Moncef Machta: «Je te revois, père» de Tahar Bekri, entre silences et paroles émuesMoncef Machta: «Je te revois, père» de Tahar Bekri, entre silences et paroles émues

Par Moncef Machta* – Déjà, de par le titre qu’il donne à son récit, Tahar Bekri annonce la tonalité qui caractérisera la totalité de l’hommage qu’il rend, d’abord à son père, ensuite à sa mère, mais aussi à sa palmeraie natale. Un ton qui souligne la présence écrasante d’un père dont il était séparé durant de nombreuses années passées en exil et dont les circonstances vont faire qu’il ne le reverra plus, de son vivant.

L’intitulé du livre indique l’objet même de cet hommage posthume, lettre d’amour et litanie à la fois, une élégie, une longue invocation adressée à  l’être disparu à jamais et dont il tient à évoquer, tout le long de ces quatre-vingt-dix pages, les épisodes les plus marquants de sa vie, à ses côtés. Le  personnage nous est présenté avec ses moindres gestes, ses moindres sautes d’humeur, mais aussi sa tendresse et ses difficultés à l’égard d’un fils qu’il veut élever à sa façon, très autoritaire.

Le père est à l’image de tous ces pères qui ont vécu au sein d’une société traditionnelle, fondée sur les lois religieuses, où le chef de famille, obéit lui-même à des règles rigides que les ancêtres lui ont inculqué et qu’il tient surtout à transmettre, à son tour, à ses enfants, sans se rendre compte que la société évolue et que ses enfants, ayant fréquenté l’école, suivi une instruction nouvelle, ont du mal à accepter la rigidité de ce système patriarcal.

Face à un tel père, la vie du fils sera forcément difficile. Marquée par le non-dit et la souffrance. L’auteur relate l’atmosphère qui régit ses rapports avec son père, atmosphère dominée par le silence: «il y a toujours eu plus de silence que de parole». Il en résulte l’incompréhension, celle d’un père qui constate que son fils lui échappe, que les livres qu’il lit ne font que l’éloigner du «droit chemin», pense-t-il, qui l’empêchent d’avoir les pieds sur terre. Il estime que son fils doit suivre une voie tracée d’avance, qui ne doit souffrir aucun écart des normes établies par la loi religieuse. Et le fils de se demander à la fin: «Combien de fois n’avait-je pas tenté de concilier son regard et le mien, sa colère et ma patience, ses ordres et ma contrariété».

Le père est méfiant de ce fils, silencieux, peu loquace  Le fils est craintif, attentif au moindre geste de son père à la stature imposante, au comportement imprévisible. Son caractère autoritaire oblige le fils à adopter une attitude tête basse: «J’avançais vers lui comme un coupable», «Mon frère et moi nous nous faisions petits et sages». Le narrateur raconte, par exemple, la grande colère de son père lorsqu’un jour il cherche à aborder, de façon critique, la question religieuse. Le père réagit violemment en renversant la table, en s’adressant à son fils en ces termes: «Je n’ai personne qui doute ici, sous mon toit… Si tu veux faire le malin, gare à toi, tu pourras habiter ailleurs».

Le narrateur, comme pour apaiser une tension ou un conflit, rappelle la vie dure que mène la famille nombreuse, les fins de mois difficiles, le mécontentement du père à l’égard d’un fils qui,  loin d’être un scientifique, et comble de la futilité «a une sensibilité littéraire». Et le fils de faire ce constat: «Au fond, il se méfiait des Lettres, des pensées, des idées et des têtes brûlées».

Dans le même temps, l’auteur évoque des faits relatifs à la dureté du travail de son père, employé à la Société des chemins de fer, la SNCFT, un père chargé de diriger de petites gares, en période coloniale, comme celle de Majel Bel Abbas, située dans une région steppique où il n’y a ni école ni collège, sa fonction est de veiller au transport de l’alfa et le contrôle de son chargement, contraint de vivre avec sa famille, loin de sa ville natale, parmi des gens modestes et pauvres, à la merci des labeurs pénibles, à qui tout manque, même l’eau acheminée dans des wagons-citernes. Le père muté de gare en gare, jusqu’à finir chef de gare de petite vitesse, à Sfax où il supervise l’acheminement de l’alfa vers le port, en vue de son exportation à l’étranger, dans le froid rigoureux des hivers, tard dans la nuit où il attrapait régulièrement froid.  

Toutefois, il y a entre le père et le fils, une infinie tendresse non dite. Car le père ne doit jamais faiblir. Une fois à l’université, le fils participe à des manifestations estudiantines menées en 1972, où il sera arrêté une première fois puis de nouveau, arrêté en 1975 et mis en prison. A sa sortie, le fils rend visite à son père qui éprouve beaucoup de compassion et l’encourage à s’expatrier, interdit maintenant qu’il est de poursuivre ses études supérieures. La scène est émouvante et bouleversante qui surprend le fils, peu habitué à de telles attitudes.  

Le deuxième récit est un conte poétique où l’auteur rend hommage à sa palmeraie natale, conte d’émerveillement et de célébration de la nature, entre imaginaire et réalité, beauté et découverte du monde. C’est la palmeraie de l’enfance à Gabès, dans l’oasis de Chenini, chantant le moindre arbre, la moindre plante, un long poème-conte nostalgique, qu’il serait bon de lire pour exorciser l’état actuel.

Le troisième volet de ce récit concerne la mère du narrateur, une évocation d’un épisode douloureux, toujours présent dans la mémoire de l’adulte, la maladie suivie de la mort de sa mère. Un souvenir particulièrement éprouvant, celui où les tantes demandent à l’enfant de dix ans de venir au chevet de sa mère agonisante. Evocation d’une mère-courage qui a accepté de partir de la palmeraie, où elle est née, pour suivre son mari dans son travai où il est muté régulièrement, de passer sa courte vie dans les endroits les plus reculés et les plus difficiles, une mère décédée à l’âge de quarante-cinq ans, après avoir mis au monde onze enfants.

Ces deux récits rendent hommage aux deux parents, ce sont des lettres d’amour à l’accent élégiaque, exprimant la place profonde dans la vie de l’auteur, entre vide plein et présence vide. Au père défunt, l’auteur aurait souhaité lui «raconter sur le banc, assis ensemble à côté du basilic…les pérégrinations de l’oiseau migrateur, ses joies et ses peines». A la mère défunte, il aurait aimé lui dre qu’il «errerait sur la vaste terre, celle-là qui porte en son sein le corps de (sa) mère,  qu’il emporterait au fond de (lui) son visage comme une lumière».

Tahar Bekri, Je te revois, père, récit, Ed. Asmodée Edern, Bruxelles, 21E

Moncef Machta
* Universitaire

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