Par Dhia Bouktila. Professeur à l’Université de Monastir – La prestation de la sélection nationale tunisienne à la Coupe du monde, marquée par une impression de jeu sans âme ni élan collectif, dépasse le simple fait sportif ou l’analyse technique. Elle constitue un révélateur sociologique particulièrement précieux. Le problème ne réside pas dans le fait de gagner ou de perdre. Il tient à un espace social qui peine à produire un horizon commun suffisamment fort pour transformer des individus en projet collectif. Ce malaise devient particulièrement visible dans les moments de compétition internationale, où l’on attend d’un collectif qu’il exprime une cohésion lisible.
Le football n’est alors qu’un miroir. Un miroir parfois cruel, mais rarement mensonger. Derrière les résultats sportifs se dessinent souvent des réalités qui dépassent largement le terrain: les formes de confiance, les modes de coopération, les représentations du mérite, la qualité du lien collectif et la capacité d’une société à se projeter dans une ambition partagée.
Dès lors, la question centrale n’est peut-être plus: «Pourquoi l’équipe nationale paraît-elle jouer sans âme et sans véritable volonté collective?». Elle pourrait être plus fondamentale encore: «La société tunisienne peut-elle encore faire équipe?»
1. Le sport comme révélateur d’une crise du sens commun
Une équipe nationale ne crée pas ses propres conditions d’existence symbolique. Elle les hérite. Lorsqu’un collectif social peine à produire une narration stable de lui-même, cela peut se traduire, dans des situations de haute intensité, par une difficulté à transformer un groupe d’individus en sujet collectif cohérent.
Le football international agit alors comme un dispositif d’amplification. Il condense et rend visibles des dynamiques plus lentes et plus diffuses. Entre les individus et la performance collective existe un espace invisible fait de confiance mutuelle, d’engagement commun et de sens partagé.
Une équipe qui ne parvient pas à incarner une dynamique de jeu collectif compétitif ne reflète pas uniquement un déficit de talent ou de préparation. Elle exprime plutôt une difficulté plus profonde à produire une narration commune: pourquoi joue-t-on? Pour qui? Dans quelle continuité historique et symbolique?
2. Le terrain comme scène de désengagement collectif
Sur le terrain, cette difficulté ne se manifeste pas uniquement par les résultats. Elle apparaît dans la manière dont le jeu se construit, dans l’absence de continuité collective et dans la difficulté à transformer des individualités en dynamique cohérente. Le football devient alors le lieu où se donne à voir, de manière condensée, une forme de désengagement symbolique du collectif.
Ce désengagement visible sur le terrain ne relève donc pas uniquement du jeu lui-même : il renvoie à des formes plus profondes de désagrégation du lien collectif à l’échelle de la société.
3. l’érosion du projet commun
Dans les premières décennies post-indépendance, la Tunisie a produit un imaginaire de construction collective relativement structurant. L’État, l’école et les médias, mais aussi les communautés locales et l’ensemble des corps professionnels, ont contribué à la formation d’un récit commun: celui d’une nation en construction, tournée vers le développement, l’éducation et la modernisation.
Ce récit ne doit pas être idéalisé, mais il constituait néanmoins une matrice de cohésion symbolique. Il offrait un horizon, une direction et une forme de légitimité du sacrifice individuel au service d’un projet commun.
Au fil du temps, cette architecture symbolique s’est transformée. Les mutations économiques, sociales et culturelles ont progressivement déplacé les horizons collectifs. L’idée de «construire ensemble» a laissé place à des logiques d’individualisation des trajectoires, d’aspiration à une installation durable à l’étranger et de projection hors du cadre national.
Ce glissement ne relève pas d’un simple changement de valeurs. Il traduit une modification profonde de la structure du futur: le futur n’est plus un espace commun, mais une trajectoire individuelle.
4. Les masses regardent ailleurs
L’un des symptômes les plus visibles de l’affaiblissement du projet collectif est la transformation du rapport au futur partagé. Lorsque l’horizon national ne parvient plus à se constituer en espace crédible d’accomplissement, le désir d’ailleurs tend à devenir une structure sociale dominante.
Le rêve d’émigration ne se réduit pas à une aspiration individuelle au mieux-être. Il fonctionne comme un indicateur sociologique: il signale une perte de confiance dans la capacité du cadre local à offrir des trajectoires stables, valorisantes et symboliquement reconnues. L’ailleurs n’est pas seulement géographique, il est surtout imaginaire: il représente une promesse de cohérence entre effort et reconnaissance.
Dans le même mouvement, certains phénomènes de rupture (notamment l’extension de conduites de consommation de substances psychoactives) peuvent être lus comme des formes diffuses de retrait du lien social. Ils ne constituent pas uniquement des pathologies individuelles, mais aussi des modes d’adaptation à un monde perçu comme sans projection collective lisible.
Ainsi, l’émigration et les conduites de fuite ne sont pas des phénomènes isolés, mais deux expressions d’un même déplacement: celui d’un futur qui n’est plus vécu comme un espace collectif. Sur le terrain comme ailleurs, il devient difficile de faire équipe lorsque l’avenir se pense d’abord au singulier.
5. Les élites n’imaginent pas demain
Dans un contexte de fragilisation du futur collectif, les institutions censées produire du sens et de la projection occupent une position ambivalente.
Les responsables institutionnels et les cadres académiques sont à la fois produits et producteurs des transformations sociales en cours. Une part importante de ces élites tend à fonctionner selon des logiques de sécurisation des positions: gestion des carrières, conformité procédurale et optimisation des positions institutionnelles. Si ce fonctionnement assure la stabilité des structures, il peut aussi entraîner une réduction progressive de la capacité de projection stratégique.
La pensée du long terme, la formulation de diagnostics systémiques et la capacité à produire des récits collectifs mobilisateurs deviennent secondaires face aux impératifs de gestion immédiate. Il en résulte une fragmentation du rôle intellectuel: les lieux de production du sens collectif se dissocient des lieux de décision.
Dans une telle configuration, les institutions se concentrent sur la gestion du présent au détriment de la production d’horizons collectifs. Elles administrent le présent sans réélaborer le futur. Le plus problématique n’est plus seulement la bureaucratisation des carrières, mais celle de la pensée elle-même et, plus profondément encore, du rêve.
Cette difficulté à produire du futur se lit aussi sur le terrain, lorsque une sélection nationale peine elle-même à incarner une vision collective du jeu.
Conclusion
Ce que révèle le football, dans cette perspective, dépasse largement le cadre du sport. Il agit comme un miroir des tensions profondes qui traversent le lien social.
L’incapacité à produire une continuité symbolique dans le jeu collectif renvoie à des transformations plus larges: fragilisation des récits communs, individualisation des horizons, déplacement du désir vers l’extérieur et affaiblissement des médiations institutionnelles du sens.
Dans un tel contexte, la question de la victoire ou de la défaite devient secondaire. Ce qui est en jeu est la capacité d’une société à se penser comme projet.
Le football ne fait que rendre visibles les fractures que les sociétés peinent à nommer. Comme si, avant même de perdre des matchs, c’était déjà la capacité de jouer ensemble qui se trouvait silencieusement altérée.
Dhia Bouktila
Professeur à l’Université de Monastir
Chercheur en génomique des systèmes agricoles et environnementaux
Travaille sur les enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des savoirs scientifiques
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