En 2021, presque en pleine crise sanitaire, a été adopté le «Nouveau modèle de développement» (NMD), appelé à devenir un «document de référence» pour les responsables politiques et publics, mais aussi pour les partis politiques, les organisations syndicales et les associations, voire pour toutes les citoyennes et tous les citoyens. Aujourd’hui, beaucoup d’acteurs s’interrogent sur les «résultats» ou «réalisations» du NMD. A l’approche des prochaines élections, ce questionnement parait tout à fait légitime, voire nécessaire, pour une «réhabilitation de la politique».
Certains sont même allés jusqu’à élaborer un «rapport d’évaluation» du NMD. C’est notamment le cas du Centre de Prospection Economique et Sociale (CPES) qui a ouvert la voie. Mais rappelons, ne serait-ce que brièvement, le contexte d’élaboration et d’adoption du NMD, ainsi que sa valeur intrinsèque et effective. La crise sanitaire due au Covid-19 a notamment été au Maroc un moment révélateur de l’ampleur de la pauvreté et de l’état catastrophique des services publics, en particulier dans le domaine de la santé. Des mesures urgentes et pertinentes avaient été prises. Néanmoins, le «conjoncturel» devait préparer le terrain au «structurel» pour pouvoir agir sur les causes profondes et entamer un changement qualitatif et multidimensionnel au profit des populations. Une commission a été constituée par le Souverain. Celle-ci a mené un débat public selon une approche ouverte et participative et a abouti à l’élaboration d’un rapport contenant un diagnostic et des propositions/recommandations.
Le NMD est ainsi devenu un «document de référence». Toutefois, il y a lieu de rappeler que cette initiative n’a pas été la première. Elle a été précédée dès le début de ce troisième millénaire par l’élaboration d’un «rapport du cinquantenaire» par des personnalités reconnues pour leur savoir, leur expérience et leur expertise. De même, le rapport élaboré par l’Instance Equité et Réconciliation sur les graves violations des droits humains qu’a connues le Maroc de l’indépendance à 1999, a constitué un moment historique exceptionnel. La richesse du rapport sur le NMD réside surtout dans l’approche adoptée, fondée principalement sur l’écoute. Certains considèrent le NMD comme un «programme», voire une «feuille de route». Ce qui est une erreur monumentale. En effet, le rapport sur le NMD n’a été adopté ni par un Conseil des ministres, ni par un Parlement élu, ni publié par Dahir (…). C’est avant tout une «réflexion collective» bien encadrée et bien structurée dont l’ambition est de comprendre une réalité non statique et de proposer des pistes pour l’élaboration de programmes, de politiques publiques, à décliner en projets, actions (…). Parmi les premiers acteurs concernés, figurent les partis politiques, qui peuvent s’en inspirer dans l’élaboration de leurs programmes. C’est aussi le cas des institutions officielles de l’Etat, dont le gouvernement, à travers les processus décisionnels. Le NMD peut donc être considéré comme une boussole, mais avec une aiguille constamment en mouvement. C’est le fruit d’une concertation collective dans un contexte historique particulier. Le NMD peut et devrait être constamment enrichi par la réalité qui est toujours en mouvement. Le NMD consacre une nouvelle vision de la politique et du vivre ensemble. «Cette vision repose sur la conviction que l’être humain doit être à la fois le principal acteur et la finalité ultime du développement». Il s’agit de «créer une nouvelle dynamique», en libérant des énergies et des talents comme levier de développement. Le NMD préconise «la mise en place d’un environnement économique et institutionnel garantissant à tous les citoyens des opportunités de réussite et d’ascension sociale».
