Mohamed-El Aziz Ben Achour - Sfax d’hier à aujourd’hui: Panorama historiqueMohamed-El Aziz Ben Achour - Sfax d’hier à aujourd’hui: Panorama historique

Mohamed-El Aziz Ben Achour – Située sur le littoral, à 270 km au sud  de Tunis, Sfax est la deuxième ville du pays, tant par le nombre de ses habitants que par son dynamisme économique. Dès l’Antiquité, une présence punique et romaine est attestée à Thyna et Acholla (Boutria). Toutefois, la ville proprement dite est vraisemblablement une création de la dynastie médiévale des émirs aghlabides de Kairouan (800-909).  

Par les caractères originaux de sa personnalité sociale et culturelle, la ville occupe une place de premier ordre dans l’histoire de l’édification, au long des siècles, de notre identité nationale. Tournée vers l’Orient davantage que toute autre cité tunisienne, cette métropole du sud se distingue, en outre, par  un particularisme puissant propice à la réussite économique et sociale de ses citadins et leur contribution à  la richesse du pays. Il n’en demeure pas moins que la conscience d’une appartenance à la communauté nationale est évidemment vivace, de sorte que dans les heures décisives, le pays trouve Sfax en première ligne, au coude à coude avec les défenseurs de la patrie.

Plan ancien de la médina. Localisation de Sfax et de son gouvernorat sur la carte de Tunisie

Au Moyen Âge, sa position géographique la rend vulnérable, comme d’autres villes côtières, à l’invasion des Normands de Sicile, alors maîtres du littoral ifriqiyen. Elle résiste cependant à cette présence étrangère. En février 1156, la population sfaxienne, encouragée par le gouverneur Omar ibn Abou al Hassan – pourtant nommé par la puissance occupante -, se souleva. Sur ces entrefaites, parvint la nouvelle de l’exécution du père d’Omar retenu en otage en Sicile. Ce tragique et humiliant événement porta la colère des émeutiers à son paroxysme de sorte que la rébellion fut entachée par le massacre des chrétiens de la ville. Endémique, la menace extérieure, venue de l’Europe chrétienne, prenait généralement la forme d’une razzia suivie d’une occupation plus ou moins durable. C’est ainsi qu’en 1286, la flotte de la Sicile aragonaise commandée par Roger de Lauria  prend les îles Kerkennah et menace directement le rivage sfaxien.  

Gravure représentant le bombardement de Sfax les 15 et 16 juillet 1881 (in A. Mahjoubi et H.Karoui, Cérès Productions, Tunis, 1983)

Par ailleurs, lorsque des crises politiques et diverses querelles intestines  affaiblissaient le pouvoir central,  des villes, dont Sfax, faisaient sécession. Ce fut le cas au XIVe siècle, et  il fallut attendre le règne de l’énergique sultan hafside Abou El Abbès (1370-1394) pour mettre fin à l’anarchie.

Bien plus tard, durant la révolte qui, en 1864, embrase la régence, Sfax, enhardie par l’arrivée en ville de 400 hommes armés de la tribu voisine des Mthélîth et 200 cavaliers des Hmâmma, s’insurgea. A ce propos, l’historienne Bice Slama, dans son ouvrage L’Insurrection de 1864 en Tunisie (MTE, Tunis, 1967), précise qu’à la différence de Kairouan et Gabès où ce sont les tribus qui ont déclenché la révolte contre leurs gouverneurs, «ici, c’est le peuple de Sfax qui se bat.» Toutefois, elle nuance en ajoutant: «En fait, de nombreux bourgeois ont donné leur appui au mouvement et dans la nouvelle commission municipale, siègent le cadi, le mufti, El Nouri et El Karaï, chefs des deux principales zaouias de la ville, Hâj Brahim Sellami, amine du commerce et Ahmed  Chabouni, propriétaire.»

