Eau, énergie, alimentation: le défi d’un modèle fondé sur la résilience et la maîtrise des interdépendances
Par Dhia Bouktila. Professeur à l’Université de Monastir – Eau, électricité, eau minérale, produits alimentaires, carburants, médicaments: les pénuries se succèdent en Tunisie, dans des secteurs et pour des raisons souvent très différentes. Leur répétition pose pourtant une question commune: comment assurer durablement les besoins essentiels d’une économie lorsque les ressources, les infrastructures productives et les chaînes d’approvisionnement sont soumises à des contraintes croissantes? Au-delà de la gestion de chaque crise, c’est la capacité de notre modèle de développement à anticiper les interdépendances et à préserver ses ressources qui est désormais en question.
Il suffit d’observer les préoccupations quotidiennes des tunisiens pour mesurer à quel point les tensions sur les ressources et les approvisionnements se sont installées au cœur de la vie collective. Produits alimentaires de base, carburants, médicaments, eau potable, électricité et, plus récemment, eau minérale en bouteille: les épisodes de pénurie ou de forte tension se succèdent, dans des secteurs pourtant très différents.
Ces situations n’ont évidemment pas toutes les mêmes causes. Une rupture de médicaments ne répond pas aux mêmes mécanismes qu’une tension sur les produits agricoles, les carburants ou l’eau potable. Les facteurs peuvent être productifs, logistiques, financiers, énergétiques, hydriques ou institutionnels, et parfois se combiner.
Mais leur répétition pose une question commune: notre modèle de développement est-il encore adapté à un contexte où les ressources se raréfient, où les coûts augmentent et où les approvisionnements deviennent plus vulnérables?
L’été 2026 a donné une visibilité particulière à cette fragilité, avec des tensions simultanées sur l’eau et l’électricité. En juillet, l’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 608 signalements de perturbations de l’approvisionnement en eau, tandis que la STEG a dû recourir à des coupures programmées pour préserver l’équilibre du réseau électrique face à une demande exceptionnelle.
Ces tensions prennent une dimension plus structurelle à la lumière du dernier Tunisia Economic Monitor de la Banque mondiale. Publié en septembre 2026, le rapport estime que la disponibilité en eau douce renouvelable n’est plus que d’environ 380 m³ par habitant et par an et souligne que la rareté de l’eau pourrait, sans réponses adaptées, réduire le PIB tunisien de 6,4 % à l’horizon 2050.
Ces projections ne constituent pas une fatalité. Elles montrent cependant que la question des ressources dépasse désormais la seule gestion des crises sectorielles. Elle renvoie à notre capacité à anticiper les interdépendances entre l’eau, l’énergie, l’alimentation et l’ensemble de notre système productif. La pénurie est le symptôme visible; la résilience du modèle de développement constitue l’enjeu de fond.
1. Le nexus eau – énergie – alimentation: comprendre un système, au-delà des secteurs
L’une des limites de nos approches traditionnelles du développement réside dans la manière dont nous continuons à penser séparément des ressources qui, dans la réalité, sont étroitement interdépendantes.
L’eau est généralement appréhendée comme une question hydraulique, agricole ou environnementale. L’énergie relève des politiques énergétiques et industrielles. L’alimentation est abordée sous l’angle de la production agricole, des marchés, des prix et de la sécurité alimentaire.
Pourtant, ces trois dimensions forment un système dont les composantes se conditionnent mutuellement.
C’est précisément ce que met en évidence le concept de nexus eau – énergie – alimentation, développé notamment par la FAO et d’autres institutions internationales. Il ne s’agit pas d’une simple juxtaposition de trois enjeux majeurs, mais d’une approche systémique qui cherche à comprendre les interactions entre les ressources, afin d’éclairer les arbitrages et de réduire les effets indésirables des politiques sectorielles.
L’agriculture, par exemple, dépend directement de la disponibilité de l’eau. Mais elle dépend également de l’énergie nécessaire au pompage, au transport, à la transformation et à la conservation des produits. Une crise énergétique peut donc se répercuter sur les coûts de production et de distribution alimentaires. Inversement, les choix d’irrigation, de cultures et de transformation agroalimentaire influencent les besoins en eau et en énergie.
