L’encours de la dette du Trésor a atteint 747,2 milliards de DH à fin décembre 2019, dont près de 80% pour la dette intérieure et 20% pour la dette extérieure. Cet encours s’est accru de 3,4% par rapport à son niveau de 2018, taux de progression modéré par rapport aux années antérieures (8,3% en moyenne entre 2010 et 2018). Rapporté au PIB, l’encours de la dette publique a enregistré une légère baisse continuant néanmoins à représenter 65% du PIB.
Mais si le résultat en termes de stocks peut pousser à l’optimisme, une approche en termes de flux incite à quelques questionnements. En effet, les charges de la dette du Trésor ont augmenté durant l’année 2019 de 9%, hausse qui résulta de l’augmentation à la fois des charges en principal (+8,7 milliards de DH) et du service de la dette proprement dit, à savoir les charges en intérêts (+ 2,5 milliards de DH). Ces dernières se sont ainsi établies à 30,5 milliards de DH, soit l’équivalent de 2,6% du PIB et de plus de 12% des recettes ordinaires de l’année 2019. Ces charges ont absorbé la totalité des taxes intérieures de consommation (29,5 milliards de DH). Elles ont largement dépassé les dépenses de compensation (18,3 milliards de DH) et représenté l’équivalent de 61 % des dépenses d’investissement des ministères (49,2 milliards de DH). C’est dire que les charges d’intérêts absorbent une part importante des dépenses publiques grevant ainsi, chaque année davantage, la marge de manœuvre budgétaire des autorités.
Pourtant, les analystes s’intéressent beaucoup plus à l’examen de la situation de la dette en termes de stocks, c’est-à-dire au rapprochement de l’encours de la dette avec le PIB. Ceci résulte du fait que de la même manière que, pour les entreprises et les particuliers, les capacités de remboursement sont garanties aussi bien par leurs revenus que par des titres de propriété, le PIB constitue l’assiette des revenus futurs de l’Etat, donc sa ressource financière potentielle.
C’est ce qui explique que les gouvernements se fixent des objectifs d’évolution du rapport dette/PIB. Mais pour évaluer la soutenabilité de la dette publique, cette évolution est conjuguée avec d’autres paramètres dont notamment le taux de croissance nominale de l’économie, le taux d’intérêt moyen de la dette et le niveau du solde primaire. Lorsque le taux d’intérêt de la dette est supérieur au taux de croissance et que le solde primaire est négatif, la dette augmente mécaniquement, plus vite que le PIB. Dans ce cas, la situation de la dette risque de devenir non soutenable.
Cependant, avec 250% du PIB, le ratio de la dette du Japon, qui en fait le pays le plus endetté au monde, n’en est pas moins soutenable. Et depuis la fin des années 90, le déficit budgétaire de ce pays dépasse 6% du PIB. Dans ce contexte, et comme le souligne Frédéric Burguière, spécialiste des marchés asiatiques, «la Banque du Japon a été la première, en mars 2001, à mettre en œuvre une politique monétaire non conventionnelle, et détient, à la fin de 2017, plus de 40% de l’encours des dettes de l’Etat» (in Les dettes publiques à la dérive, Editions Eyrolles, Paris, 2018, P.25)
En Europe, le Pacte de stabilité et de croissance, qui a écarté cette monétisation de la dette, a fixé à 60% le ratio maximum de la dette au PIB, taux qui, pour être stabilisé, requiert, de la part des Etats concernés, le non-dépassement d’un déficit de 3%. Ces limites ont toutefois été critiquées par plusieurs auteurs et la plupart des autorités de la zone euro n’ont pas réussi à les respecter. En effet, l’endettement public de ces pays a atteint un niveau élevé suscitant des inquiétudes relatives à la soutenabilité et même à la solvabilité de certains parmi eux. Parallèlement, la politique monétaire a atteint un niveau proche de la borne zéro des taux d’intérêt, ce qui limita la marge de manœuvre de la Banque centrale européenne (BCE).