Minaret de la Grande mosquée (IXe siècle) et vue sur la ville

En 1881, appuyée sur les contingents armés de la tribu des valeureux Mthélith venus à la rescousse, la ville opposa une résistance héroïque aux troupes françaises. Elle ne tomba qu’à la suite de bombardements intenses des canons de l’escadre et le recours des envahisseurs à la méthode féroce de l’enfumage  des demeures et des abris.

Cueillette des olives dans l’ancien temps

Au plan de la vie économique et de l’activité d’échanges, le tropisme vers l’Orient, vivace depuis l’époque médiévale, a toujours constitué un élément majeur de la personnalité sfaxienne. L’ancestrale vocation marchande si bien étudiée par l’historien Ali Zouari dans son ouvrage intitulé  Les relations commerciales entre Sfax et le Levant aux XVIIIe et XIXe siècles (INAA, Tunis 1990) assurait de fructueux échanges commerciaux avec l’Egypte, le Levant  et la Turquie. Une installation définitive dans telle ou telle ville du Moyen-Orient était chose courante. Les liens  avec cette région étaient si solides que la plupart des familles de marchands envoyaient leurs enfants suivre leur cursus à la mosquée-université cairote d’El Azhar davantage qu’à la Zitouna de Tunis. Certains, comme le célèbre Sidi Ali El Nouri, étudièrent à la grande mosquée de Tunis puis au Caire.

Le port de Sfax, quai des phosphates (carte postale ancienne)

Le dynamisme des  grands marchands sfaxiens avait abouti aux XVIIIe et XIXe siècles à une présence active non seulement à Tunis, à Annaba, en Tripolitaine,  en Cyrénaïque et en Méditerranée occidentale (Marseille, Livourne Gênes et Malte nous apprend A. Zouari);  mais également à Alexandrie, au Caire, à Damas et Alep et Istanbul ou Smyrne (Izmir). Ali Zouari, dans son ouvrage précité, nous indique à la page 146  que  «les familles les plus actives et les plus régulièrement en contact avec le Levant étaient les Fendri, Ghrab, Djellouli, Megdiche, Makni, El Nouri, Sellami, Charfi et Chaabouni.»  En vertu d’un usage classique dans la civilisation musulmane, le pèlerinage aux Lieux saints  s’accompagnait de fructueuses opérations commerciales. Notons enfin que le commerce caravanier en direction de l’Afrique subsaharienne n’était pas négligeable.

Salle de prières hypostyle de la grande mosquée

En matière de religion et de science, il convient de souligner que  dès le Moyen Âge, Sfax abrita des oulémas-enseignants tels Sidi Abou el Hassan El Lakhmî (m.1085), savant malékite vénéré par la population pour sa science et sa baraka. L’histoire a également gardé le souvenir des soufis adeptes de l’islam mystique et des ascètes voués à la prière et à la surveillance côtière dans les mahrass et ribat-s, notamment celui connu sous le nom de Qasr Ziyâd. Ces soufis, par leur enseignement non seulement mystique mais aussi classique, contribuaient au renforcement du sunnisme et de l’école malékite. Le plus célèbre des maîtres qui animaient ces sanctuaires est encore de nos jours sidi Abou Is’hâq Al Jabaniyânî, saint patron de Jabanyâna, mort en 979.

Bab El Diwân

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, certaines zaouias, prolongeant cette tradition d’alliance entre soufisme et sunnisme, se consacraient à la diffusion de l’enseignement de la religion, de la langue et de la grammaire. L’exemple  le plus célèbre des maîtres qui animaient ces sanctuaires est encore de nos jours celui de Sidi Ali El Nouri (1643/44-1706). D’autres n’en étaient pas moins vénérés: Sidi Abou al Hassan El Karaï, ou encore Sidi Mohamed Charfi.  Des dynasties urbaines de professeurs et de magistrats se constituèrent au cours des ans, telle la famille El Fourati.