L’énergie elle-même n’est pas indépendante de l’eau. Certaines formes de production énergétique, ainsi que les différentes opérations de transformation industrielle mobilisent des ressources hydriques. De même, le dessalement de l’eau de mer, appelé à contribuer à la sécurité hydrique de la Tunisie, exige des capacités énergétiques dont la pertinence économique et environnementale doit être évaluée.
Ces interdépendances ne sont pas théoriques. Elles déterminent la manière dont une difficulté localisée peut se propager dans l’ensemble de l’économie.
Une contrainte hydrique peut réduire les possibilités de production agricole, affecter les revenus ruraux, peser sur les industries agroalimentaires et accroître les besoins d’importation. Une hausse du coût de l’énergie peut renchérir l’irrigation, le transport et la conservation des produits. Une rupture dans les approvisionnements alimentaires peut, à son tour, affecter le pouvoir d’achat des ménages et les équilibres économiques.
La pénurie n’est donc pas toujours un phénomène isolé: elle peut être le point de départ d’une chaîne de vulnérabilités qui traverse plusieurs secteurs et plusieurs territoires.
Cette lecture est particulièrement importante pour la Tunisie, dont les ressources naturelles sont limitées et dont une partie des approvisionnements stratégiques dépend de marchés extérieurs.
Elle impose de dépasser une logique de gestion sectorielle pour adopter une vision intégrée des ressources. Une politique de l’eau ne peut être pleinement efficace si elle ignore les besoins énergétiques qu’elle induit. Une politique agricole ne peut être durable si elle néglige les contraintes hydriques des territoires. Une stratégie énergétique ne peut être cohérente si elle fait abstraction de ses conséquences sur la production alimentaire.
Le nexus impose ainsi un changement de perspective fondamental: évaluer chaque décision sectorielle non seulement à l’aune de ses effets immédiats, mais aussi au regard de ses répercussions sur l’ensemble du système de développement.
2. Le paradoxe tunisien: produire davantage avec des ressources de plus en plus contraintes
La Tunisie se trouve aujourd’hui confrontée à une contradiction majeure.
D’un côté, elle doit maintenir sa production agricole, sécuriser son alimentation, créer des emplois, soutenir son industrie et améliorer les conditions de vie de sa population. De l’autre, elle doit composer avec une disponibilité hydrique extrêmement limitée, une forte dépendance énergétique extérieure et des contraintes climatiques qui fragilisent de plus en plus les systèmes productifs.
Les données disponibles donnent la mesure de cette tension. Le récent Tunisia Economic Monitor de la Banque mondiale montre que la rareté de l’eau n’est plus une contrainte temporaire, mais une donnée structurelle du développement tunisien. Le rapport souligne également que le changement climatique et l’évolution de la demande renforceront cette pression dans les prochaines décennies.
La question hydrique ne peut donc plus être abordée uniquement à travers les variations annuelles des précipitations ou le niveau de remplissage des barrages. Une amélioration ponctuelle des ressources peut offrir un répit indispensable, mais elle ne modifie pas les contraintes de fond auxquelles le pays doit désormais adapter ses choix de production, ses infrastructures et ses modes de gestion.
Les conséquences dépassent largement le secteur agricole. L’agriculture mobilise une part importante des ressources en eau et demeure un pilier de l’emploi rural. Mais le tourisme, les industries agroalimentaires et les services urbains dépendent eux aussi d’un approvisionnement hydrique fiable.
La rareté de l’eau devient ainsi une contrainte de compétitivité, de productivité et, plus largement, de développement.
Cette évolution oblige à déplacer le regard: la question n’est plus seulement de savoir comment produire davantage, mais comment produire davantage de valeur avec des ressources de plus en plus contraintes. C’est là que se situe l’un des paradoxes majeurs du modèle tunisien.
Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à la production agricole. Il s’agit de reconnaître que les objectifs de production doivent désormais être articulés à des exigences de soutenabilité, de résilience et de création de valeur.
Le véritable défi consiste à produire mieux, à réduire les pertes, à valoriser davantage les ressources mobilisées et à orienter les investissements vers les systèmes productifs les plus adaptés aux caractéristiques des territoires.
Cela suppose aussi de reconnaître que tous les territoires ne disposent pas des mêmes ressources, que toutes les cultures ne présentent pas les mêmes exigences hydriques et que les mêmes solutions techniques ne peuvent être appliquées indistinctement à l’ensemble du pays.
La transition vers un modèle plus résilient exige donc une connaissance beaucoup plus fine des territoires, de leurs ressources et de leurs potentialités.