Mais, au préalable, le NMD tente de dresser la liste des obstacles ou contraintes parmi lesquels le faible taux de croissance (autour de 3%), la faible participation économique des femmes (taux d’activité de 21%) et des jeunes (plus du tiers au chômage). Le NMD propose de passer d’une logique de gestion de la rareté à une logique de mobilisation des potentialités et de passer d’une logique de privilèges et de rente à une logique fondée sur la compétence et le mérite. D’où une priorité stratégique et urgente à l’éducation/enseignement, à la formation et à la recherche scientifique. Or, le système d’éducation actuel est un système à plusieurs vitesses, consacrant une reproduction, voire une aggravation des inégalités sociales structurelles. L’alternative réside dans la réhabilitation effective de l’école publique comme moteur principal dans la dynamique du changement social. A cet égard, le NMD a insisté sur la «transformation profonde du système d’éducation, de formation et de recherche scientifique». Il est donc question de faire du système d’éducation le principal levier de formation des compétences et de préparation des générations futures aux exigences du monde contemporain. Cela suppose comme préalable incontournable un «accès équitable à une éducation de qualité».
Par ailleurs, dans le NMD, il est question de construire une économie productive et compétitive, capable de créer de la richesse et des emplois. Deux obstacles principaux sont cités par le NMD : l’économie de rente et l’économie informelle, toute deux liées organiquement et se nourrissant réciproquement. Déjà, en 2021, le NMD a mis l’accent sur l’urgence d’une réduction des inégalités sociales et territoriales dans le cadre de l’Etat social, en mettant en œuvre des politiques publiques plus équitables et plus efficaces.
Mais le point de départ est de nature politique, en mettant en place un système de gouvernance où le citoyen est réellement le premier acteur dans les processus décisionnels de la vie publique ou «vivre ensemble». Pas de développement sans démocratie effective.
Quel bilan au terme des cinq dernières années (2021-2026) ?
Des progrès relatifs ont été réalisés en matière de généralisation de la protection sociale. Ainsi, d’après les chiffres officiels, le nombre de bénéficiaires de l’AMO aurait atteint 32 millions de personnes en 2025, soit 88% de la population, contre 42% avant le lancement du chantier. L’ «AMO Tadamon» couvre à peu près 11 millions de personnes issues des catégories sociales les plus vulnérables. Toutefois, certaines évaluations aboutissent à des chiffres différents : 25,6 millions de personnes, soit 70%. La difficulté principale soulevée est afférente à la soutenabilité financière du dispositif. Par ailleurs, l’état actuel des services publics sanitaires, en particulier dans les zones rurales et montagneuses, ne donne pas une assise/consistance réelle à la protection sociale (PS).
L’autre axe de la PS est relatif à l’Aide sociale directe (ASD), lancée au mois de décembre 2023. En 2025, le nombre de bénéficiaires a atteint 12,5 millions de personnes, soit à peu près 4 millions de ménages, dont 5,5 millions d’enfants et 1,3 million de personnes âgées (plus de 60 ans). En réalité, ce mécanisme d’aide directe permet tout juste d’atténuer les effets de la pauvreté, sans contribuer à des conditions de renforcement des capacités des bénéficiaires pour sortir de la pauvreté. Le risque principal est de mettre en place un «système de gestion et de reproduction de la pauvreté». Ainsi, l’ASD devrait être nécessairement et étroitement liée à d’autres mécanismes d’appui tels que la lutte contre l’analphabétisme, une formation professionnelle de qualité, le financement d’activités professionnelles génératrices de revenus, la scolarisation et préscolarisation obligatoire des enfants, la construction de crèches et de maternelles (…).
Dans la même optique, l’éducation et la formation sont des axes prioritaires dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales. Le préscolaire aurait connu des avancées importantes. En chiffres officiels, 950 000 enfants en bénéficient en 2025. Néanmoins, les réalisations effectives en termes d’infrastructures, de ressources humaines qualifiées et de mode de gouvernance, ne sont guère connues. C’est aussi le cas des «écoles pionnières». De manière générale, la réhabilitation effective de l’école publique demeure un objectif non atteint. C’est aussi le cas de la formation professionnelle où les programmes demeurent inadaptés à la réalité économique et au marché du travail.
