Le groupe marocain Akdital vient de franchir une nouvelle étape dans son expansion internationale avec la possible acquisition de 100 % du capital de Taoufik Hospitals Group (THG), l’un des principaux opérateurs privés de santé en Tunisie, pour un montant d’environ 900 millions de dirhams (90 millions de dollars).
Cette opération marquerait la première implantation d’Akdital en Afrique du Nord hors Maroc après ses récentes incursions en Arabie saoudite. Elle illustre surtout l’ambition du groupe dirigé par Rochdi Talib de bâtir un acteur régional de référence dans les services hospitaliers privés. L’opération demeure toutefois soumise à l’obtention des autorisations réglementaires nécessaires en Tunisie.
L’acquéreur, Akdital, est devenu en quelques années le leader incontesté de l’hospitalisation privée au Maroc. Le groupe exploite aujourd’hui plus de quarante établissements répartis dans plus de vingt villes du Royaume, avec plus de 4 000 lits et près de 10 000 professionnels de santé. Son développement a été spectaculaire : en 2024, le chiffre d’affaires a atteint près de 300 M$, en progression de 55 %, tandis que l’EBITDA a progressé de 64 % pour dépasser 83,9 M$. L’oncologie représente désormais près d’un tiers de l’activité du groupe. (source: rapport annuel et communiqué)
Face à lui, THG constitue l’un des actifs hospitaliers les plus attractifs de Tunisie. Fondé en 2014, le groupe exploite quatre hôpitaux privés totalisant plus de 600 lits, dont 100 lits de réanimation. Son positionnement repose sur plusieurs spécialités à forte valeur ajoutée : oncologie, neurologie, cardiologie interventionnelle, traumatologie et rééducation fonctionnelle. Le groupe accueille également une clientèle internationale provenant notamment d’Afrique subsaharienne et des pays voisins.
En 2024, THG a réalisé un chiffre d’affaires avoisinant 45 millions de dollars, avec une marge EBITDA de 35 % et une marge nette de 13 %, des niveaux de rentabilité particulièrement élevés pour le secteur hospitalier. Les prévisions pour 2025 anticipent encore une croissance d’environ 15 %, portée principalement par l’activité d’oncologie. (source: communiqué, presse spécialisée)
Une valorisation qui semble toutefois relativement modérée. Le prix annoncé de 90 millions de dollars permet d’établir plusieurs ratios de valorisation. Sur la base des revenus 2024, THG est valorisé à environ : 2 fois son chiffre d’affaires ; environ 5,6 fois son EBITDA ; entre 12 et 13 fois son résultat net estimé.
Pour un groupe hospitalier privé affichant une croissance à deux chiffres et une marge EBITDA de 35 %, ces multiples apparaissent relativement modestes.
À titre de comparaison, les grands groupes hospitaliers cotés dans les marchés développés se négocient souvent entre 8 et 12 fois l’EBITDA. Même sur certains marchés émergents, les transactions portant sur des plateformes hospitalières de qualité dépassent fréquemment les 7 à 9 fois l’EBITDA. Rapporté à la capacité hospitalière du groupe tunisien, le prix envisagé correspondrait à une valorisation implicite d’environ 150 000 dollars par lit.
Ce niveau apparaît relativement modeste au regard du coût de construction et d’équipement d’un hôpital moderne intégrant blocs opératoires, services de réanimation, équipements d’imagerie lourde et infrastructures techniques. À titre indicatif, les coûts de développement d’établissements hospitaliers privés récents dans la région MENA conduisent fréquemment à des investissements compris entre 300 000 et 700 000 dollars par lit installé, selon le niveau de spécialisation et l’intensité technologique. Sous cet angle, l’opération projetée valoriserait THG à un niveau nettement inférieur à son coût théorique de remplacement, ce qui contribue à alimenter les interrogations sur le caractère relativement modéré du prix annoncé.
Le prix payé par Akdital se situe donc sensiblement en dessous des références habituellement observées pour des actifs comparables.
Pourquoi alors, le marché peut-il être surpris par un prix aussi faible ? Le premier élément d’étonnement concerne la qualité intrinsèque de l’actif. THG n’est ni une société en difficulté ni un groupe à restructurer. L’entreprise affiche des marges supérieures à celles d’Akdital, une croissance solide, plusieurs accréditations de qualité et des positions fortes dans des spécialités médicales à forte rentabilité. Dans ces conditions, une valorisation plus proche de 8 fois l’EBITDA aurait pu être envisagée.
À 8 fois l’EBITDA, la valeur d’entreprise aurait pu dépasser 125 millions de dollars. À 10 fois l’EBITDA, elle aurait approché 160 millions de dollars. Le prix de 90 millions de dollars apparaît donc significativement inférieur à ces références. Mais plusieurs facteurs peuvent toutefois expliquer cette décote.
D’abord, le marché tunisien reste moins liquide et moins valorisé que les marchés du Golfe ou certains marchés européens. Les investisseurs internationaux appliquent généralement une prime de risque plus élevée aux actifs tunisiens en raison du contexte économique et monétaire. Ensuite, THG demeure un groupe de taille relativement modeste. Avec seulement quatre établissements, la profondeur opérationnelle reste limitée par rapport aux grands réseaux hospitaliers régionaux. Enfin, l’actionnaire vendeur a peut-être privilégié un partenaire stratégique capable d’accompagner le développement futur du groupe plutôt qu’une recherche du prix maximal.
Réduire cette opération à une simple transaction de 900 millions de dirhams serait une erreur.
Pour Akdital, l’enjeu principal n’est probablement pas la rentabilité immédiate de THG mais la construction d’une plateforme régionale.
L’acquisition offre plusieurs avantages stratégiques majeurs:
Premièrement, elle permet au groupe marocain d’accéder instantanément à un marché de plus de douze millions d’habitants sans devoir construire de nouveaux établissements à partir de zéro.
Deuxièmement, elle renforce considérablement son expertise dans l’oncologie, spécialité devenue l’un des principaux moteurs de croissance du groupe. Troisièmement, elle crée un corridor médical reliant le Maroc, la Tunisie et l’Arabie saoudite. Cette configuration pourrait favoriser la circulation des praticiens, le partage des protocoles médicaux et le développement d’une offre régionale de tourisme médical.
Quatrièmement, l’opération permet à Akdital de diversifier ses sources de revenus et de réduire progressivement sa dépendance au seul marché marocain. La véritable lecture de cette acquisition réside probablement là : Akdital ne rachète pas seulement quatre hôpitaux tunisiens ; il acquiert une tête de pont régionale.
La question centrale n’est donc pas de savoir si 90 M$ constituent un prix élevé ou faible. La véritable question est de savoir si Akdital pourra transformer cette première implantation en plateforme de consolidation régionale. Si le groupe parvient à reproduire en Tunisie la dynamique qui a fait son succès au Maroc, tout en maintenant les marges élevées de THG, cette acquisition pourrait apparaître rétrospectivement comme une opération particulièrement opportuniste.
Dans ce scénario, les 90 M$ investis aujourd’hui pourraient être considérés demain comme le coût d’entrée dans un marché régional beaucoup plus vaste.
C’est précisément ce qui rend cette transaction intéressante: derrière des multiples de valorisation étonnamment modestes se cache peut-être une ambition beaucoup plus grande, celle de faire émerger le premier véritable groupe hospitalier privé panafricain, stratégie partagée par les protagonistes.
Hédi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement
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Auteur: balkis T
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