3. Sortir de la gestion des crises: réformer la gouvernance des ressources
Si les pénuries constituent le symptôme visible de tensions multiples, leur prévention nécessite de transformer la manière dont les politiques publiques sont conçues et mises en œuvre.
La réponse ne peut se limiter à renforcer les capacités d’approvisionnement, à mobiliser des ressources supplémentaires ou à intervenir dans l’urgence. Ces mesures peuvent être nécessaires, parfois indispensables. Mais elles demeurent insuffisantes si elles ne s’accompagnent pas d’une réforme de la gouvernance des ressources et des instruments d’aide à la décision.
Cette transformation pourrait s’articuler autour de quatre priorités:
a) Instaurer une gouvernance institutionnelle des interdépendances entre eau, énergie et alimentation
La première évolution devrait être institutionnelle.
La Tunisie gagnerait à mettre en place un mécanisme institutionnel permanent de coordination stratégique des interdépendances entre l’eau, l’énergie et l’alimentation, associant administrations publiques, institutions scientifiques et acteurs économiques.
Il ne s’agirait pas de créer une structure administrative supplémentaire chargée de produire des rapports. L’objectif serait d’introduire une véritable capacité d’arbitrage transversal dans la décision stratégique.
Un tel mécanisme devrait permettre d’évaluer les conséquences croisées des grands investissements, d’identifier les risques de transfert de vulnérabilité entre secteurs et de construire des scénarios intégrant les évolutions climatiques, hydriques, énergétiques et alimentaires.
La mise en œuvre du Plan Eau 2050, qui prévoit des investissements importants dans les infrastructures et la gestion de l’eau, illustre l’importance de cette articulation. La Banque mondiale insiste précisément sur la nécessité d’accompagner les investissements hydriques de réformes institutionnelles, de la modernisation de la gestion de l’irrigation et d’une meilleure réutilisation des eaux traitées.
b) Réorienter les politiques agricoles vers la valeur créée par unité de ressource
Une deuxième réforme concerne les critères d’évaluation des politiques agricoles et des investissements productifs.
Les rendements par hectare et les volumes commercialisés demeurent des indicateurs indispensables. Mais ils doivent être complétés par des indicateurs de productivité hydrique(*), d’efficacité énergétique, de valeur ajoutée et de résilience.
L’enjeu est de faire évoluer progressivement les mécanismes de soutien et d’investissement pour qu’ils valorisent non seulement la production obtenue, mais aussi la capacité à créer davantage de valeur avec des ressources limitées.
Cette évolution doit rester différenciée selon les cultures, les territoires et les objectifs de sécurité alimentaire. Elle ne saurait se traduire par des interdictions générales ou par une opposition simpliste entre cultures dites rentables et cultures dites consommatrices d’eau.
Elle suppose des évaluations agronomiques, économiques, sociales et environnementales permettant d’éclairer les arbitrages publics.
La modernisation de l’irrigation, la réduction des pertes post-récolte, l’adaptation des calendriers culturaux, la valorisation des eaux non conventionnelles lorsque les conditions sanitaires et environnementales le permettent, ainsi que l’amélioration génétique et agronomique des cultures doivent s’inscrire dans cette perspective, en privilégiant les systèmes les mieux adaptés aux contraintes climatiques et hydriques.
La performance agricole de demain se mesurera aussi à la capacité de produire davantage de valeur avec moins de ressources.
c) Mettre en place une gouvernance anticipatrice des disponibilités alimentaires
La question des pénuries alimentaires appelle, elle aussi, un changement de méthode.
Les difficultés d’approvisionnement en tomates, pommes de terre, volaille, lait ou certains produits alimentaires de base illustrent l’importance des calendriers de production, de l’organisation des marchés et des capacités de stockage. Elles ne sauraient s’expliquer par les seuls aléas climatiques.
La Tunisie gagnerait à renforcer un système permanent d’observation et d’anticipation des disponibilités alimentaires, en commençant par les produits stratégiques les plus sensibles aux variations saisonnières.
Ce dispositif devrait croiser les données relatives aux superficies cultivées, aux prévisions de récolte, aux stocks, aux conditions climatiques, aux besoins du marché et aux flux commerciaux.
