Par Mourad Bourehla. Ancien ambassadeur – Le 15 août 2026 marque le cinquième anniversaire du retour des talibans au pouvoir à Kaboul et de la restauration de l’Émirat islamique d’Afghanistan. Cinq années après le retrait des forces occidentales et l’effondrement du régime soutenu par la communauté internationale, les talibans ont démontré leur capacité à conserver le pouvoir et à imposer leur autorité sur l’ensemble du pays. Pourtant, cette stabilité politique ne s’est pas accompagnée d’une véritable normalisation internationale, ni d’une amélioration substantielle des conditions de vie de la population.
L’Afghanistan se trouve aujourd’hui dans une situation paradoxale. Le régime taliban n’a ni implosé ni été renversé ; il a au contraire consolidé son contrôle de l’État. Mais il demeure largement privé de reconnaissance diplomatique et confronté à une crise économique et humanitaire qui semble devenir structurelle. Dans le même temps, les restrictions imposées aux femmes et aux filles, la marginalisation des minorités et la répression des voix critiques continuent d’éloigner l’Émirat des normes défendues par une grande partie de la communauté internationale.
Au-delà de ces contradictions, cinq tendances majeures permettraient de comprendre l’évolution de l’Afghanistan depuis août 2021 : la consolidation du pouvoir taliban, le renforcement de l’emprise sociale, la normalisation progressive du régime, l’installation d’un cycle de crise structurelle alimentée par les retours forcés et, enfin, la responsabilité partagée entre les politiques du régime et certaines conséquences des choix opérés par les puissances étrangères.
Un régime qui a consolidé son pouvoir
La première caractéristique de ces cinq dernières années est la stabilité du régime taliban. Contrairement aux prévisions les plus pessimistes qui avaient accompagné leur retour à Kaboul, les talibans n’ont pas été confrontés à une insurrection capable de remettre sérieusement en cause leur contrôle du territoire. Ils ont réussi à transformer une organisation de guérilla en appareil de gouvernement exerçant un monopole de fait politique, militaire et social.
Cette transformation ne signifie pas pour autant que le régime soit homogène. Des tensions internes existent, notamment autour de l’interprétation de la doctrine islamique, de la place du pragmatisme dans la politique étrangère et de la gestion des relations avec les puissances régionales. Mais ces divergences n’ont jusqu’à présent pas produit de véritable rupture susceptible de menacer la cohésion de l’Émirat.
Sur le plan extérieur, les talibans ont également fait preuve de pragmatisme. Ils ont développé des relations avec plusieurs États voisins et avec des puissances comme la Chine et la Russie, tout en maintenant des canaux de dialogue avec les pays occidentaux. La Russie a franchi en 2025 une étape particulièrement importante en reconnaissant officiellement le gouvernement taliban. D’autres États ont choisi une approche plus prudente, en maintenant des relations diplomatiques et économiques avec Kaboul sans aller jusqu’à une reconnaissance formelle.
Cette stratégie a permis à l’Émirat d’éviter un isolement total. Mais elle reste fragile, notamment en raison de la dégradation de ses relations avec le grand voisin, le Pakistan.
Après avoir longtemps considéré les talibans afghans comme un partenaire stratégique susceptible de stabiliser sa frontière occidentale des provinces Khayber pakhtunkha et Balouchistan, Islamabad se trouve désormais confronté à une situation profondément différente, le principal contentieux porte sur le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), mouvement distinct des talibans afghans mais qui entretient avec eux des liens idéologiques et opérationnels étroits.
slamabad accuse Kaboul de tolérer, voire de permettre, l’utilisation du territoire afghan par le TTP pour mener des attaques au Pakistan, ce que les autorités talibanes démentent. Il est évident que les services secrets indiens, le rival séculaire du Pakistan, ont joué un rôle actif dans ces événements.
