L’arrêt des discussions de fusion entre Glencore et Rio Tinto, officialisé le 5 février 2026, met provisoirement fin à l’hypothèse de la création d’un mégagroupe minier et allège, à court terme, les tensions pesant sur plusieurs pays africains détenteurs d’actifs stratégiques. Cette accalmie reste toutefois trompeuse : la forte dépendance des économies minières africaines aux décisions des grands groupes du secteur, tout comme aux équilibres géopolitiques internationaux, demeure pleinement intacte,
L’arrêt des discussions de fusion entre Glencore et Rio Tinto, officialisé le 5 février 2026, met provisoirement fin à l’hypothèse de la création d’un mégagroupe minier aux capacités financières, industrielles et politiques sans précédent. C’est dans un communiqué que Rio Tinto a expliqué ne plus envisager une fusion ou autre regroupement d’entreprises avec Glencore plc, car elle a «déterminé qu’il n’est pas possible de parvenir à un accord qui apportera de la valeur à ses actionnaires». Le Conseil d’administration de Glencore prend acte de l’annonce faite plus tôt dans la journée par Rio Tinto plc et Rio Tinto Limited confirmant qu’elle n’entend pas lancer d’offre publique d’achat sur Glencore.
En conséquence, Rio Tinto est soumise aux restrictions prévues par la règle 2.8 du Code des offres publiques d’acquisition et de fusion. Les parties n’ont pas pu parvenir à un accord sur les modalités d’un rapprochement. » a expliqué Glencore dans une communication faite sur son site officiel. Les discussions visant à créer un géant minier valorisé à 240 milliards de dollars ont échoué sur des divergences portant sur la valorisation relative des deux groupes et sur la gouvernance de l’entité issue de la fusion. Selon des sources proches du dossier citées par Reuters, Rio Tinto a rejeté la demande de Glencore de conserver environ 40% du capital du nouvel ensemble, une proposition jugée «trop ambitieuse» par certains investisseurs. Les discussions s’orientaient plutôt vers un partage proche de 62-38 en faveur de Rio Tinto, ce qui aurait accordé aux actionnaires de Glencore une prime de 30%.
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Comme le résume Iain Pyle, gestionnaire de placements chez Aberdeen, «la logique stratégique était toujours évidente, mais parvenir à un accord sur la valorisation s’avérait sans doute trop complexe». Pour plusieurs pays africains détenteurs de ressources stratégiques — cuivre, cobalt, fer, bauxite ou charbon — cette annonce a été accueillie comme un soulagement. Elle écarte, du moins à court terme, le risque d’une concentration excessive du pouvoir minier mondial entre les mains d’un acteur unique, capable d’imposer ses conditions tant aux États qu’aux marchés. Mais cette accalmie est trompeuse. Car derrière l’échec répété de ce projet de fusion — le troisième en une décennie — demeure une réalité structurelle : la dépendance profonde des économies minières africaines aux arbitrages des géants mondiaux du secteur, et aux rapports de force géopolitiques qui les traversent. La question n’est donc pas seulement celle d’une fusion manquée, mais celle d’un modèle extractif toujours dominé par des intérêts extérieurs, dans un contexte mondial marqué par la course aux ressources critiques.
Glencore–Rio Tinto : un projet trop lourd pour l’équilibre mondial
Contacté par Challenge, l’économiste Ivoirien Samuel Mathey déclare : «Si la fusion entre Glencore et Rio Tinto n’a jamais abouti, ce n’est pas faute d’intérêt stratégique. Ensemble, les deux groupes auraient constitué un colosse minier contrôlant une part déterminante des chaînes d’approvisionnement mondiales, notamment sur les métaux essentiels à la transition énergétique. Cuivre chilien, cobalt congolais, fer australien, charbon sud-africain : l’ensemble aurait renforcé une capacité d’influence considérable sur les prix, les volumes et les investissements».