D’autres axes ont été pris en compte et méritent d’être intégrés dans une évaluation critique, tels que la transformation numérique (Maroc digital 2030). C’est surtout le cas des territoires connaissant une «fracture numérique». A cela, s’ajoutent la «sécurité hydrique» et la «transition énergétique». Aujourd’hui, en matière énergétique, le Maroc continue à dépendre des importations, à hauteur de 90% de ses besoins. Dans le domaine des ressources hydriques (voir article consacré à ce sujet dans le magazine), des progrès importants ont été réalisés en termes de construction de grands et moyens barrages, de développement des interconnexions entre bassins hydrauliques et de réalisation de stations de dessalement de l’eau de mer dont le nombre a atteint 17 unités, avec une capacité de production de 320 millions de mètres cubes d’eau par an. Par ailleurs, 4 stations de grandes envergures sont en cours de réalisation, avec une capacité de production de 532 millions de mètres cubes d’eau par an. L’objectif étant de porter la capacité totale de dessalement et de production d’eau à 1,7 milliard de mètres cubes, en 2030.
Au niveau des énergies renouvelables, la capacité totale actuelle de production est de 4,85 gigawatts. En 2025, le Maroc a été classé à la 8ème place mondiale dans l’Indice de Performance climatique (IPC).
Néanmoins, aussi bien dans le domaine hydrique que dans le domaine énergétique, beaucoup reste à faire surtout en matière de formation des ressources qualifiées et de recherche scientifique.
En fait, nombreuses sont les insuffisances et dysfonctionnements qui persistent. Le rythme de croissance demeure faible et insuffisant pour pouvoir amorcer une véritable dynamique de développement. Le NMD a fixé comme objectif un taux de croissance de 6%. Les taux annuels réalisés au cours des 5 dernières années oscillent entre 3% et 4%. En fait, nous sommes face à la persistance ou reproduction des déséquilibres structurels liés notamment à la faible productivité de la plupart des secteurs et à leur contribution limitée à la création de la valeur ajoutée (VA). Normal, les activités spéculatives et de rente continuent à prospérer. Or, ces activités ne génèrent ni emploi ni VA. De ce fait, le taux de chômage oscille autour de 13%, avec plus de 1,6 million de personnes sans emploi. Pour les jeunes de 15 à 24 ans, le taux de chômage est supérieur à 37%. Et si création d’emploi il y a, il s’agit surtout d’emploi précaire dans des secteurs à faible VA tels que les activités saisonnières fortement dépendantes des aléas climatiques (…).
Les réformes entamées dans le système d’éducation ont eu un impact très limité. L’évaluation PISA, en 2022, a placé le Maroc à la 71ème place en mathématiques, à la 79ème place pour la lecture et à la 76ème place en sciences, sur un total de 81 pays participants. 81% des élèves marocains n’ont pas atteint le niveau minimal de compétence en lecture et à peine 18% ont atteint le seuil minimal requis en mathématiques. Par ailleurs, le taux d’abandon scolaire demeure très élevé. 280 000 élèves quittent chaque année le système éducatif avant son terme. C’est surtout le cas dans le monde rural et au niveau collégial. A cela, s’ajoutent les insuffisances des infrastructures scolaires, le manque de ressources humaines qualifiées et le manque d’équipement pédagogique, en particulier dans les zones rurales. L’écart de qualité entre secteur privé et secteur public ne cesse pas de s’élargir. Ce qui pousse les ménages à revenu modeste à s’appauvrir pour scolariser leur progéniture dans des écoles privées. Ce contexte reflète un Maroc à plusieurs vitesses en émergence, avec une aggravation des inégalités sociales et structurelles.
Dans le domaine de la santé, le nombre de professionnels de la santé est passé de 47 000, en 2020, à 59 000, en 2025. Ce qui donne un ratio de 7,3 professionnels de santé pour 10 000 habitants, loin de la moyenne préconisée par l’Organisation mondiale de la santé. Chaque année, 600 à 700 médecins marocains émigrent vers l’étranger, compte tenu du niveau de rémunération et des conditions morales et matérielles de travail. Et même l’effectif des professionnels de santé existant est concentré dans l’axe Casablanca-Rabat-Tanger. Quant aux ressources de l’AMO, c’est surtout le secteur privé de santé qui les aspire, avec 90% des dépenses liées aux soins et à l’hospitalisation.