L’objectif serait de détecter les tensions suffisamment tôt pour permettre des réponses adaptées: meilleure coordination entre bassins de production, amélioration du stockage lorsque cela est pertinent, réduction des pertes, organisation de la logistique et anticipation raisonnée des besoins d’importation.
Il s’agit de passer d’une intervention essentiellement réactive, déclenchée lorsque les ruptures sont déjà visibles, à une politique de prévention fondée sur l’information et la coordination.
L’anticipation ne supprimera pas toutes les pénuries. Elle peut cependant réduire leur fréquence, leur intensité et leurs conséquences économiques et sociales.
d) Faire de la recherche scientifique une infrastructure de décision publique
C’est probablement ici que se situe l’un des leviers les plus importants de transformation.
La Tunisie dispose de compétences scientifiques dans les domaines de l’agronomie, de l’hydrologie, de la biotechnologie, de la génomique, de l’environnement, de l’énergie et de la modélisation. Ces compétences devraient être mobilisées de manière plus systématique dans la conception et l’évaluation des politiques publiques.
La recherche ne doit pas être sollicitée uniquement lorsqu’une crise survient, pour apporter une expertise ponctuelle ou proposer une solution technique à un problème déjà installé. La crise sanitaire de la Covid-19 a notamment montré l’importance de l’expertise scientifique dans l’urgence, à travers la mobilisation de structures et de commissions scientifiques. Mais cette mobilisation, aussi nécessaire soit-elle, ne peut constituer le seul mode de relation entre science et décision publique. La science doit être mobilisée avant la crise: pour documenter les vulnérabilités, construire des scénarios, identifier les risques émergents et éclairer les choix qui permettent de les prévenir.
La FAO et l’Institut international de gestion de l’eau ont déjà développé, avec plusieurs partenaires tunisiens, des outils de suivi de la consommation hydrique agricole et d’aide à l’allocation de l’eau dans les périmètres irrigués. L’expérience du Water Use Tool dans le périmètre de Bouheurtma montre notamment comment les données satellitaires et la modélisation peuvent contribuer à éclairer les décisions opérationnelles.
Mais l’enjeu ne devrait pas être de dépendre uniquement de telles collaborations internationales. La Tunisie dispose elle-même d’universités, de laboratoires et de compétences scientifiques qui pourraient être davantage intégrés à la production régulière des connaissances nécessaires à la décision publique. Des conventions pluriannuelles entre les administrations territoriales (notamment les CRDA) et les institutions scientifiques pourraient permettre de produire des données territorialisées, des modèles prédictifs et des indicateurs régulièrement actualisés.
Aujourd’hui encore, le fonctionnement administratif reste largement organisé autour de logiques sectorielles et hiérarchiques, alors que les problèmes auxquels les territoires sont confrontés sont de plus en plus transversaux. Le rapprochement entre les structures territoriales de l’État et les universités devrait devenir un mécanisme permanent d’appui scientifique à la décision et d’anticipation des risques.
L’enjeu est désormais de consolider, de généraliser et d’institutionnaliser ce type d’approche, afin que les connaissances scientifiques disponibles deviennent un élément permanent de la décision publique.
Une nation qui ne connaît pas suffisamment ses ressources, leurs dynamiques et leurs limites ne peut pas organiser durablement leur valorisation.
e) Synthèse
Le tableau suivant résume les changements de méthode que cette transformation implique.
Du modèle sectoriel à une gouvernance intégrée des ressources
| Approche classique | Approche à construire |
| Gestion séparée de l’eau, de l’énergie et de l’alimentation | Planification intégrée fondée sur le Nexus eau–énergie – alimentation |
| Évaluation des politiques agricoles par les volumes et les rendements | Évaluation combinant production, valeur ajoutée, productivité hydrique et résilience |
| Intervention après l’apparition des pénuries | Systèmes d’observation, d’alerte et d’anticipation des tensions |
| Recherche scientifique mobilisée ponctuellement, souvent après la crise | Recherche scientifique intégrée en amont à la planification et à la décision publique |
| Investissements évalués principalement par leurs capacités et leurs coûts initiaux | Investissements évalués selon leurs capacités et leurs coûts, mais aussi selon leur durabilité, leurs risques et leur contribution à la résilience |
Ce changement de paradigme implique enfin de faire de la sécurité des ressources un critère explicite de l’investissement public.
Tout grand projet de développement devrait pouvoir préciser les ressources qu’il mobilisera, la valeur économique et sociale qu’il créera, sa vulnérabilité aux aléas climatiques et énergétiques, ainsi que ses effets sur les équilibres du territoire.
