C’est l’un des projets structurels qui n’arrive pas à décoller en Tunisie malgré toutes les initiatives. Il s’agit du paiement mobile. Tous les atouts techniques et humains sont disponibles mais l’utilisation de notre téléphone pour les paiements et les transactions financières n’arrive pas à percer.
Les raisons sont inhérentes à la culture même des tunisiens, mais aussi à l’absence d’un organe fédérateur et une locomotive pour piloter le projet. En effet, malgré l’initiative de la BCT, les banques partent aujourd’hui en ordre dispersé.
Des atouts et des projets qui n’aboutissent pas:
On compte actuellement en Tunisie plus de 9 millions de smartphones et un taux de pénétration de la téléphonie mobile de l’ordre de 130%, et pourtant les paiements mobiles sont très limités et le décollage est très timide. Depuis des années plusieurs projets ont été lancés par différentes institutions financières et des fintechs afin de développer des solutions de paiement mobile. L’objectif global de ces projets, étant principalement la rentabilité financière mais aussi accélérer le processus de décashing, améliorer l’inclusion financière et réduire les coûts des transactions financières. Faut-il rappeler que le taux d’inclusion financière en Tunisie est très faible et ne dépasse pas les 35% et que 4% seulement des tunisiens utilisent le paiement en ligne.
La Poste Tunisienne, précurseur sur le plan des projets de digitalisation, a lancé son application de paiement mobile D17 et qui a connu un franc succès auprès des citoyens et consommateurs. La Poste a même décroché plusieurs prix internationaux suite à cette application.
Lors d’un séminaire datant de 2018, le président de l’Association Professionnelle des Banques devenue aujourd’hui le Conseil Bancaire et Financier, Ahmed Karam avait déjà annoncé le lancement d’un appel d’offre pour la mise en place d’une solution de paiement pour toutes les banques. Ce n’est qu’au mois de Mars 2019, que l’association avait signé un contrat avec le fournisseur marocain de solutions monétiques, HPS, dédié à la mise en place d’une solution de Mobile payment. Le contrat donne à HPS l’exclusivité de la distribution de la solution de paiement mobile sur le marché tunisien. Depuis la signature de ce contrat rien n’a été réalisé.
Ce n’est qu’au mois de Juin 2022, que le dossier refait surface, cette fois piloté par la Banque Centrale de Tunisie. En effet, la BCT a lancé en grande pompe la première solution de paiement mobile qui fédère 7 banques publiques et privées.
Les banques signataires avec la SMT sont la Banque nationale agricole (BNA), BH Bank, Amen Bank, l’Union bancaire pour le commerce et l’industrie (UBCI), Attijari Bank, Banque de Tunisie et des Emirats (BTE) et Zitouna.
Selon des informations officielles, plus de 22.000 nouveaux wallet ont été enregistrés suite à l’annonce de cette nouvelle solution.
Le cadre jurdique: un préalable important:
Avant le lancement de ce projet, la BCT avait déjà publié au mois de Mai 2020 la circulaire n°2020-11 relative aux « Conditions de fourniture des services de paiement mobile domestique ». Elle a pour objectif la promotion d’un écosystème propice au développement des paiements digitaux et favorable à la
réduction du cash et à l’inclusion
financière et d’asseoir un cadre structuré et standardisé pour les services de paiement mobile. Elle vise, également, la normalisation des exigences minimales pour les différents acteurs de l’industrie des services de paiement mobile, la promotion de la sécurité et l’efficacité du paiement mobile et le renforcement de la confiance des utilisateurs dans ce nouveau moyen de paiement. Cette circulaire est applicable aux banques, aux établissements de paiement, à l’Office National des Postes, ainsi qu’au gestionnaire de switch mobile autorisé par la BCT à l’exercice de cette activité, selon ladite circulaire.
La circulaire fixe les règles et les conditions générales de l’émission et la mise à disposition au public par un établissement de tout moyen de paiement par l’usage de téléphone mobile, et six services gratuits et deux services dits « à tarifs spéciaux ».
Les services gratuits sont la souscription au service de paiement mobile, les opérations de cash in, les paiements commerçant pour le client payeur, la consultation du solde et les détails des transactions, la résiliation du service de paiement mobile et le paiement commerçant, effectué avec le téléphone mobile dont la valeur est inférieure ou égale à 15 dinars.
L’autre nouveauté et qui encourage le développement du paiement mobile en Tunisie est venue du côté de la loi des finances 2022, qui a exonéré les paiements mobiles de la TVA.
Malgré certaines critiques à ce cadre jurdique, qui est resté très conservateur sur plusieurs points, il est actuellement propice au développement du paiement mobile en Tunisie
Chacun son application:
Le rôle de la Banque Centrale coordonné avec celui de la SMT était destiné principalement à fédérer tous les opérateurs autour d’un switcher sécurisé et commun. Les banques de leurs côté, ceux qui ont signé la convention ou qui ne l’ont pas fait ont développé ou ont déjà leurs propres applications. C’est la Banque Zitouna qui a lancé en fanfare, via sa filiale de paiement ZITOUNA PAIEMENT, son application IZI. Elle compte aujourd’hui à elle seule plus de 70.000 wallet.
De son côté Amen Bank, se vante aujour’hui à travers des panneaux publicitaires géants, de disposer de la 1ère application bancaire de Mobile Payment 100% tunisienne
Nous avons aussi la BTE qui a lancé un nouveau service de paiement mobile via l’application «FLOUCI» en collaboration étroite avec la Fintech KAOUN, dans le cadre du Switch National Mobile Payment récemment lancé par la Banque Centrale de Tunisie.
On trouve aussi l’application de la BH, «BHMPAY», l’UBCIPAY, la STBPAY, DIGIPAY de la BNA, …..
Outre ces applications lancées par les banques au profit de leur clients on retrouve plusieurs autres applications développées par des fintechs tel que «Paymee», ou «Sobflouss» ou «VIAMOBILE», SWARED, ….
Chaque banque cherche certainement à avoir sa propre application pour le paiement mobile et veux offrir des services digitaux à ces clients, mais ceci n’a fait que disperser les efforts surtout au niveau de la communication.
En effet, les Banques sont aujourd’hui en ordre dispersé, la preuve est que sur les 22 banques que compte le pays, seulement 7 ont adhéré à la solution lancée par la BCT, ce qui laisse entendre une mésentente manifeste. Au niveau de la communication, le consommateur tunisien, qui est réticent à ce genre d’outils vu un problème de confiance, se trouve face à une panoplie d’applications, ne sachant laquelle utiliser.
N’est-il pas opportun aujourd’hui de partir avec une application unique et forte pour plusieurs banques, et travailler en commun sur la communication afin de changer la culture du tunisien? N’est-il pas plus rentable de développer une application simple et commune qui facilite la vie aux consommateurs, nonobstant leurs banques?
Cette compétition entre les banques au niveau du paiement mobile fera perdre à la Tunisie du temps et de l’argent, au moment ou cette technologie est en train de se développer à une vitesse vertigineuse dans plusieurs pays africains moins développés que nous.
Le rôle du Conseil Bancaire et Financier est primordial à ce niveau, et il peut jouer un rôle fédérateur et novateur. Mais il semble que ce Conseil est en train de sombrer dans des querelles internes et n’arrive pas à se positionner en tant qu’acteur actif dans l’écosystème bancaire et financier.
Abou .Farah
Auteur: L’expert
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