Les remparts

A la fin du XVIIe siècle, le chroniqueur Husseïn Khouja, dans son Dhayl bacha’ir ahl al Imân, nous dit qu’à son époque, le représentant le plus illustre de cette lignée est le cheikh Abdelaziz b. Mohamed El Fourati. Après un long séjour d’études au Caire, cet ouléma, auteur d’opuscules sur les fondements de la foi, sur la grammaire et  le rituel du pèlerinage retourne dans sa ville natale et se consacre à l’enseignement. D’une manière générale, l’apport de Sfax aux disciplines religieuses et littéraires, s’incarne dans la haute figure de Sidi Ali El Nouri et son  célèbre ouvrage (Ghayth el naf’ fï al qirâ’et el sab’), mais aussi dans l’œuvre de Mahmoud Megdiche (1742-1813), l’historiographe de la ville, auteur de Nuzhat al andhâr fî’ajâ’ib al tawârîkh wa al akhbâr. L’érudit, homme de lettres et  poète Ibrahim El Kharrât (1739-1836), quant à lui, nous laissa  son célèbre traité Zahr al rabî’fî mahâsin al badî consacré à une des branches de la rhétorique arabe axée sur la stylistique.

La ville moderne. A droite: l’hôtel de ville (photo J. Chevalier)

Du point de vue de l’histoire politique, Sfax joua un rôle conséquent dans le succès durable de la dynastie husseïnite. Durant les XVIIIe, XIXe et XXe siècles, deux familles, les Bou Attour et les Djellouli, firent preuve, en la matière, d’une loyauté sans faille au trône beylical. A titre d’exemple, évoquons ici, rapidement, l’itinéraire du puissant Mahmoud b. Bakkar Djellouli (1750-1839). Caïd-gouverneur de Sfax, de Sousse et du Sahel, fermier général des taxes de la douane, armateur corsaire et homme d’affaires, ce personnage constitue un brillant témoignage de ce que pouvait être une réussite autochtone dans la politique et l’économie au temps de la dynastie des pachas beys. A son propos, le voyageur anglais Grenville Temple note dans son récit de voyage paru  à Londres en 1835: «Jalooli, one of the richest individuals in the Beylik, made the great bulk of his fortune by his cruisers, of which he is said to have possessed no less than twenty three at one time.» Ses fils et petits-fils marchèrent dans les pas de Mahmoud et exercèrent durablement les fonctions de caïds-gouverneurs non seulement de Sfax, leur ville natale, mais aussi de la tribu des Mthélîth.

Cour intérieure de la citadelle (Kasbah)

Au moment  de la lutte pour l’indépendance, Sfax et sa région donnèrent d’éminentes personnalités, notamment Hédi Chaker (Sfax 1908- Nabeul 1953), un des fondateurs du Néo-Destour en 1934, qui créa la première cellule destourienne de Sfax. Plusieurs fois incarcéré et éloigné dans les territoires du Sud, il est placé en résidence surveillée à Nabeul en 1953, année durant laquelle il est assassiné. Kerkennah donna à la Tunisie militante Farhat Hached, un leader syndicaliste fondateur de l’Ugtt.

Jeune artisane à l’ouvrage (photo J. Chevalier)

Il fut aussi un dirigeant nationaliste destourien actif  que la Main rouge, organisation colonialiste secrète, assassina le 5 décembre 1952. Habib Achour, chef syndicaliste, natif de Kerkennah comme F. Hached et, comme lui, engagé avec le Néo-Destour, joua un rôle politique important. C’est lui qui, dans le contexte de la grave crise au sein du parti, consécutive aux divergences relatives aux accords franco-tunisiens de l’Autonomie interne, assura l’organisation et la sécurité du congrès particulièrement tendu du Néo-Destour, tenu du 15 au 18 novembre 1955 à Sfax. Il contribua ainsi à la réalisation des objectifs souhaités par Habib Bourguiba, c’est-à-dire un bon déroulement des travaux et l’élimination de son rival, le secrétaire général du parti, Salah Ben Youssef.

