Le Temps – Jameleddine EL HAJJI
L’arrestation de Nabil Karoui, créateur et chef du parti Qalb Tounes est certes une procédure juridique normale. Une détention préventive, pour le moment, qui ne lèse en rien les droits du prévenu. Seulement, elle pose plusieurs problèmes à d’autres niveaux qui dépassent la personne incriminée actuellement par la Justice. Au seul niveau du parti, l’arrestation du chef met en cause la totalité des responsables…et des actions à « leur actif ».
Propriétaire, à l’origine, d’une chaine de télévision depuis les dernières années du règne de Zinelabidine Ben Ali, le personnage et sa « boite » ont connu une mutation aussi spectaculaire que mystérieuse, et ce depuis la chute du régime au début de l’année 2011. En l’absence de tout contre-pouvoir médiatique, la chaine Nessma est vite devenue la première chaine privée mêlant information et politique. Dans l’anarchie des années 2012, 2013 et 2014, Nessma s’est fait tour à tour le porte-parole du parti islamiste Ennahdha, de Nida Tounes de Béji Caïd Essebsi, et de leurs alliés de circonstance. Entretemps, Nabil Karoui, fort de sa plateforme de Nessma, lance une association caritative qui a sillonné le pays, en files de camions transportant aux « pauvres » toute sorte de denrées alimentaires et autres accessoires de « sommeil » par temps glacial. Une œuvre de charité bien soutenue par la chaine de télévision qui passait en direct les scènes de déchargement des subsides, au rythme de ces bulletins d’information horaires. En deux temps trois mouvements, l’association de bienfaisance se transforme en parti politique portant le sobriquet de « Qalb Tounes » (le cœur de la Tunisie). Sans coup férir, Nabil Karoui, entouré de son frère et de quelques relations proches, déclare officiellement la fondation d’un parti politique, sur les cendres de l’association ainsi mise en veille, mais seulement de par la forme. Sans arrêter les cargaisons de macaroni et autres produits de cuisine, acheminés chaque semaine au petit peuple. Or depuis que le parti était association, la HAICA s’est inquiétée à plusieurs reprises de cette façon de faire de l’information audiovisuelle, du travail associatif, et de la politique.
La HAICA prêchait
dans le désert ?
Les choses en sont venues à la fermeture pure et simple de la chaine, par décision de justice où le plaignant n’était autre que cette instance de régulation. Le nombre de contraventions rédigées contre les déviations de Nessma ne se compte plus sur les doigts d’une seule main. Pire, la chaine, et Nabil Karoui, en plus de leur équipe de choc de défense, se défendaient et accusaient leurs détracteurs, personnes et institutions, ont décidé d’assurer leur défense sur les ondes de Nessma. Seulement, tandis que les médias tunisiens annonçaient la cessation de l’émission par Nessma, suite à la saisie de son matériel d’émission, la chaine a continué à émettre… de l’étranger. Entretemps, une association de la société civile s’est mise sur les traces de l’argent qui a permis « aux » entreprises de Nabil Karoui, de renvoyer paitre la Justice et les institutions tunisiennes de régulation, pour agir librement en territoire conquis. A la faveur d’investigations menées par la Justice au-delà des frontières, en plus de l’insistance de la HAICA et du « harcèlement » de l’association de la société civile, plusieurs dossiers ont pu être montés juridiquement, faisant peser de lourdes charges sur Nessma, Nabil Karoui et tout leur chapelet de satellites, à l’intérieur comme à l’étranger. A ce stade, il est devenu vital de chercher des appuis politiques à cette nébuleuse, d’autant plus que Béji Caïd Essebsi amorçait son ultime déclin en 2016. D’un tour de main, Rached Ghannouchi, chef du parti Ennahdha se présente, et vite, le marché a été conclu. Avec son lot de manœuvres dilatoires à faire pâlir les plus grands scénaristes des séries mafieuses. Lors des législatives et présidentielle de 2019, l’échéance électorale s’est transformée en un gigantesque carnaval de simulation. Nabil Karoui passe au deuxième tour de la présidentielle, balayant le deuxième homme fort d’Ennahdha, Abdelfattah Mourou, pour se trouver face à Kais Saïd. Un parfait inconnu, plutôt affable et de bonne naissance, et qui plus est, sans aucun soutien politique de poids en cette période. On connait la suite. Mais cette ascension fulgurante de Nabil Karoui n’a quand même pas convaincu. Est-il suffisant d’avoir une chaine télé, et une flotte de camions de produits alimentaires de base, pour devenir un dauphin présidentiel en Tunisie ? Que vaut, en fait, un peuple que l’on peut présider moyennant quelques paquets de pâtes et quelques bouteilles d’huile végétale (le secteur des huiles végétales est déjà problématique)?
Un argent fou…et affolant
De fil en aiguille, la Justice accumule les dossiers, en attendant un moment de lucidité propice, de cet Etat livré à toutes sortes de pratiques peu recommandables sur tous les marchés du monde. Avec comme apothéose la foire aux députés, devenue saisonnière au sein de l’Assemblée des représentants du peuple l’ARP, soit le premier pouvoir en place, fruit de cette manière de faire de la politique. Aujourd’hui, Nabil Karoui doit répondre d’un montant de 143 millions de dinars, en crimes de changes, blanchiments et autres bagatelles. Puisqu’il n’y a pas d’élections en vue, et que la Justice semble se raffermir le pas, les perspectives s’annoncent très peu prometteuses en matière de « réconciliation et autres conciliabules ».
Cette arrestation laisse néanmoins plusieurs interrogations d’autant plus légitimes qu’elles portent sur le devenir de cette configuration politique bizarre. Qu’en adviendra-t-il du bloc parlementaire de Qalb Tounes à l’ARP ? Jusqu’à maintenant, ce bloc se déclarait comme étant l’un des éléments clé formant le coussin de l’actuel chef de gouvernement Hichem Mechichi. Une mystification à laquelle tout le monde semble bien s’accommoder, à la Kasbah, comme au Bardo, mais pas à Carthage, où les termes du jeu sont d’un tout autre ordre.
Un simple recoupement des éléments qui sont déjà dans les casiers de la Justice avec les affirmations contenues dans le rapport de la Cour des Comptes, fait ressortir que Qalb Tounes n’a pas traversé les élections avec les mains vides, de l’amour et de l’eau fraiche. Il aurait usé de l’argent « sale » afin de parvenir là où il est actuellement à l’ARP. A voir les députés de Qalb Tounes, ils se présentent tous de condition modeste, leur interdisant de briguer la députation dans les conditions que nous avons vécues. Les réactions d’Iyadh Elloumi et de Khélifi le confirment éloquemment.
L’ARP peut-elle continuer à travailler avec un bloc corrompu ou suspect de plus de trente députés au moins ? Un cas de figure qui a été sciemment « ignoré » par les rédacteurs de la Constitution et du Code électoral. Sauf si Yadh Elloumi présente un audit en bonne et due forme de Qalb Tounès, avec en traits forts, la transparence requise sur les sources de financement de ce tigre en papier.
J.E.H.
Auteur: letemps1
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