L’objectif est de mieux orienter les ressources publiques vers les investissements qui renforcent durablement la capacité productive et la résilience du pays.
4. La souveraineté de demain: maîtriser ses dépendances et anticiper les transformations
La question des pénuries nous conduit, en définitive, à reconsidérer notre conception de la souveraineté économique.
La souveraineté ne peut être assimilée à l’autarcie. Aucun pays ne peut prétendre produire seul toutes les ressources, toutes les technologies et tous les biens nécessaires à son développement. Les échanges internationaux, la coopération scientifique et les interdépendances économiques demeureront indispensables.
Mais une dépendance devient une vulnérabilité lorsqu’elle n’est ni suffisamment anticipée, ni diversifiée, ni maîtrisée.
La sécurité des ressources suppose ainsi de mieux connaître les ressources disponibles, de préserver les écosystèmes qui les soutiennent, de renforcer les compétences scientifiques et techniques, de diversifier les approvisionnements et de mettre en place des mécanismes de gestion capables d’absorber les chocs.
Elle suppose également de repenser le rapport entre développement économique et territoires. Les ressources hydriques, les sols, les écosystèmes, les infrastructures énergétiques et les systèmes agricoles ne sont pas distribués uniformément sur le territoire tunisien. Les politiques de développement doivent donc être davantage territorialisées, fondées sur les caractéristiques réelles des milieux et sur leurs potentialités de valorisation durable.
L’adaptation au changement climatique exige une transformation des systèmes de production, des modes de consommation, des choix d’investissement et des mécanismes de gouvernance.
La Tunisie possède des compétences scientifiques, des ressources biologiques et des savoir-faire agricoles qui peuvent contribuer à cette transformation. Mais leur valorisation exige une articulation plus étroite entre recherche, innovation, investissement productif et décision publique.
Conclusion: ne plus gérer les pénuries, construire la résilience
Les pénuries qui rythment la vie économique et sociale ne doivent pas être considérées comme une succession de difficultés sans lien entre elles. Elles constituent des signaux qui nous invitent à examiner plus profondément les conditions de fonctionnement de notre modèle de développement.
Le nexus eau–énergie–alimentation offre précisément un cadre pour penser cette transformation. Il nous rappelle que la sécurité alimentaire ne peut être durable sans sécurité hydrique et énergétique, que la sécurité hydrique ne peut être assurée sans gouvernance et sans connaissance scientifique, et que la sécurité énergétique doit être pensée en relation avec les besoins de l’ensemble de l’économie.
Pour la Tunisie, l’enjeu est de construire une économie capable de créer davantage de valeur, de préserver ses bases naturelles et de réduire sa vulnérabilité aux chocs climatiques, économiques et géopolitiques.
Cela exige une nouvelle culture de la décision publique: moins cloisonnée, davantage fondée sur les données, attentive aux interdépendances et résolument tournée vers l’anticipation.
La véritable richesse d’une nation ne réside pas seulement dans les ressources dont elle dispose, mais dans sa capacité à les connaître, à les valoriser et à organiser leur usage au service des générations présentes et futures.
La question n’est donc plus simplement de savoir comment la Tunisie pourra continuer à se développer avec les ressources du siècle dernier. Elle est de savoir si nous saurons construire, dès aujourd’hui, un modèle de développement capable de répondre aux contraintes du siècle qui vient.
Dhia Bouktila
Professeur à l’Université de Monastir
Spécialiste en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux et en philosophie des sciences
Note
(*) Productivité hydrique = valeur ou quantité produite par unité d’eau mobilisée. C’est un indicateur de performance : combien produit-on avec un m³ d’eau?
Références
1. World Bank (2026): Tunisia Economic Monitor: Tunisia’s Water Challenge – From Scarcity to Resilience.
2. World Bank (2023): Tunisia Country Climate and Development Report (CCDR).
3. Flammini et al. (2014): Walking the Nexus Talk.
4. FAO (2014): The Water-Energy-Food Nexus: A New Approach in Support of Food Security and Sustainable Agriculture.
5. Ministère de l’Agriculture, Tunisie: Vision et stratégie du secteur de l’eau à l’horizon 2050 – EAU 2050.
6. FAO & IWMI (2025): Water Use Tool for Tunisia
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