que les frontières physiques. Sans dispositif de veille et de réfutation rapide des rumeurs circulant sur les réseaux sociaux dans les zones de départ, les mêmes scènes peuvent se reproduire», indique-t-il. Pour l’expert, les analyses de la crise de Sebta de juillet 2026 reproduisent un réflexe interprétatif classique qui est celui de chercher la ou les causes, désigner le ou les responsables ou évoquer la ou les motivations déclarées ou, à défaut, trouver celles non déclarées. «La littérature sur les crises, toutes natures et dimensions confondues, nous montre que ces événements n’éclatent pas ex nihilo et qu’aucune cause unique ne suffit à les expliquer. Ce qui s’est passé entre le 30 et le 31 juillet 2026 ne fait pas exception. Comme toutes les crises, celle de juillet est le produit de la rencontre entre trois niveaux distincts mais interdépendants : des conditions structurelles profondes et permanentes; des facteurs amplificateurs conjoncturels; et des déclencheurs circonstanciels. Ce modèle analytique à trois niveaux permet non seulement de mieux comprendre l’événement passé, mais aussi de mieux anticiper les crises futures, en tentant, à long terme, de transformer le structurel, de s’adapter aux conjonctures et d’anticiper la survenue des facteurs déclencheurs», relève la même source. En termes de facteurs amplificateurs, le document indique que le passage clandestin par Sebta a montré une tendance haussière dès janvier 2026.
Au premier semestre de l’année (janvier-juin), le ministère espagnol de l’intérieur a recensé environ 2.582 entrées irrégulières à Sebta, soit plus du double par rapport à la même période en 2025 (978 entrées), rappelle la même source précisant que cette augmentation devient significative si on prend en compte les mouvements depuis début juillet. «Selon ce décompte, les tentatives de contournement de la frontière terrestre, par la mer via Fnideq ou Benzú, se sont intensifiées, atteignant environ 2826 entrées à la date du 15 juillet. Le crise de juillet 2026 n’a donc pas surgi ex nihilo. Déjà à partir du début de l’année, la voie maritime était progressivement devenue le principal itinéraire d’accès à l’enclave, les candidats au départ se lançant depuis Fnideq au sud ou Benzú au nord pour contourner une frontière terrestre fortement militarisée. La tendance était documentée. Le système était sous tension avant le déclencheur. L’usage accru de la voie maritime date d’avant la sentence du tribunal espagnol au sujet des clandestins arrivés par voie maritime. Il trouve sa justification dans le renforcement des voies terrestres. La découverte de la voie maritime, pour remplacer celle terrestre, constitue un facteur qui a amplifié la vulnérabilité de la surveillance frontalière et, par conséquent, facilité et renforcé le modus operandi de la ruée de fin juillet 2026», relève le même document. Parallèlement, le plan espagnol de régularisation de 500.000 personnes adopté le 27 janvier et achevé le 30 juin 2026 a «créé un signal puissant», selon la même source ajoutant que depuis début juillet 2026, presque 1,2 million de migrants sans papiers en Espagne avaient fait une demande de régularisation, plus de deux fois le taux attendu.
«Ce signal, même s’il ne concernait que des personnes déjà présentes sur le sol espagnol, est perçu par les candidats à la migration comme une ouverture, un appel d’air. Il a alimenté le sentiment que les portes de l’Espagne étaient plus accessibles qu’auparavant, une perception amplifiée par les réseaux sociaux», explique le document notant que cette opération de régularisation a amplifié chez les candidats marocains à la migration clandestine le sentiment de trouver sur le territoire espagnol une solution à leurs problèmes. Parmi les éléments déclencheurs, l’expert cite l’arrêt du Tribunal suprême espagnol du 8 juillet 2026 qui constitue la base d’une désinformation algorithmique. «Le 8 juillet 2026, le Conseil général du pouvoir judiciaire (CGPJ) diffuse l’arrêt numéro STS 2965/2026, rendu le 29 juin 2026 par la Chambre du contentieux administratif. La haute juridiction dispose que les refoulements sommaires en mer sans procédure préalable étaient illégaux. En soi, l’arrêt ne disait pas que nager garantissait la régularisation. Mais il créait une ambiguïté juridique réelle, et surtout exploitable. C’est un déclencheur de nature juridique, qui aurait pu rester sans effet majeur si les amplificateurs conjoncturels n’avaient pas déjà mis le système sous tension», indique la même source. Et d’ajouter: «Une interprétation délibérément déformée de l’arrêt du Tribunal suprême (selon laquelle la nage garantirait la non-expulsion, voire la régularisation) a circulé, doublée d’une rumeur horodatée : la frontière serait « ouverte à 22 heures» le mercredi soir.
En septembre 2024, une vidéo virale sur TikTok appelant à un passage massif avait été vue 500.000 fois et conduit à l’interpellation de 4.455 personnes par les autorités marocaines en une semaine. En juillet 2026, le même mécanisme a produit un effet sans commune mesure. La différence entre 2024 et 2026 n’est pas dans le mécanisme de la rumeur, mais dans l’état du système qui la reçoit. En 2026, les conditions structurelles et les amplificateurs conjoncturels avaient suffisamment fragilisé le système pour que la même étincelle produise un incendie». Le deuxième élément déclencheur est, selon le même document, l’effet de masse auto-entretenu. «Une fois les premiers milliers passés, un troisième déclencheur est entré en jeu : l’effet de foule et de contagion sociale. Dans un contexte où la rumeur disait «la frontière est ouverte», voir des milliers de personnes passer effectivement a fonctionné comme une preuve sociale irréfutable. Les images circulant en temps réel sur les réseaux sociaux ont alimenté de nouvelles vagues, créant un phénomène auto-entretenu qui a rapidement dépassé les capacités de réaction des deux côtés», conclut la même source.
Auteur: Ouchagour Leila
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