Cette tension a progressivement transformé une relation historiquement complexe en véritable confrontation. Après plusieurs mois d’affrontements et de frappes transfrontalières, les hostilités ont culminé en février 2026, lorsque les forces pakistanaises ont mené l’opération militaire Ghazab lil haq à laquelle les talibans ont répondu par des attaques contre des positions pakistanaises. Les tentatives de médiation, notamment celles engagées avec l’appui du Qatar, de la Turquie, de l’Arabie saoudite puis de la Chine, n’ont pas permis jusqu’ici de régler les causes profondes du conflit.
Cette confrontation constitue l’un des principaux paradoxes de la nouvelle politique régionale de Kaboul. Le Pakistan est devenu l’un de leurs adversaires les plus déterminés. La question du TTP se combine désormais avec d’autres contentieux, notamment le contrôle de la frontière et la question de la ligne Durand, que l’Afghanistan n’a historiquement jamais pleinement reconnue.

Le conflit a également une dimension humanitaire considérable. Les combats et les frappes transfrontalières ont provoqué des déplacements de population et de nombreuses victimes civiles afghanes estimées à plusieurs centaines depuis l’automne 2025.
Par ailleurs, le Pakistan accélère les expulsions d’Afghans présents sur son territoire estimés à plus de trois millions dont des centaines de milliers nés sur le sol pakistanais. La crise sécuritaire et la crise migratoire se renforcent ainsi mutuellement, Kaboul dénonce, ainsi, une politique de pression à l’égard d’une population afghane déjà extrêmement vulnérable.
Le contrôle de la société et la crise des droits des femmes
La deuxième tendance est le renforcement progressif du contrôle exercé par les talibans sur la société afghane. Celui-ci repose principalement sur deux instruments : le monopole de la force et le contrôle de l’éducation et de la formation idéologique.
L’éducation constitue à cet égard un enjeu essentiel. Depuis leur retour au pouvoir, les talibans ont profondément transformé le système éducatif, en particulier son contenu et ses objectifs idéologiques. L’exclusion des filles de l’enseignement secondaire et supérieur représente toutefois la manifestation la plus visible de cette politique. Les restrictions se sont progressivement étendues à pratiquement tous les aspects de leur vie : éducation, emploi, déplacements, participation à la vie publique et accès à certains services.
Les minorités religieuses et les voix critiques sont également confrontées à un environnement de plus en plus restrictif. Journalistes, militants et opposants continuent de faire état d’arrestations arbitraires, de détentions et de pressions. L’Afghanistan apparaît ainsi comme l’un des cas les plus préoccupants au monde en matière de droits fondamentaux.
De l’isolement à une normalisation pragmatique
La troisième tendance est peut-être la plus paradoxale : alors même que la situation des droits humains se dégrade, les talibans connaissent une forme de normalisation progressive.
Cette normalisation ne signifie pas nécessairement reconnaissance juridique ou politique. Les États qui avaient initialement refusé tout contact avec l’Émirat ont progressivement accepté de traiter avec ses représentants sur des questions concrètes : sécurité, migration, lutte contre le terrorisme, échanges de prisonniers, aide humanitaire ou commerce.
Cette évolution est particulièrement visible chez certains acteurs régionaux, mais elle touche désormais également les pays occidentaux.
La question des rapatriements et expulsions illustre particulièrement bien cette contradiction. Les discussions entre représentants afghans et européens sur le retour des migrants témoignent d’un changement de logique : les talibans ne sont plus seulement considérés comme un régime dont il faut dénoncer les pratiques, mais également comme un interlocuteur avec lequel il faut négocier pour gérer des intérêts concrets. Ainsi les impératifs de realpolitik entrent en concurrence avec les principes proclamés sur les droits de l’homme.
Rapatriements forcés et installation d’un cycle structurel de crise
La quatrième tendance concerne la dimension humanitaire et migratoire. L’Afghanistan n’est plus seulement un pays de départ de migrants et de réfugiés ; il est devenu le théâtre de l’un des plus importants mouvements de rapatriements forcés au monde.
Au cours des cinq dernières années, plusieurs millions d’Afghans sont revenus d’Iran et du Pakistan, souvent sous la contrainte. Selon les données statistiques des Nations unies, quelque 6,3 millions de personnes ont été contraintes de quitter ces deux pays depuis 2021.
