Le Temps – Raouf KHALSI
Tous responsables et tous coupables. Sans doute, y a-t-il lieu de s’interroger sur le timing et sur la simultanéité de ces actes de vandalisme bravant ces quatre jours de couvre-feu. Sous couvert d’impératifs sanitaires et de lutte contre la Covid-19, le gouvernement avait cru pouvoir garder tout le monde chez soi. Le temps d’un répit, le temps de peaufiner ce remaniement ministériel dans le calme et loin des grondements de la rue. On a eu tout faux. Parce que l’impératif sécuritaire a battu de l’aile. Parce que ce sont surtout des enfants qui ont mis le feu aux poudrières. Manipulés ? Ameutés ? Ils criaient famine. Ils scandaient des slogans qui ne sont pas de leur âge. Seules de sérieuses investigations en établiront les causes, les tenants, les aboutissants et, éventuellement, les mains invisibles derrière ce qui pourrait se révéler être au final, les prémices d’une explosion sociale.
«Explosion sociale» ? C’est l’appellation qu’a donnée l’UGTT à ces manifestations. Elle y voit l’expression d’une colère, d’un ras-le bol contre la marginalisation, la pauvreté et le chômage. Serait-ce le déclenchement, à reculons, du remake d’un certain 17 décembre 2010, la seule date que reconnaisse le Président Saïed à la révolution ? Les données, les indices et les réelles motivations d’une telle déflagration resteront pour un certain temps encore -peut-être même pour toujours- un mystère.
Il y a toujours de funestes opportunités
L’expérience prouve que, dans ce genre de soulèvements, il y a toujours des gagnants et des perdants. Il est clair que les perdants, ce seront toujours ces jeunes. Ceux qui tirent profit de leurs débordements, si ce ne sont pas ces mains invisibles, ce seront ceux qui se gaussent du spectacle pour en tirer les bénéfices politiques, chacun à sa manière et chacun selon son mode opératoire. En tous les cas, l’UTICA ne fait pas dans le détail : pour elle, les trois présidences en assument la responsabilité.
Des centaines de jeunes (pour la plupart des mineurs) sont arrêtés. A défaut de preuve, l’on s’interroge sur ceux ou sur ce qui leur a prédit de basculer dans cette violence aveugle. Il n’est pas vraiment établi que janvier soit fatalement et historiquement le mois des soulèvements sociaux. Les seules références dans ce sens sont matérialisées par les émeutes de 1978 et celles de 1984. Sinon, on oublie que janvier aura consacré en 1952, la première grande révolution contre le colonialisme et qu’en 2011, il enfantait la révolution contre la dictature.
Il serait donc fallacieux de se résigner à ces commodes déterminismes historiques. Et, particulièrement, en cette conjoncture qui a fait que toute l’année 2020 aura été marquée par un nombre-record de sit-in et de soulèvements.
Il y aurait donc lieu déceler des faits nouveaux, peut-être même de nouveaux esprits malfaisants qui attendaient tranquillement l’heure «H» pour larguer leurs bombes. A croire même que la pandémie leur soit tombée comme une manne du ciel.
A ce point de décrépitude des institutions, de faiblesse de l’Etat, cet Etat qu’on a sciemment voué aux gémonies, toutes les brèches sont ouvertes et l’on ne sait pas exactement de quel côté, tant la gouvernance du pays est ainsi tiraillée dans les enjeux en tous genres, formels et informels. Par-dessus tout, l’imbrication entre une certaine ploutocratie clientéliste et la grande invasion des contrebandiers agissant dans les sphères occultes du pouvoir parallèle et de cet Etat profond dont on ne dénoncera jamais assez le pouvoir tentaculaire. En vain, bien sûr…
Ce qui est néanmoins sûr, c’est que ces débordements ne sauraient se limiter à la seule approche sécuritaire. Il s’agirait aussi d’approfondir les causes qui ont fait que la jeunesse tunisienne soit devenue aussi violente et aussi incontrôlable. Si ce n’est pas la criminalité, c’est l’embrigadement religieux. Si ce n’est pas l’embrigadement religieux, c’est les côtes meurtrières de Lampedusa. Ou, alors, c’est la fuite des cerveaux. Et, là, il faut bien remonter jusqu’à l’exemple qui vient d’en haut…
Changer le scénario…
Les vandales, la nuit ; les politiques, le jour. En ces journées cauchemardesques, les Tunisiens se seraient volontiers passé de leur épidermique propension à se jeter mutuellement la pierre. Voilà qu’au moment où la sécurité du pays est en jeu, les interprétations, les accusations fusent et, toutes, à connotations partisanes.
Que ces jeunes insurgés aient scandé -peut-être même sans savoir ce que cela veuille bien dire- le fameux argument de campagne de Kaïs Saïed : « Le peuple veut », c’est l’occasion rêvée par certaines ailes islamistes d’en tenir le Président pour responsable.
Depuis l’Amérique, un tribun tel Radhouane Masmoudi jette un sale pavé dans la mare. Voilà que l’idée d’un «impeachment», c’est-à-dire la destitution du Président massivement élu au suffrage universel, commence à chatouiller les esprits islamistes. Et hop ! Activons l’article 88 de la constitution qui prévoit les conditions constitutionnelles pour le renvoi du Président. Bien entendu, ces conditions ne sont pas réunies. Parce que, essentiellement, le Président Saïed n’a jamais violé la constitution. Tout au plus, a-t-il lui aussi, et sans se rendre compte, sérieusement contribué à accentuer les clivages politiques. D’abord, par son côté antisystème. Ensuite, par la fronde à l’endroit de ceux des partis qu’il n’aime pas. Enfin, par sa contribution à l’instabilité politique depuis qu’il a choisi Elyès Fakhfakh parmi une liste de personnalités autrement plus méritantes. Cela ne fait pas pour autant de lui un coupable. Et, ironie de l’histoire, la seule personnalité politique qui l’ait courageusement défendu, c’est … «le rejeton» du RCD et du régime déchu. Oui, c’est bien Abir Moussi.
Sinon, voilà que les formations politiques sont en plein dans les spéculations autour de la nouvelle formation gouvernementale. Et cela, alors que Méchichi est absorbé par l’impérieuse sécurisation du pays. Lui aussi, l’opposition au parlement le tient pour responsable de ce qui s’est produit pour avoir limogé Taoufik Charfeddine, le ministre de l’intérieur de Kaïs Saïed, dit-on.
Dans le foulée, Abdelkrim Harouni ne se satisfait pas de ce remaniement. Pour lui, c’est juste une petite parenthèse, en attendant que le gouvernement, fort de sa ceinture parlementaire, se transforme en gouvernement franchement politique. C’est-à-dire, qu’au final, Ennahdha verrouillera encore une fois le pays et que Saïed en sera plus isolé encore.
Et lorsqu’on y rajoute la cour aux miracles de l’ARP, la violence et les débordements en tous genres, eh bien c’est cela l’exemple qui vient d’en haut !
C’est le spectacle effronté. Un spectacle de tous les jours. Mauvais exemple pour les jeunes facilement manipulables. Guère de propositions pour un semblant de contrat social. Et si chaos il y aura, c’est principalement par le fait des politiques.
Depuis dix ans, nous n’avons fait que rééditer le même scénario, mais c’est juste le réalisateur qui change. S’il veut réussir à sortir le pays de cette impasse, Méchichi doit agir sur le scénario. C’est-à-dire, décréter la fin de la guerre, puisque personne ne veut le faire. Et il en a les moyens…
R.K.
Auteur: letemps1
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