Pourquoi les multinationales parient sur le Maroc ?Pourquoi les multinationales parient sur le Maroc ?

Malgré la morosité des échanges mondiaux, plus du quart des multinationales envisagent d’accroître leurs investissements manufacturiers au Maroc d’ici trois ans. Un niveau largement au-dessus du reste de l’Afrique du Nord. Alors que les industriels se replient en Chine, le Maroc s’impose comme une destination clé du « friendshoring » européen.

Depuis 2024, la réindustrialisation s’est imposée comme une priorité stratégique pour les organisations occidentales, non plus par simple calcul de coûts, mais par nécessité de souveraineté et de résilience. Les crises successives (pandémie, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient) ont exposé la fragilité de chaînes d’approvisionnement trop concentrées. 

Ainsi, dans ce nouveau contexte économique mondial marqué par la fragmentation des chaînes de valeur et la montée des logiques de souveraineté économique, un chiffre retient l’attention : 26 % des grandes entreprises internationales prévoient d’augmenter leurs investissements manufacturiers au Maroc d’ici à 2029, explique le rapport du Capgemini Research Institute.

À première vue, la performance peut sembler modeste face à des poids lourds comme l’Inde (38 %) ou le Vietnam (35 %). Mais à y regarder de plus près, elle révèle une dynamique plus subtile : celle d’un positionnement stratégique du Royaume dans le nouveau paradigme du friendshoring européen.

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Car derrière ce pourcentage se joue un basculement profond. À l’heure où près d’un tiers des industriels réduisent leur exposition en Chine, et où les intentions de désinvestissement progressent dans plusieurs régions, notamment en Afrique du Nord, le Maroc se distingue comme une plateforme de stabilité relative. Mieux : il capte une part croissante des arbitrages industriels européens, dans un environnement où la proximité géographique, la sécurité juridique et l’accès à une énergie compétitive deviennent des critères décisifs.

Ce repositionnement s’inscrit dans une transformation plus large des stratégies industrielles mondiales. Comme le souligne le dernier rapport du Capgemini Research Institute, les entreprises ne cherchent plus seulement à optimiser leurs coûts, mais à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.

« Les organisations passent progressivement de l’optimisation des coûts à une souveraineté pragmatique », résume l’étude. Une inflexion majeure qui redéfinit les hiérarchies industrielles à l’échelle globale. « Avec les recompositions géoéconomiques en cours, l’attractivité du Maroc ne relève ni du hasard ni d’un simple arbitrage de coûts, mais d’un calcul stratégique fondé sur la réduction du risque systémique. Face à la fragmentation des chaînes de valeur mondiales, les grands groupes privilégient désormais des juridictions politiquement alignées, institutionnellement prévisibles et logistiques fiables. Le Maroc s’inscrit pleinement dans cette logique de friendshoring : ancré dans l’orbite euro atlantique sans en être périphérique, il offre un compromis rare entre proximité géographique, stabilité macroéconomique et capacité industrielle déjà éprouvée », nous explique Hicham Kasraoui, chercheur associé à l’Institut Marocain d’Intelligence Stratégique (IMIS).

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Et de préciser : «Cette dynamique traduit une vision très anglo-saxonne de l’investissement international, où la souveraineté économique se construit moins par l’autarcie que par la sécurisation d’écosystèmes productifs entre alliés de confiance. Dans ce cadre, le Maroc joue le rôle d’un trusted hub régional, capable d’absorber des capacités industrielles relocalisées tout en servant de point d’articulation entre l’Europe, l’Afrique et, plus largement, les marchés transatlantiques. Ce positionnement répond aux priorités actuelles des investisseurs anglo-américains et européens : résilience, continuité opérationnelle et alignement stratégique à long terme, bien au-delà des seuls paramètres conjoncturels de l’économie mondiale. »

Une réindustrialisation guidée par la souveraineté et la résilience

Selon l’étude, près des trois quarts des grandes entreprises disposent aujourd’hui d’une stratégie de relocalisation ou de diversification industrielle. Pour 70 % d’entre elles, l’objectif principal reste l’amélioration de la résilience des chaînes d’approvisionnement. La durabilité, quant à elle, s’impose progressivement comme un levier complémentaire, notamment à travers le développement de modèles de production circulaire.Le rapport pointe un ralentissement des investissements effectifs, freiné par l’incertitude économique, les tensions commerciales et une allocation plus stricte du capital. Seuls certains secteurs stratégiques — semi-conducteurs, défense, technologies critiques — échappent à cette prudence généralisée.

