Avec la régularité d’un métronome, la circulaire de 1981 revient à la une à chaque Ramadan, foulant aux pieds la lettre et l’esprit de la Constitution de 2014. Et voilà les cafés devenus bastions de la défense de la religion, des champs de bataille où l’on terrasse les non-jeûneurs pour faire triompher «la vraie» foi.

L’année dernière, cette circulaire a fait des siennes à Bizerte où des citoyens ont été condamnés pour «obscénité» pour avoir cassé la croûte au jardin public de la ville. Cette année, c’est au tour de Sfax et de Kairouan de prendre la relève… au point qu’en guise de carte de police officielle, dans la capitale du Sud, un agent exhibe son arme pour exciper de sa qualité à un citoyen !

Et une fois de plus, le Ministère de l’Intérieur nous sert des communiqués certifiés langue de bois véritable !

Pourtant, l’an dernier, M. Youssèf Chahèd en personne avait promis la disparition de la circulaire Mzali de 1981. «Parole verbale» comme disent les humoristes.

Le chef du gouvernement avait apparemment surestimé son pouvoir et ses capacités de persuasion vis-à-vis de ses soutiens politiques ! Mais, après ça, allez demander aux Tunisiens pourquoi ils n’ont pas confiance en leurs politiciens et en leurs promesses!

Le plus étonnant est que ceux qui se prétendent les défenseurs de la foi (de quel droit et à quel titre du reste ?) ignorent ou oublient ces sentences que nous calligraphiions à longueur d’année dans notre jeunesse : «Pas de contrainte en matière religieuse», «Vous avez votre religion et j’ai la mienne». Pour ne rien dire de ces vers d’Abou al Alaâ al Maari qui disent en substance : «Dieu préfère celui qui, intentionnellement, ne fait pas la prière à celui – hypocrite – qui la fait pour tromper son monde.»
Dans un registre proche, Bayazid Bastami- le «sultân al-ârifîn» du soufisme perse disait : «L’impiété de ceux qui aspirent ardemment est plus saine que la foi des indolents.» (Traduit par notre regretté ami Abdelwahab Meddeb).

De son côté, Victor Hugo disait : «Quand je lis le Tartuffe, je me dis: Sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme un hypocrite.»
Pire.

On n’entend guère ces défenseurs de la foi quand il s’agit des spéculateurs et des contrebandiers qui font disparaître des marchés des produits essentiels à l’approche du Ramadan. Qui font flamber les prix et sucent le sang des Tunisiens. Ces malandrins sont-ils moins dangereux pour la religion que les non-jeûneurs ? Ou bien le Capital est-il plus sacré aux yeux de ces imams et donc intouchable ? On n’entend guère tonner ces imams improvisés contre ceux qui vendent des pâtisseries frelatées et des produits toxiques qui expédient à l’hôpital des enfants voire des familles entières. Est-ce ainsi que l’Islam demande à ces ouailles de vivre… pendant le Ramadan? Pourquoi le ministre des Affaires religieuses, le mufti, l’imam de la Zitouna et les oulémas d’Ennahda ne soufflent-ils mot de ces horreurs et n’en condamnent-ils pas les auteurs à la télévision, dans les médias et du haut de leur minbar?

Les religieux devraient se méfier. Rappelons- leur que Marx accusait la religion d’être l’opium des peuples car elle  les empêchait de voir l’exploitation capitaliste. En réalité, le capitalisme a continuellement miné la religion en promettant que l’avenir sera en fait matériellement meilleur non par la volonté divine mais par la grâce du marché.
On n’entend guère les soi-disant défenseurs de la foi quand certains transforment le Ramadan en mois de bombance et de farniente, que le pays tourne au ralenti et que certains s’endettent pour sacrifier à la grande bouffe. 

Nous calligraphiions jadis soigneusement ce hadîth : «Nous sommes un peuple qui ne mange que quand il ressent la faim et quand nous mangeons, nous ne nous rassasions jamais.»
Nos gouvernants se gargarisent de «tolérance», sortent à cet égard le pèlerinage de la Ghriba comme un joker imparable mais laissent en place cet instrument d’intolérance et d’intrusion dans la vie privée des gens que constitue cette circulaire scélérate de 1981.
En un mot comme en cent, la circulaire 1981 est anticonstitutionnelle et, en tant que telle, elle doit être abolie. Comme doivent être condamnés tous les spéculateurs qui cherchent à s’enrichir durant ce mois de jeûne.

L’hypocrisie et les hypocrites minent ce pays et ses valeurs! On en a assez!

We are fed up ! comme disent les anglophones.

Mohamed Larbi Bouguerra

 

mohamed bouzaiane – 25-05-2019 17:23

Je partage votre avis, l’hypocrisie n’est pas étrange à un nombre important de musulmans et de politiciens. Dans un pays démocratique, chacun est libre de pratiquer sa croyance aux limites du respect des autres. Un musulman ordinaire, qui n’est ni imam ni savant en islam, se sent frustré devant l’irrespect de la pratique du jeun par ses autres concitoyens. Il est très désagréable de se sentir étranger chez soi, dans un pays constitutionnellement musulman. Certes, je partage avec vous, cher professeur, le dédain de l’hypocrisie, derrière laquelle se cachent un nombre de musulmans qui ferment les yeux devant d’autres violations comportementales vis-à-vis des musulmans pratiquants. Or, le problème ne réside pas dans le fait d’avoir faim ou de ne pas l’avoir, car le fonds n’est pas physiologique. Il est comportemental et concerne l’irrespect des uns les autres, sans que les autorités puissent rétablir de l’ordre. En effet, aucune autorité locale n’a été capable depuis 2011 de faire respecter les rapports normaux et légaux entre les Tunisiens. On constate alors, que presque personne ne respecte plus le code de la route, que n’importe quel groupe puisse décréter l’arrêt de travail ou barricader la voie publique pour des motifs négociables. La pédophilie, la zatla, la consommation de l’alcool sur les lieux publics, sont présents au quotidien voire se sont intensifiés depuis 2011, et ce sans parler du comportement souvent désagréable d’une partie de l’élite qui représente le peuple Tunisien (diffusion publique à la TV nationale). Ainsi, cher professeur à qui je garde un immense respect, je partage votre réaction concernant l’hypocrisie de l’organe exécutif de notre pays et je cite comme exemple le proverbe Tunisien dont l’équivalent est : en quoi gène le doigt de la sage femme, une dame qui vient d’accoucher ? En effet, le constat de l’incohérence dans notre comportement social et dans nos rapports des uns avec les autres est flagrant. Chacun de nous se prend pour un petit dieu et se croit capable d’apporter des solutions à toutes les questions de la vie et voire de la mort. Il est vrai que chacun des Tunisiens est libre, mais il l’est dans les limites des codes sociaux et comportementaux qui nous permettent de partager ensemble et en paix l’espace et le temps publics. Faut-il ré esquisser le mental individuel, puis collectif pour en dégager ensuite des règles qui seront respectées et qui feront bonheur à tous les Tunisiens, en vue de vivre en paix et sans frustrations maladives Mon grand respect de Tunisien Musulman à tous mes concitoyens, toutes croyances confondues, notamment à mes professeurs qui méritent toujours de l’estime et de la considération.

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