Il n’en reste pas moins que des initiatives ont été prises qui frôlent la monétisation (voir encadré). Concernant notre pays, Roberto Cardarelli, qui a exposé les résultats de sa visite au Maroc au titre de l’article IV du FMI, a indiqué que, sur cette question, la position de Bank Al-Maghrib était la bonne. D’abord, parce que les statuts de cette dernière ne lui permettent pas de monétiser la dette et, ensuite, parce que la dette publique intérieure serait soutenable. L’épargne que le Maroc peut mobiliser dans un contexte de taux bas fait qu’il “n’a pas besoin d’avoir recours à ces mesures extrêmes”, a-t-il clarifié, concluant que cela a même permis de renforcer la crédibilité de la banque centrale. Et d’ajouter que la dette publique marocaine est soutenable tant que les taux sont bas et que les projections de croissance retenues pour l’année prochaine sont réalisées.
Mais si la faiblesse relative des taux d’intérêts peut autoriser à l’optimisme, rien ne garantit la pérennité de ce niveau. Ce dernier serait déterminé, depuis le consensus de Washington, par le jeu du marché, théorie qui est fondée davantage sur une croyance que sur un raisonnement scientifique. Elle est le fruit de ce que Éric Toussaint a qualifié de religion du marché (in la dette ou la vie, éditions Aden, Paris, 2011).
A ce propos, Lord Ader Turner, homme d’affaires britannique, ancien dirigeant d’une banque américaine, de la confédération des industries britanniques et d’autres organismes anglais, nous apprend que «tous les marchés financiers sont, à des degrés divers, imparfaits et sujets à des poussées d’exubérance puis de dépression qui éloignent les prix de tout niveau d’équilibre rationnel et peuvent entraîner une affectation non efficiente des ressources en capital» (in Reprendre le contrôle de la dette, pour une réforme radicale du système financier, Editions de l’atelier, Paris, 2017, P.35).
Dans un autre contexte, où les taux d’intérêts étaient plus élevés, j’avais fait une modeste proposition qui reste d’actualité, dans cet article publié le 18 septembre 2001, par le quotidien français Le Monde, intitulé: La taxe Tobin, une opportunité pour le Maroc, consistant en un traitement spécifique du service de la dette intérieure marocaine.
Le traitement suggéré consistait en l’utilisation de 30% du différentiel entre les taux d’intérêt et d’inflation, pour alimenter un Fonds public pour le financement de projets d’investissement, notamment portés par de jeunes promoteurs. Cela devait amener les banques à prendre des risques et partant à s’impliquer pleinement dans l’opération d’investissement pour des capitaux dont elles auraient reçu à la fois le capital, l’intérêt nominal et les 2/3 du différentiel entre le taux d’intérêt moyen pondéré et le taux d’inflation.
Le manque à gagner en termes de dépenses d’investissement, dont la charge des intérêts a empêché la budgétisation, aurait pu être rattrapé par la réalisation de ces projets qui auraient également résorbé une partie du chômage des jeunes, notamment diplômés. D’autres voies peuvent être tentées pour mieux gérer la dette publique et créer une dynamique nouvelle dans le secteur financier.
SMP
Le programme SMP (Securities Market Program), lancé en mai 2010, consistait à racheter sur le marché secondaire les obligations souveraines des Etats de la zone euro qui n’avaient plus la pleine confiance des investisseurs (Portugal, Irlande, Italie, Grèce et Espagne pour environ 220 milliards d’euros). Ce programme a été relayé le 22 janvier 2015 par le lancement d’un autre dit d’assouplissement quantitatif (Quantitative Easing) portant sur le rachat sur le marché secondaire de titres obligataires souverains et privés d’un montant de plus de 2.600 milliards d’euros échelonnés entre mars 2015 et décembre 2018.o
Auteur: hlafriqi
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