Hier matin, j’ai regardé longuement un drapeau et mon cœur s’est mis en lambeaux. Comme un plomb sans fil, mon âme a dégringolé pour se mettre en berne le long de mon mal-être. J’ai eu mal dans ma peau. Le drapeau n’avait pas bonne mine. Perché au faîte de ma tête sans crête, il avait l’air absent dans les airs et ne flottait plus comme naguère. Malgré les soubresauts de la bourrasque qui faisaient galoper les nuages épars au-dessus de nos espoirs bleus, il est resté froid et figé. Malgré la splendeur de ses couleurs inédites et en dépit de son éclat éblouissant qui irradiait nos gloires indélébiles, il n’avait pas fière allure dans sa posture de symbole qui fait école.
Pourtant, j’ai vu les heures de gloire de cet étendard de nos victoires. J’ai vu ce drapeau refléter nos rêves sans trêve et nos visions sans illusion. J’ai vu ce drapeau réunir tout un peuple comme un seul homme au pied de son mât sans fin. J’ai vu ce drapeau flotter avec passion dans le ciel à conquérir d’une Nation battante, sans coup férir. J’ai vu ce drapeau coller à la peau du téméraire combattant sans bouclier qui avance sans pare-balle mais suffisamment gonflé à bloc pour rencontrer et contrer l’adversité. C’est ce même drapeau qui a drapé nos vaillants titans insoumis, tombés les armes à la main ; morts pour les fratries de la patrie ; endormis dans la gloire du patriotisme vrai.
A l’ombre de ce drapeau, beaucoup ont été élevés au rang d’Etalon mais ils ne peuvent pas trottiner 100 mètres sur le pré des petites batailles, pour la patrie, sans s’essouffler. Sous ce drapeau se sont élevés des Chevaliers de tous ordres qui ne savent pas mettre le pied à l’étrier du cavalier intègre. Pour ce drapeau, des « virtuoses » se sont vus hisser sur le piédestal de Commandeur sans être capables de dompter leur propre égo. Le drapeau est triste ; triste d’être l’innocent complice des onctions honorifiques qui n’honorent pas. Le drapeau est désabusé ; désillusionné d’être perçu comme un ensemble de simples bandes de couleurs fortuites cousues et brandies juste pour faire croire sans véritablement faire valoir. On jurera sous le drapeau d’être juste mais on s’enivrera de pots de vin pour juger selon la droiture des faucilles.
On plantera le drapeau derrière son fauteuil de pouvoir, pour donner l’air d’être au service de la Nation, mais c’est sous le regard du même drapeau que l’on se servira avec pourboire, au-delà du seuil de tolérance. On montera chaque jour le drapeau en chantant l’hymne national, mais pour le drapeau on rechignera à monter au Nord pour réhabiliter les aiguilles des boussoles grippées. On frappera sa poitrine devant le drapeau, de servir partout où besoin en sera, mais c’est sur fond de deal que l’on se battra pour rester bec et ongle à son poste dans la capitale. Au nom du drapeau, on condamnera le voleur de poulet au nom du droit pour couvrir avec le même drapeau le prévaricateur couronné de la République qui échappe à la Justice au nom du même droit. Hier matin, j’ai vu et entendu le cri d’un drapeau esseulé, hissé et pendu au-dessus d’une fierté pâle et délavée.
Le drapeau parle ; il suffit de le fixer et de l’écouter avec le cœur. Le drapeau vit ; il suffit de le voir flotter avec frénésie pour se rendre compte qu’il vibre d’énergie. Mais combien savent qu’au-delà du tissu, le drapeau est la seule issue ? Combien sommes-nous à penser d’abord au drapeau avant d’agir au nom de la patrie ? Sommes-nous capables de laisser notre peau pour ce drapeau ? Que dirons-nous à nos enfants sur le sens véritable de notre drapeau ? Que défendrons-nous encore de plus juste et de plus cher que le drapeau ? Pendant que le digne fils refusera de déclarer forfait devant le grand saut périlleux pour le drapeau, il y en a qui marqueront leur forfait du sceau précieux de la Nation au nom du même drapeau. Il y en a même qui sont capables de porter un grand boubou aux couleurs du drapeau, rempli de capitaux dissimulés aux sots pour simuler le héros et prendre un poteau.
Notre drapeau est beau mais pourquoi le fait-on défiler devant les badauds par des pieds bots en manteau royal ? Peut-on se parjurer devant le drapeau, répondre à haute voix présent sous le même drapeau et rentrer chez-soi avec une épingle en or plus lourde que son propre poids ? Depuis que les records de « saut de crapaud » sont célébrés sous le drapeau, le drapeau n’est plus du tout bien dans sa peau. Il a beau faire peau neuve, on ne vend plus chèrement sa peau, parce que de toute façon, on a même oublié le sens profond de chacune de ses couleurs. Alors, il ne lui reste plus qu’à enfiler la hampe solitaire et solennelle des cérémonies officielles pour paraître essentiel aux yeux superficiels des profanes au regard diaphane. On ne peut pas aimer son pays sans connaître son drapeau, sans l’avoir même sous la peau. Hélas, notre drapeau est si loin de nous que nous pensons souvent nous cacher et agir à son insu et c’est là tout le dommage patriotique du mal national. Mais en attendant que les uns aillent à l’école du drapeau, reconnaissons avec humilité que ce grand symbole ne fait plus école. Et c’est tant pis pour nous !
Clément ZONGO
clmentzongo@yahoo.fr

Auteur: JK. Sidwaya
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.