Et de poursuivre: «Mais ce projet s’est heurté à plusieurs obstacles majeurs. D’abord, les craintes des autorités de régulation, notamment en Europe et en Amérique du Nord, face à un risque manifeste de position dominante. Ensuite, les divergences stratégiques internes, entre un Glencore historiquement plus agressif et tourné vers le trading, et un Rio Tinto soucieux de préserver une image plus institutionnelle et durable. Enfin, le contexte géopolitique mondial — tensions commerciales, rivalités sino-occidentales, instabilité des marchés des matières premières — a rendu l’opération politiquement sensible».
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Pour l’Afrique, cette fusion aurait signifié un changement d’échelle inquiétant : un interlocuteur unique, surpuissant, face à des États souvent fragmentés, financièrement dépendants et institutionnellement vulnérables.
Des pays africains “épargnés”, mais toujours exposés
L’échec de la fusion a temporairement épargné plusieurs pays africains producteurs de ressources stratégiques. La République démocratique du Congo, la Zambie, l’Afrique du Sud, la Guinée ou encore le Mozambique évitent, pour l’instant, de négocier avec un acteur hégémonique capable de redéfinir unilatéralement les règles du jeu. A titre d’exemple, l ’échec de ce rapprochement préserve temporairement le pouvoir de négociation de Kinshasa sur les redevances et les clauses de responsabilité sociétale des entreprises. Mais cette situation ne doit pas masquer l’essentiel : les mêmes groupes restent présents, puissants et structurants, même sans fusion. Glencore continue de peser lourdement sur le cobalt et le cuivre congolais. Rio Tinto conserve une position clé sur la bauxite guinéenne et le fer. Leur influence sur les politiques minières, les régimes fiscaux et les normes environnementales demeure considérable.
Par ailleurs, même si de plus en plus de pays africains tentent de reprendre la main : renégociation des contrats, codes miniers plus stricts, exigences de transformation locale, participation accrue de l’État…. Ces politiques se heurtent à des contraintes fortes : besoin de capitaux, dépendance technologique, pression des marchés financiers et arbitrages juridiques internationaux. Et il faut dire que le souverainisme minier, en d’autres termes « nationalisme des ressources », n’a pas émergé pour la première fois dans le Sahel. Sur le continent, ce concept a commencé à raisonner avec John Magufuli, président de Tanzanie de 2015 à 2021, qui déclarait dans le temps la « guerre économique » aux opérateurs miniers, qu’il accusait de piller le pays.
Transition énergétique : une nouvelle dépendance qui s’installe
Dans un schéma similaire à celui du Mali, ce dernier adopte trois lois en 2017 et engage un bras de fer avec Acacia Mining, filiale de Barrick Gold. Le gouvernement révoque aussi plusieurs permis miniers, ce qui entraîne des arbitrages internationaux. Pas sans conséquence ces décisions on fait entrer le pays dans la liste des « no go zone ». Orano au Niger, Total au Mali et au Burkina…les sirènes du souverainisme minier sont en marche. Cependant, face à des groupes comme Glencore ou Rio Tinto, la souveraineté reste souvent déclarative plus qu’opérationnelle. L’échec de leur fusion ne modifie pas ce rapport de force fondamental.
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La montée en puissance des métaux dits “critiques” — cuivre, lithium, cobalt, nickel — redonne une centralité stratégique à l’Afrique. Mais cette centralité est ambiguë. Elle s’inscrit moins dans une logique de développement endogène que dans une nouvelle géopolitique des ressources, dictée par les besoins de la transition énergétique mondiale. Les grandes puissances industrielles cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Les groupes miniers adaptent leurs portefeuilles. Et les pays africains se retrouvent à nouveau au cœur d’une compétition mondiale, sans toujours disposer des leviers nécessaires pour transformer cette demande en industrialisation locale, en montée en compétences ou en souveraineté économique.
Auteur: Ismail Saraoui
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