Moncef Belkhayat : «mieux vaut détenir une part d’un grand groupe que rester seul à la tête d’une entreprise qui plafonne»Moncef Belkhayat : «mieux vaut détenir une part d’un grand groupe que rester seul à la tête d’une entreprise qui plafonne»

Pionnier du recours au private equity au Maroc, Moncef Belkhayat a fait de l’ouverture du capital un levier stratégique pour accélérer la croissance de H&S Invest Holding. En vingt ans, le groupe a réalisé quinze opérations de capital-investissement afin de financer son développement, structurer sa gouvernance et mener une ambitieuse politique d’acquisitions. Pour l’entrepreneur, les fonds d’investissement apportent bien plus que des capitaux : ils renforcent la crédibilité des entreprises, professionnalisent leur gestion et constituent un atout décisif pour faire émerger les futurs champions marocains.

Challenge : Vous avez fait le choix, à plusieurs reprises, d’ouvrir le capital de vos entreprises à des fonds d’investissement. Qu’est-ce qui vous a convaincu que le private equity était un accélérateur de croissance plutôt qu’une perte de contrôle ?

Moncef Belkhayat : J’ai créé H&S Group en 2005 avec un capital social de départ de 1,5 million de dirhams. Dès le départ, j’ai considéré l’ouverture du capital à des fonds d’investissement comme un véritable levier de création de valeur. Le bon fonds est un partenaire qui partage une ambition de croissance, apporte de la discipline, une bonne gouvernance et accélère l’exécution. Mieux vaut détenir une part d’un grand groupe que rester seul à la tête d’une entreprise qui plafonne. En vingt ans, nous avons ainsi réalisé quinze opérations de private equity au sein de H&S et de ses filiales.

Challenge : Vous affirmez souvent que les fonds apportent bien plus que des capitaux. Concrètement, qu’ont-ils changé dans la gouvernance, la stratégie et la capacité d’exécution de H&S Group ?

M.B. : Ils nous ont permis de professionnaliser notre gouvernance, de renforcer nos standards de performance et de structurer notre croissance. Ils apportent un regard externe exigeant, des réseaux internationaux et une véritable culture de création de valeur qui améliore la qualité des décisions. Au final, ils rendent l’entreprise plus solide et plus pérenne. Par ailleurs, comme les fonds sont financés par les mêmes LPs (Limited Partners, les investisseurs qui apportent les capitaux), ils contribuent à construire votre equity story et à renforcer votre crédibilité auprès des investisseurs. Dans notre cas, l’entrée de la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) et de l’IFC (Société financière internationale) au capital de Dislog et de La Voie Express illustre la crédibilité que nous avons progressivement bâtie grâce à ces partenariats.

Challenge : En près de vingt ans, vous avez multiplié les acquisitions et engagé une profonde transformation de votre groupe. Selon vous, une entreprise marocaine peut-elle aujourd’hui devenir un champion régional sans recourir au private equity ?

M.B. : Oui, c’est possible, mais ce sera plus lent et souvent plus risqué. Dans un environnement où la vitesse d’exécution est devenue déterminante, le private equity permet d’accélérer les investissements, les acquisitions et l’internationalisation. Il constitue aujourd’hui un avantage compétitif majeur. En revanche, il est essentiel de bien négocier les pactes d’actionnaires et de veiller à ne pas perdre son agilité ni son autonomie de gestion du fait de la présence d’un fonds. Dans notre cas, c’est un point de négociation essentiel : nous conservons toute notre agilité dans la gestion quotidienne de nos entreprises, tout en rendant compte de nos décisions à travers plusieurs instances de gouvernance, notamment les comités stratégie et investissement, les comités d’audit et les conseils d’administration.

Challenge : De nombreuses entreprises familiales marocaines restent réticentes à ouvrir leur capital. Quels sont, selon vous, les principaux freins culturels ou managériaux, et que leur diriez-vous pour les convaincre de franchir le pas ?

M.B. : Le principal frein est culturel. Beaucoup confondent encore propriété et management. Ouvrir son capital ne signifie pas perdre son identité, mais se donner les moyens de réaliser une ambition plus grande. Il faut surtout choisir le bon partenaire et construire une relation fondée sur la confiance et une vision commune. Cela étant, les mentalités évoluent. Aujourd’hui, il est beaucoup moins « hchouma » de vendre tout ou partie de son entreprise qu’il y a encore une dizaine d’années.

Challenge : Le Maroc ambitionne de faire émerger de nouveaux champions nationaux à l’horizon 2030. Quelles sont, selon vous, les conditions indispensables pour que le private equity joue pleinement son rôle dans cette dynamique et quels secteurs offrent aujourd’hui le plus fort potentiel de création de valeur ?

M.B. : Le Maroc dispose d’une formidable opportunité. Pour réussir, il faut davantage de capitaux patients, un marché financier plus profond et un environnement favorable aux opérations de croissance externe. Les plus forts potentiels se trouvent dans la santé, la logistique, l’industrie, les biens de consommation, le retail, la technologie et les services à forte valeur ajoutée. Ce sont autant de secteurs capables de faire émerger des champions régionaux.

Il est désormais essentiel d’ouvrir de nouveaux relais de croissance pour assurer la liquidité du capital, et la meilleure voie reste la Bourse. Nous nous préparons à réaliser cinq introductions en Bourse d’ici à 2030 : Dislog Group, Dislog Medical Devices, La Voie Express, One Retail et Gidna, et pourquoi pas H&S Group par la suite. Il faut donner aux actionnaires la liberté d’acheter et de vendre leurs titres, tout en sachant distinguer clairement le rôle d’actionnaire de celui de dirigeant.

Auteur: Adama Sylla
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