Au niveau de la répartition territoriale du PIB, trois régions (Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kenitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceima) concentrent 58,5% du PIB. Casa-Settat, malgré la création de nouveaux pôles régionaux, demeure en tête avec 32% du PIB. C’est là un indicateur d’une économie qui est restée «néocoloniale», c’est-à-dire tournée principalement vers l’exportation et fortement dépendante du marché international. D’où le caractère chronique du déficit de la balance commerciale.
Si le taux de pauvreté multidimensionnelle est passé de 11,9% à 6,8% (de 4 millions à 2,5 millions de personnes), 72% des personnes vivant dans une pauvreté multidimensionnelle vivent dans des zones rurales et 70% se situent dans 5 régions. Plus exactement, le taux de pauvreté multidimensionnelle est de 13,1% en milieu rural et de 3% en milieu urbain. Ce qui ne peut qu’accélérer le phénomène de l’exode rural et, dans les villes, le cercle vicieux de l’économie informelle, habitat insalubre, mendicité, délinquance (…).
Au-delà des aspects socioéconomiques, l’évaluation du CPES met en avant «le recul du rôle de la politique et de la médiation sociale au profit d’une approche technocratique». Affaiblies, les institutions élues ont perdu leur crédibilité. D’où la «crise de confiance» qui est aussi, en fait, une prise de conscience que les véritables sources de prise de décisions sont ailleurs, c’est-à-dire en dehors des institutions représentatives élues, aux niveaux national et territorial.
Les 20 recommandations du Centre de Prospection Economique et Sociale
1. Passer d’une économie de croissance à une économie d’emploi, c’est-à-dire une croissance inclusive en tant que préalable à un développement humain. La création d’emploi durable par des acteurs économiques socialement responsables. L’évaluation des politiques publiques à travers la création d’emploi comme principal indicateur ;
2. Instaurer un pacte national pour l’emploi engageant l’Etat et le secteur privé ;
3. Engager une véritable révolution éducative au-delà des réformes partielles. L’école publique réhabilitée doit devenir un espace de mixité sociale et d’épanouissement ;
4. Faire de la recherche scientifique et de l’innovation une priorité stratégique nationale ;
5. Réformer en profondeur le système de formation professionnelle pour le valoriser et l’adapter aux métiers du futur ;
6. Réhabiliter l’hôpital public comme « pilier de l’Etat social » ;
7. Mettre en œuvre un plan d’urgence pour attirer, valoriser et retenir les compétences dans les domaines de la santé et de l’éducation ;
8. Lancer un programme national d’autonomisation économique et sociale des jeunes, dans une optique d’intégration durable ;
9. Consolider une classe moyenne forte comme garantie de stabilité et de développement ;
10. Mettre en œuvre une véritable justice territoriale dans le mode de répartition de l’investissement public ;
11. Consacrer une gouvernance centrée sur les résultats, en plus des procédures ;
12. Créer une autorité nationale indépendante chargée de l’évaluation des politiques publiques ;
13. Généraliser le principe de transparence intégrale dans la gestion des ressources publiques ;
14. Engager une réforme profonde de l’administration et lutter contre la bureaucratie ;
15. Réhabiliter la politique et les mécanismes de médiation démocratique ;
16. Assurer une participation effective des jeunes et des femmes aux centres de décision ;
17. Démanteler les mécanismes de rente et réorienter les ressources publiques vers le développement et les activités à forte valeur ajoutée ;
18. Lutter contre les situations de monopole et de concentration économique (contre la non-transparence économique) ;
19. Faire des PME le cœur du NMD ;
20. Réorienter le NMD vers la justice sociale et le respect de la dignité humaine des citoyens.
Auteur: Mohamed Amine
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