Depuis mon tout jeune âge, j’ai toujours fustigé l’ingérence de l’armée dans la politique. Je considère, et je ne suis pas le seul, que le «péché originel de la Révolution algérienne – et donc de l’«Etat national» auquel elle a donné naissance – a été le reniement du principe Abano-Benm’hidien, consacré par le préambule de la Plateforme de la Soummam, portant sur la «primauté du politique sur le militaire».

Du coup de force de l’été 1962, qui a vu l’«armée des frontières» renverser le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et introniser Ben Bella par la force des canons, au mouvement des «officiers janviéristes» de 1992, qui a poussé le président Chadli à la démission, dissous le FIS et annulé les élections législatives en cours, l’histoire de l’Algérie indépendante a été jalonnée par une longue série de coups d’arrêt militaires entravant l’éclosion d’un Etat démocratique et de droit : le coup d’Etat du 19 juin 1965, qui a vu Ben Bella renversé par ceux-là mêmes qui l’avaient fait Président trois ans auparavant ; le choix imposé de Chadli Bendjedid comme successeur de Boumediène, en 1979, pour l’étrange raison qu’il était l’officier le plus âgé et le plus ancien au sein du Conseil de la Révolution ; la répression sanguinaire du soulèvement des jeunes en Octobre 1988…

Raisons pour lesquelles il m’est toujours apparu, comme pour beaucoup de ceux qui militent pour les libertés démocratiques et les droits de l’homme, qu’une démocratie authentique ne saurait être bâtie en Algérie sans le retrait total de l’armée du champ politique. Condition sine qua non pour l’instauration d’un Etat de droit, civil et démocratique, «ni islamiste ni policier», selon l’expression chère au regretté Hocine Aït Ahmed. Et pourtant, j’en arrive aujourd’hui à la conviction que la seule issue à la situation de délabrement généralisé des institutions de l’Etat serait de soutenir la candidature à la présidence de la République d’un ex-général, Ali Ghederi.

Pourquoi ?

Mon analyse est la suivante : durant le règne des «officiers  janviéristes» (1992-1999), l’institution militaire (armée et services de renseignement) avait acquis les pleins pouvoirs de faire et défaire les présidents et les gouvernements. Mais, petit à petit, au cours des deux décennies bouteflikiennes (1999-2019), le «centre de gravité» du pouvoir s’est déplacé, pour tomber – au terme d’un long processus de glissement, ponctué par la corruption galopante et la décomposition avancée d’un régime gangrené par les luttes intestines – entre les mains d’une  «nouvelle oligarchie», alliance redoutable entre des «hommes d’affaires» véreux et un «personnel politique» aux ordres baignant dans la cupidité, l’opportunisme et la médiocrité.

Cette «nouvelle oligarchie», qui a longtemps prospéré à l’ombre du «clan présidentiel», a amassé des fortunes et des intérêts politico-financiers si colossaux qu’elle en est arrivée à prendre en otage «l’homme malade» d’El Mouradia, pour en faire sa marionnette, notamment depuis le coup de force du 4e mandat, en avril 2014. Ainsi, l’institution militaire n’est plus vraiment la «colonne vertébrale» du régime, comme ce fut continuellement le cas depuis l’indépendance. Le pouvoir de décision étant, à présent, accaparé par des «cercles occultes» à la solde de cette «nouvelle oligarchie». C’est-à-dire entre les griffes de ce que le président Boudiaf avait jadis qualifié – de façon ô combien prémonitoire ! – de «mafia politico-financière».

L’influence de cette mafia des oligarques – que le clan bouteflikien a couvé et utilisé pendant de longues années, pour asseoir et pérenniser son autorité – s’est accentuée au fur et à mesure que la santé du Président déclinait. Tant et si bien, qu’elle est devenue, depuis le coup de force de 2014, le maître absolu du «jeu politique», instrumentalisant, à sa guise et au gré de ses intérêts, les institutions de l’Etat, y compris la présidence de la République et le haut commandement militaire.

Cette situation ubuesque est comparable, à plus d’un égard, à ce qui a prévalu en Russie à la fin du règne fantasque du président, prétendument réformiste, Boris Eltsine. La nouvelle oligarchie post-soviétique s’était, alors, octroyé un «pouvoir occulte» visant à défendre et pérenniser ses intérêts politico-financiers. Avant que n’émerge un homme, inconnu du grand public, ancien officier du KGB/FSB, qui s’est donné pour tâche de soustraire les institutions de l’Etat russe aux griffes des oligarques :
Vladimir Poutine.

C’est pour cela que j’ai appelé de mes vœux, depuis plusieurs mois, l’émergence d’un «Poutine algérien», qui mettra fin à cette «kleptocratie» que la mafia des oligarques bouteflikiens a imposée aux Algériens. Je n’ai, d’ailleurs, pas attendu la candidature du général Ali Ghederi pour développer cette analyse. Je l’ai évoquée à maintes reprises depuis l’été dernier. Notamment lors d’un long débat télévisé avec Hicham Aboud, en novembre dernier. Débat largement diffusé et repris sur les réseaux sociaux.

Cependant, la comparaison avec Poutine devrait, à mon sens, se limiter à ce seul impératif de libérer les institutions de l’Etat de l’emprise mafieuse des oligarques. Il ne s’agit nullement de donner un blanc-seing au général Ghederi pour instaurer un nouveau régime policier et autoritaire.

La lettre de candidature du général Ghederi est un véritable manifeste pour une «deuxième République» qui ambitionne de doter l’Algérie – enfin ! – près de six décennies après son indépendance, d’un Etat de droit, moderne et démocratique. S’il y parvient, il sera non pas le Poutine, mais l’Atatürk algérien !

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