«Peut-être sommes-nous en train de vivre l’époque où l’on doit, où l’on devrait à tout moment dire « je ne sais pas». Que l’on nous demande notre avis sur la proximité d’une nouvelle guerre mondiale ou sur les mérites comparés de Donald Trump et de Marine Le Pen, la réponse qui s’impose, c’est que l’on ne sait pas ».
Ces lignes sont extraites d’un éditorial de Jean Daniel intitulé «Je ne sais pas».Voilà un homme qui a incarné pour ma génération une certaine idée du journalisme, autrement dit, la rigueur, l’objectivité, le souci constant de s’effacer derrière son sujet et une grande modestie. Face à la complexité du contexte actuel, marqué par l’émergence de figures politiques hors partis, la montée du terrorisme dans le monde et l’accélération de l’histoire qui ne permet pas d’avoir le recul nécessaire pour comprendre, puis juger à bon escient, on ne peut que comprendre les scrupules qui tourmentent Jean Daniel.
Doyen d’âge des journalistes français, puisqu’il est aujourd’hui quasi centenaire (il a bouclé ses 99 ans le 21 juillet 2019 ), il se prévaut d’une carrière qui s’étale sur 70 ans au cours de laquelle Il a sillonné la planète de long en large, connu les grands de ce monde qui n’hésitaient pas à le consulter sur certains dossiers épineux, couvert la plupart des grands évènements qui ont marqué le XXe siècle y compris les évènements de Bizerte en 1961 où il avait échappé de peu à la mort, écrit et lu sur tous les sujets, et pourtant, il s’avoue incapable parfois de saisir les changements drastiques que notre planète a connu ces dernières années.
On dit que le vrai talent est consubstantiel à la modestie. De fait, l’aveu de Jean Daniel sonne comme un message d’humilité dont seuls les grands esprits comme lui sont capables. Pour nous, journalistes tunisiens, c’est un choc salutaire. Par orgueil, nous continuons à jouer imperturbablement au «Monsieur-qui-sait-tout» comme si on avait la science infuse, qu’il s’agisse de la situation intérieure ou de l’actualité internationale, poussant l’outrecuidance jusqu’à émettre des jugements péremptoires sur des sujets qu’on ne maîtrise pas ou pas assez. C’est le cas notamment de certains de nos chroniqueurs qui ne se résolvent pas à dire : «je ne sais pas». Ils seraient bien inspirés de suivre l’exemple de Jean Daniel d’autant plus qu’on a la chance de pratiquer un métier où la modestie doit être une vertu cardinale, où «plus on sait, plus on a l’impression de ne rien savoir».
Hedi Béhi
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