Bachelor ou LMD au menu d’un débat des parlementaires et étudiants du PPS

M’Barek Tafsi

La crise de l’enseignement supérieur au Maroc, qui fait d’ailleurs l’unanimité, et le chantier de sa réforme ont été au menu d’une table ronde, organisée jeudi soir au siège du parlement à Rabat, à l’initiative du Groupement parlementaire du progrès et du socialisme à la Chambre des représentants (GPPS) et en partenariat avec le secteur étudiant du Parti du progrès et du socialisme à l’université Mohammed V de Rabat. La table ronde a été placée sous le thème : «Réforme de l’enseignement supérieur au Maroc. Quelle évaluation du système actuel et quelle est l’essence du Bachelor pour assurer la qualité de la formation et les défis de l’emploi?»

Ismail Alaoui: tout projet de réforme sérieux doit être global

Moulay Ismaïl Alaoui

Le 7 janvier
dernier, rappelle-t-on, le ministère de l’Education nationale, de la formation
professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique
avait annoncé que le système LMD (Licence Master Doctorat) en vigueur depuis
2004, va être abandonné pour céder la place à partir du 7 septembre prochain au
Bachelor, un système «en vogue partout dans le monde et en particulier
dans les pays anglo-saxons», dit-on.

Selon Aicha
Lablak, présidente du GPPS, qui présidait cette table ronde, ce débat est
initié dans le but d’avoir une idée claire et précise sur ce projet d’envergure,
avant de céder la parole à Ismail Alaoui, président du Conseil de la présidence
du PPS et modérateur de la rencontre.

Exposant les
grandes lignes de la plateforme de ce débat, il a fait savoir que tout le monde
s’accorde à dire que la crise qui sévit dans l’enseignement supérieur requiert
une réforme d’envergure, murement réfléchie dans la sérénité la plus totale et
non pas un projet de réforme, élaboré dans la précipitation et l’improvisation
et au terme d’un travail bâclé.

Il a
également fait savoir que le système du Bachelor dont on parle ressemble par la
durée de ses études à l’ancienne formule de la licence à quatre ans et qu’il va
permettre selon ses promoteurs une plus grande mobilité des étudiants à
l’international.

Ce qui
risque de faciliter davantage la fuite des cerveaux, qui fait déjà perdre  au Maroc ses meilleurs talents et chercheurs
dans les secteurs les plus pointus, a-t-estimé.

Pour ses
promoteurs, le système du Bachelor sera en mesure de répondre aux besoins du
marché du travail, qui reste marqué par l’exigüité et l’incapacité des
entreprises marocaines à absorber les vagues successives des jeunes en quête d’emploi
en particulier les diplômés supérieurs.

Il a
également soulevé la question de savoir si le projet de réforme accorde une
meilleure place à la recherche scientifique, qui est considérée comme étant le
parent pauvre des systèmes qui se succèdent dans le pays.

Et Moulay
Ismail de soulever une série d’autres questions pour savoir si on a procédé ou
non à l’évaluation du système LMD en vigueur depuis 18 ans.

Quant à la
crise de l’enseignement supérieur, a-t-il dit, elle n’est que le reflet de la
crise de l’enseignement secondaire, qui se situe elle aussi dans le prolongement
de la crise de l’enseignement primaire. C’est pourquoi, tout projet de réforme
sérieux doit être global et prendre en compte toutes les composantes de
l’enseignement, a-t-il expliqué.

Il s’est
également arrêté sur l’insuffisance des préparatifs de cette réforme
sectorielle, le manque de moyens matériels et humains et l’insuffisance de
mobilisation et d’adhésion du corps enseignant et des autres partenaires,
facteurs qui risquent de constituer des obstacles majeurs à surmonter, a-t-il
ajouté.

***

Saïd Laâlaj: «le
Bachelor fait preuve de succès et de performance»

Saïd Laâlaj

Dans un
exposé fleuve, l’inspecteur général du secteur de l’enseignement supérieur et
de la recherche scientifique, Said Laalaj, a plaidé pour la nouvelle
proposition du département de mettre en œuvre dès la prochaine rentrée
universitaire le système du Bachelor, pour lequel de nombreux pays ont opté.

Le tout
plaide pour une telle réforme de l’enseignement supérieur en crise, a-t-il dit.
Outre les discours de Sa Majesté le Roi et la Constitution du pays (art 31), la
Cour des comptes, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la
recherche scientifique, la journée nationale du 2 et 3 octobre 2018 à
Marrakech, le PNUD, l’OCDE, les universités, la CGEM insistent dans leurs
rapports sur la nécessité de sortir le secteur de sa crise, a-t-il avancé comme
argument.

Cette
réforme s’impose pour diverses raisons dont la facilitation de la mobilité des
étudiants marocains et l’ouverture du pays à l’international en particulier aux
établissements anglo-saxons qui sont les mieux classés au monde.

Selon lui,
l’adoption de ce nouveau système, plus professionnalisant que le LMD, devrait
permettre aux étudiants de mieux s’intégrer au marché du travail aussi bien à
l’intérieur qu’à l’étranger.

La réforme
ne s’appliquera qu’aux étudiants de la première année universitaire 2020-2021.
Ceux qui ont déjà commencé leur formation continueront d’être soumis au LMD,
(Licence – Master – Doctorat), une réforme pédagogique, mise en œuvre à partir
de l’année universitaire 2003-2004 dans l’objectif d’harmoniser le schéma des
études post-Bac avec plusieurs pays à travers le monde.

