Paiement digital: le Maroc accélère-t-il vraiment son inclusion financière ?Paiement digital: le Maroc accélère-t-il vraiment son inclusion financière ?

Les infrastructures progressent, les volumes augmentent et les institutions multiplient les initiatives. Pourtant, dans la vie quotidienne, le cash continue de dominer largement les usages au Maroc. Pour Karim Zaitouni, CEO de SisPay S.A. et OnePay S.A., le sujet n’est plus seulement technologique : il touche à la culture, au coût, à l’informel et à la valeur concrète perçue par les usagers. En clair, digitaliser le paiement ne revient pas simplement à déployer des outils, mais à transformer une économie entière.

Il existe, dans le paysage marocain, une scène presque banale qui dit tout de l’état actuel des paiements : un urbain habitué aux applications règle un déjeuner sur son smartphone, puis paie en espèces son garagiste ou l’épicier du quartier. Cette coexistence n’a rien d’anecdotique. Elle reflète une économie à deux vitesses, où la modernité numérique progresse sans avoir encore renversé le règne du billet.

Sur le papier, pourtant, les signaux sont encourageants. Selon Bank Al-Maghrib, la plateforme de compensation et de virement instantané, le PCVI, a traité 16,3 millions d’opérations en 2024 pour un montant de 61,7 milliards de dirhams. Le système interbancaire de télé-clearing a, lui, atteint 136,3 millions de transactions, en hausse de 16,1% sur un an. La banque centrale relève également une progression des usages scripturaux, avec 226 millions de paiements par carte bancaire en 2024, pour 93 milliards de dirhams, contre 192 millions d’opérations et 82 milliards un an plus tôt. 

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Cette dynamique confirme que le Maroc n’est pas immobile. Elle ne suffit pas, en revanche, à conclure à une bascule massive des usages. Le même rapport de Bank Al-Maghrib montre que la forte hausse des transactions via comptes de paiement et mobile wallet a été largement soutenue par les transferts sociaux. En 2024, les opérations effectuées via les M-Wallets ont atteint 19,7 millions, pour 3,9 milliards de dirhams, contre 9,7 millions et 2,2 milliards en 2023. La progression est nette, mais elle reste encore tirée en partie par des usages impulsés institutionnellement. 

Pour Karim Zaitouni, l’erreur serait justement de réduire le sujet à une simple question d’équipement. «On commet souvent l’erreur d’aborder la domination du cash comme un problème technique», explique-t-il. Selon lui, le taux de bancarisation, le nombre de TPE ou la connectivité comptent, bien sûr, mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi le cash reste aussi central. Ce qui résiste, au fond, ce sont des habitudes, des arbitrages économiques et un rapport très concret à la simplicité.

La lecture des données internationales va dans le même sens. La Banque mondiale rappelait déjà que l’inclusion financière du Maroc avait progressé sensiblement ces dernières années : 44% des Marocains avaient accès à un compte en 2021, contre 29% en 2017, tandis que la part des usagers ayant recours aux paiements digitaux était passée de 17% à 30% sur la même période. La progression est réelle, mais elle montre aussi que l’ouverture de comptes et le déploiement des rails de paiement ne se traduisent pas automatiquement par un changement profond et généralisé des pratiques. 

Trois racines profondes de la résistance du cash

Pour Karim Zaitouni, la première force du cash est presque invisible parce qu’elle semble évidente : sa simplicité. L’argent liquide ne suppose ni apprentissage, ni réseau, ni interface. Il est immédiatement compréhensible, immédiatement disponible. Cette idée de simplicité perçue revient d’ailleurs dans les travaux d’AfricaNenda sur le Maroc : plusieurs utilisateurs interrogés évoquent la peur de se tromper, d’envoyer de l’argent au mauvais destinataire ou de ne pas savoir corriger une erreur, autant d’éléments qui nourrissent la prudence face au digital. 

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Deuxième facteur : l’informel. Dans une économie où une part significative de l’activité fonctionne encore hors des radars fiscaux et administratifs, la traçabilité n’est pas spontanément perçue comme un bénéfice. Elle peut être vécue comme un risque. Karim Zaitouni le résume clairement : digitaliser, pour beaucoup d’acteurs, c’est aussi devenir visible. Dès lors, la résistance n’est pas un simple conservatisme; elle relève d’un calcul économique.

Troisième facteur, enfin : la valeur perçue. «Le vrai obstacle n’est pas le manque de technologie, c’est l’absence de raison suffisante pour changer », souligne-t-il. Tant que payer en digital n’apporte ni avantage tangible, ni gain de temps décisif, ni incitation forte, le cash demeure rationnel aux yeux d’une grande partie des ménages et des petits commerçants.

3 questions à Karim Zaitouni,CEO de SisPay S.A. et OnePay S.A.

Challenge : Pourquoi le cash reste-t-il dominant au Maroc malgré les efforts de digitalisation ? 
Karim Zaitouni : On fait souvent l’erreur d’expliquer la domination du cash par des raisons techniques : manque de TPE, bancarisation insuffisante ou connectivité limitée. Bien sûr, ces facteurs existent, mais ils ne sont pas le cœur du problème.
Le vrai sujet, c’est que le cash reste la solution la plus simple et la plus immédiate pour la majorité des Marocains. Il ne nécessite aucun apprentissage, aucune infrastructure, aucune dépendance à un réseau. Il fonctionne toujours.
Tant que le paiement digital ne sera pas perçu comme plus simple ou plus utile que le cash, il ne remplacera pas les habitudes existantes. »

Challenge : Quels sont aujourd’hui les principaux freins à l’adoption des paiements électroniques chez les commerçants ?
K.Z. : Du côté des commerçants, les freins sont très concrets, et surtout économiques. Accepter le paiement digital a un coût : commissions, équipement, maintenance. Pour un petit commerçant, cela revient parfois à payer pour encaisser son propre argent.
À cela s’ajoute un autre élément clé : la traçabilité. Digitaliser les paiements, c’est rendre une partie de son activité visible. Pour certains acteurs, cela peut être perçu comme un risque, notamment dans un environnement où l’informel reste important.
Enfin, il y a un problème structurel : si peu de clients paient en digital, le commerçant n’a pas intérêt à s’équiper. Et si les commerçants ne sont pas équipés, les clients ne prennent pas l’habitude. On reste bloqué dans un cercle où personne ne fait le premier pas. 

Challenge : Que faut-il changer pour atteindre une adoption massive du paiement digital au Maroc d’ici 2030 ?
K.Z. : Le point clé, c’est de changer de logique. Aujourd’hui, on raisonne encore trop en termes d’équipement : combien de terminaux, combien d’applications, combien d’infrastructures.
Mais équiper ne suffit pas. Il faut créer de la valeur. Il faut que le paiement digital apporte un avantage clair, que ce soit en termes de coût, de simplicité ou d’accès à d’autres services comme le crédit ou l’assurance.
Les expériences internationales le montrent très bien : le paiement ne décolle vraiment que lorsqu’il devient la porte d’entrée vers quelque chose de plus utile.
Le vrai défi, ce n’est pas de digitaliser pour digitaliser. C’est de donner aux utilisateurs particuliers comme commerçants une raison concrète de changer leurs habitudes.

Auteur: Wafaa Mellouk
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