Au siège du caïdat

Voyons à présent le patrimoine urbain historique sfaxien: la médina, fort ancienne, est intéressante par sa configuration, ses remparts d’époque médiévale, sa kasbah (citadelle, sa grande mosquée, fondée en 850, et son minaret typique, ses marchés anciens, ses demeures traditionnelles, notamment Dar Djellouli qui abrite aujourd’hui le musée des arts et traditions. La ville moderne, sérieusement endommagée lors des bombardements de 1943, a été reconstruite après-guerre dans un style architectural harmonieux.  

Exemplaire unique de galeries superposées à Dar Djellouli (in Ali Zouari, Étude architecturale de deux demeures sfaxiennes, GREPO, 1988)

Un élément constitutif du patrimoine horticole et de l’art de vivre local est représenté par les jnân-s. Sfax, en effet, a toujours été entourée d’une large ceinture de jardins. Voici comment les voyait dans les années 1880 l’aquarelliste et écrivain Charles Lallemand lors de son périple tunisien : «Les jardins, jenane, de Sfax! Mais c’est la vie même des habitants. [A la belle saison], chaque soir, après les affaires faites, l’heureux bourgeois sfaxien regagne, au trot de son cheval, de son mulet ou de son âne, le beau jardin au milieu duquel habite sa famille. (…) On [y]cultive toutes sortes de légumes, de fruits et de plantes médicinales.» Outre les jnân, et d’un poids économique autrement considérable, Sfax et sa région se flattent de l’existence d’une magnifique forêt de millions d’oliviers développée et étendue sur plusieurs milliers d’hectares, constituée à partir de 1892, selon des procédés modernes et par le recours aux contrats de complant (mugharasa). Ce qui avait permis aux cultivateurs autochtones d’accéder à la propriété des plantations qu’ils avaient eux-mêmes créées.

Rue et scènes de la vie quotidienne dans les années 1880 vues par Charles Lallemand

Dans le domaine de la culture et des arts, Sfax a donné des artistes musiciens de talent tels Chafia Rochdi, figure pionnière de la chanson et du théâtre, Mohamed Jamoussi, Mohamed Boudaya, Ali Chalgham, Ahmed Hamza et, à la génération suivante, Safwa et Saber Rebaï. Des fils de la cité consacrèrent leurs activités à la sauvegarde et à la diffusion du patrimoine musical classique (malouf) et soufi tels Mahmoud Siala, Ahmed Zghal, Ali Hachicha et bien d’autres. Dans les arts plastiques, évoquons Khalil Aloulou, Walid Zaouri, Sami Ben Ameur et Adel Megdiche. Dans le septième art, retenons les noms de Nouri Bouzid et Moncef Dhouib et le jeune Youssef Ksentini.

Habib Bourguiba au congrès de Sfax(1955)

Nous ne terminerons pas cet aperçu historique sur la capitale du sud, sans rappeler sa vigueur économique moderne. La ville, dotée en 1891 d’un port qui est, aujourd’hui, le premier en termes de trafic, n’a cessé depuis de développer son tissu industriel. A telle enseigne qu’elle possède aujourd’hui 4 000 entreprises vouées à divers secteurs.

Lutte nationale: Hédi Chaker, Farhat Hached, et culture: Mohamed Jamoussi, Chafia Rochdi, Adel Megdiche

Tout comme il convient de souligner l’éminente position de nombreuses personnalités tunisiennes originaires de Sfax: scientifiques, médecins, chirurgiens, ingénieurs, juristes, universitaires, et des figures éminentes des médias, de l’édition et de la communication. Dans le milieu des affaires, les élites sfaxiennes tiennent une place tout aussi éminente. Par leurs talents, leurs efforts, leur rigueur professionnelle et leur capacité à suivre le mouvement du monde, ces hommes et ces femmes ont créé et développé des entreprises,  souvent compétitives à l’international. Elles sont aujourd’hui autant de fleurons de l’économie nationale.

Patrouilleurs de la marine nationale construits à Sfax aux chantiers navals de la SCIN

Mohamed-El Aziz Ben Achour
 

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