Abandonnant
l’ancienne organisation en trois cycles universitaires de deux ans chacun
(DEUG, Licence et Troisième cycle: DESA, DESS) et d’un Doctorat d’Etat, le
système LMD reconnaît trois diplômes et grades nationaux :  

  • Licence
    (L) : diplôme de niveau Bac+3 (soit fondamentale, soit professionnelle).
  • Master
    (M) : diplôme de niveau Bac+5 (soit fondamental préparant à la recherche, soit
    spécialisé)
  • Doctoral
    (D) : diplôme de niveau Bac+8 sanctionnant un travail de recherche dans le
    cadre d’une thèse.

Selon
Laalaj, les langues, les soft skills, le numérique et le système flexible des
UV sont les grandes nouveautés du système du Bachelor, dont le démarrage est
prévu pour le 7 septembre.

Il en a
également exposé les atouts pédagogiques, précisant que le système est  organisé en UV, 240 au total, soit 60 UV par
année, l’année étant organisée en deux semestres. De ce fait, il offre aussi la
possibilité d’obtenir un Bachelor en moins de 4 ans car le système est très
flexible. Le cursus est organisé en 4 ans : La première année est une
année de transition. Un tronc commun pour tous les étudiants est prévu en
deuxième année, avant que chacun ne choisisse sa spécialisation en troisième
année. La quatrième année est dédiée à l’approfondissement de la spécialisation
choisie.

Quant aux
langues étrangères (français, anglais et espagnol), elles ont une place
particulière dans le nouveau système. Elles sont mises au même pied d’égalité
que les matières fondamentales à raison de 6 UV.

Les
objectifs de ce nouveau système sont multiples selon le ministère. Il vise
d’abord à améliorer le rendement de l’université en augmentant le taux des «diplômations».
Il a aussi pour objectifs d’améliorer l’employabilité des étudiants et de
remédier à l’autre faille du système actuelle à travers l’intégration des
diplômés universitaires dans l’entreprise.

***

Des critiques à la pelle

Réagissant à
cet exposé sur la réforme par le Bachelor, tous les intervenants, représentant
aussi bien les syndicats et les enseignants que les étudiants, ont rejeté un
tel projet, élaboré «en catimini» et loin des regards des corps qu’il concerne,
en l’occurrence les universitaires, leurs représentants et les étudiants.

Quant aux
doyens et présidents des universités ayant participé à ce projet, ils sont
décriés de partout eu égard aux modalités de leur désignation et  à leurs méthodes de gestion, selon Moulay
Ismail Alaoui.

C’est ainsi
que Pr Youssef
Kouari,
coordonnateur du secteur de l’enseignement supérieur du PPS
et militant syndicaliste, a estimé d’emblée qu’il n’y a pas de raison
d’abandonner le système LMD en vigueur, sans en évaluer les résultats et en
identifier les limites et les défaillances.

Pr. Youssef Kouari

Selon lui,
le problème réside plutôt dans le niveau de l’enseignement à tous les niveaux
primaire, secondaire et supérieur, dont la médiocrité se traduit par des
établissements universitaires surpeuplés, à savoir les universités à accès
ouvert, et d’autres moins, à savoir les établissements universitaires à accès
régulés.

Quant au
système LMD en vigueur il est perfectible dans le but de permettre aux
universités à accès ouvert d’améliorer leurs résultats et de dispenser un
enseignement de qualité plus collé aux besoins du marché de l’emploi, sans
oublier la recherche scientifique.

Lui
succédant, Pr
Abdelkébir Bellaouchou
a dénoncé «l’assassinat» du système LMD
suivant les mêmes procédés usuels et les mêmes arguments, alors que personne
n’est en mesure de prouver la faillite d’un tel système encore perfectible et
qui ne s’est pas encore essoufflé.

Pr. Abdelkébir Bellaouchou

Selon lui,
il est dangereux de vouloir réduire le projet de réforme à son aspect pédagogique
comme il est faux de prétendre qu’il ne concerne qu’un seul secteur qu’est le
supérieur. C’est un chantier qui concerne la société tout entière et qui mérite
de lui apporter une réponse globale, a-t-il soutenu. La réussite de tout projet
de cette envergure requiert une vision globale de toutes les composantes et
niveaux de l’enseignement et de la formation dans le pays, a-t-il expliqué,
dénonçant la précipitation et le bâclage qui marquent les préparatifs de la
réforme.

Si le
système LMD n’a pas échoué, pourquoi veut-on l’assassiner, s’est-il interrogé,
tout en insistant sur le fait que la réussite de la réforme de l’université
marocaine est tributaire en premier et dernier ressorts de la réforme du Bac
marocain.

Pour lui, le
projet en question, une copie collée d’une expérience étrangère,  porte en lui les éléments de son échec
annoncé avant même son implémentation, car il est élaboré sans la participation
de tous ceux qui censés l’appliquer et de ceux qui doivent en bénéficier.

De son coté, l’étudiant Omar Boutoumit, chercheur dans le cycle du doctorat et coordinateur du secteur étudiant du PPS à l’université Mohammed V (Rabat) a rappelé que le chantier du Bachelor est loin de susciter au Maroc l’engouement qu’il connait ailleurs.

Omar Boutoumit

Après en avoir énuméré les limites, il a fait savoir qu’il importe plutôt d’appeler à une moralisation de la vie universitaire et de combattre certaines pratiques destructives, tels que l’achat des notes et des diplômes, la corruption par le sexe, les harcèlements sexuels, l’abus de pouvoir pour l’obtention des diplômes, les violences, le manque de représentation des étudiants dans les instances dirigeantes des universités et des facultés, etc.

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Auteur: M’hammed rahal
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