Dans ce contexte, les stratégies varient fortement selon les régions. Les États-Unis privilégient une approche de reshoring, largement soutenue par des politiques publiques offensives. Le CHIPS Act ou l’Inflation Reduction Act ont accéléré le retour de capacités industrielles sur le sol américain. En parallèle, 85 % des entreprises européennes investissent désormais aux États-Unis, attirées par les incitations fiscales et la profondeur du marché.

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L’Europe, en revanche, opte majoritairement pour le friendshoring (64 %). Une stratégie qui consiste à relocaliser les chaînes de valeur vers des pays partenaires jugés politiquement fiables et économiquement compatibles. Une orientation dictée par des contraintes internes : coûts énergétiques élevés, pression réglementaire et faible croissance de la productivité. C’est dans cette logique que le Maroc émerge comme une destination crédible.

Le Maroc, point d’équilibre du friendshoring européen

Avec 26% d’intentions d’augmentation d’investissements et 55% de maintien, le Maroc se positionne dans une zone d’attractivité stable. Seules 8 % des entreprises envisagent une réduction de leurs investissements, un niveau nettement inférieur à celui observé dans plusieurs pays comparables.

Surtout, le Royaume surclasse largement son environnement régional. En Afrique du Nord (hors Égypte), les intentions de désinvestissement atteignent 33 %, contre seulement 17 % d’intentions d’augmentation. Un contraste qui renforce la singularité marocaine. Cette performance repose sur des facteurs structurels clairement identifiés. D’abord, la proximité géographique avec l’Europe : les 14 kilomètres du détroit de Gibraltar constituent un avantage logistique majeur dans un monde où la réduction des délais devient critique. Ensuite, l’accès à une énergie compétitive, notamment grâce aux investissements dans les renouvelables. Enfin, un cadre commercial favorable, soutenu par des accords avec l’Union européenne.

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À cela s’ajoute un élément plus stratégique : le positionnement du Maroc sur les matières premières critiques, notamment les phosphates.  Le rapport insiste sur la dépendance critique de l’Europe aux matières premières stratégiques, citant le Critical Raw Materials Act comme réponse à l’hégémonie chinoise sur les terres rares et les minerais essentiels. Le Maroc, via ses réserves de phosphates et son potentiel minier, apparaît comme un partenaire de souveraineté pour l’Occident.

Une concurrence mondiale de plus en plus intense

Mais cette dynamique positive ne doit pas masquer la réalité : la compétition est rude. L’Inde, le Vietnam et le Mexique dominent largement les intentions d’investissements. Leur attractivité repose sur des marchés intérieurs massifs, des politiques industrielles agressives et des incitations financières importantes. L’Inde, en particulier, bénéficie d’un alignement stratégique avec les grandes puissances économiques et d’une montée en puissance rapide de ses capacités industrielles.

Apple, Siemens et Airbus figurent parmi les organisations qui y étendent leur empreinte manufacturière. À l’inverse, la Chine voit son attractivité reculer. Près de 33 % des entreprises prévoient de réduire leurs investissements, notamment dans les secteurs industriels lourds. Toutefois, le découplage reste partiel : la majorité des entreprises maintiennent une présence dans une logique de production locale (China for China).

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Le rapport nuance: 64% des organisations maintiennent ou augmentent leurs investissements en Chine, souvent dans une logique de production pour le marché local (China for China). Les stratégies de collaboration évoluent: 57% des organisations adoptent une stratégie de localisation, 55% misent sur la co-innovation et les partenariats R&D, et 55% sur les coentreprises. La Chine demeure incontournable pour les matières premières critiques, contrôlant près de 60% de l’extraction mondiale.

Auteur: Ismail Saraoui
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