Ces retours interviennent dans un pays qui dispose de capacités extrêmement limitées pour absorber de nouvelles populations. La crise ne peut donc plus être considérée comme une simple urgence humanitaire, elle prend progressivement la forme d’un cycle structurel : les retours forcés aggravent la pauvreté, la pauvreté accroît la pression sur les communautés d’accueil, la faiblesse des perspectives économiques encourage à son tour de nouvelles migrations irrégulières.
Les chiffres humanitaires illustrent l’ampleur du problème. Des dizaines de millions d’Afghans dépendent encore de l’assistance internationale et des millions sont confrontés à l’insécurité alimentaire. La diminution progressive des financements internationaux réduit parallèlement la capacité des organisations humanitaires à répondre aux besoins.
L’enjeu n’est donc plus seulement de financer l’aide d’urgence, mais de reconstruire les conditions minimales d’un développement durable.
Une crise dont la responsabilité ne peut être imputée aux seuls talibans
La cinquième tendance est politiquement plus sensible. La crise afghane ne peut être expliquée exclusivement par la politique du régime taliban. Si les restrictions imposées aux femmes, les atteintes aux libertés publiques et l’exclusion politique ont incontestablement aggravé les difficultés économiques et sociales du pays, les conséquences des politiques occidentales après 2021 doivent également être prises en compte.
Après deux décennies de présence internationale, l’économie afghane était devenue profondément dépendante de l’aide extérieure. Le retrait occidental a donc provoqué un choc économique majeur. Une grande partie de l’aide au développement a disparu, tandis que les États-Unis ont interrompu leur soutien financier direct aux institutions afghanes. Le gel d’une partie des réserves extérieures de la banque centrale a également considérablement réduit la marge de manœuvre du système financier.
Cette situation crée ce que certains analystes qualifient de « double peine ». La population afghane est prise entre, d’une part, un régime autoritaire dont les politiques entravent les libertés, l’éducation, l’emploi et l’investissement et, d’autre part, des politiques extérieures qui, lorsqu’elles frappent indistinctement les institutions et l’économie, font également peser leurs conséquences sur les populations civiles.
La question centrale devient alors celle de la distinction entre sanctionner un régime et pénaliser une société entière. Une politique destinée à exercer une pression sur les talibans peut devenir contre-productive si elle contribue à affaiblir davantage les institutions économiques, à accroître la dépendance humanitaire et à réduire les perspectives de développement.
Sortir de l’impasse
Cinq ans après le retour des talibans, l’Afghanistan n’est donc ni un État effondré ni un pays normalisé. Il se trouve dans une zone grise durable : un régime politiquement stable, progressivement réintégré dans certains réseaux diplomatiques régionaux, mais toujours largement isolé sur le plan international et confronté à une crise humanitaire et sociale profonde.
La communauté internationale est, elle aussi, confrontée à un dilemme. Maintenir un isolement absolu n’a pas conduit à un changement fondamental de comportement des talibans. Une normalisation sans conditions risquerait, à l’inverse, de consacrer des politiques qui violent les droits fondamentaux, notamment ceux des femmes et des filles.
La voie la plus réaliste semble donc être celle d’un engagement conditionnel, différenciant clairement les relations avec les autorités de Kaboul du soutien à la population afghane. Il s’agit de maintenir la pression sur les responsables des violations des droits humains tout en évitant que les sanctions et l’isolement économique ne se transforment en sanctions collectives contre la société.
L’aide humanitaire doit, parallèlement, cesser d’être considérée comme une solution durable. Elle doit servir de pont vers la reconstruction des moyens de subsistance, l’emploi, l’éducation et les services essentiels. La question des retours forcés doit également être abordée comme un problème de développement et de protection, et non comme une simple question migratoire.
L’Afghanistan ne pourra donc sortir de sa solitude ni par une reconnaissance précipitée du régime ni par un isolement sans perspective. C’est à cette condition que le cinquième anniversaire du retour des talibans pourra constituer le point de départ d’une nouvelle approche internationale de l’Afghanistan.
Mourad Bourehla
Ancien ambassadeur
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